Ce que les Européens, et les Français en particulier, peinent à comprendre, c’est que certaines crises que nous observons au loin fonctionnent aussi comme des miroirs. Non pas des copies conformes, encore moins des équivalences simplistes, mais des révélateurs de mécanismes psychologiques et politiques comparables. C’est pourquoi le conflit israélo-palestinien suscite chez nous une telle fascination. Nous croyons regarder une tragédie étrangère alors que, souvent, nous contemplons sans le savoir une partie de nos propres difficultés.
Depuis plusieurs décennies, une fraction des populations issues de l’immigration maghrébine ou subsaharienne en Europe développe un rapport problématique à la société qui l’accueille. Il ne s’agit évidemment pas d’une réalité uniforme. Mais il existe bel et bien, dans certains quartiers, une culture du ressentiment, une mémoire de l’humiliation réelle ou supposée, un sentiment d’exclusion transformé en identité collective. Ce sentiment nourrit une représentation du monde où l’on se perçoit avant tout comme victime, où l’histoire est lue comme une succession d’injustices subies, où la responsabilité de ses propres échecs est constamment reportée sur un adversaire extérieur.
Or c’est précisément ce mécanisme qui constitue depuis longtemps l’un des ressorts fondamentaux du nationalisme palestinien dans ses formes les plus radicales. La question n’est pas ici de nier les souffrances palestiniennes, ni les difficultés sociales ou les discriminations qui existent dans les sociétés européennes. La question est de comprendre comment une blessure historique ou sociale peut devenir une identité politique permanente. Lorsqu’un peuple, un groupe ou une communauté en vient à définir son existence principalement à travers le préjudice subi, la réparation cesse d’être un objectif réaliste pour devenir une revendication infinie. La victime se transforme alors en sujet politique absolu, dispensé de toute autocritique.
C’est là que se noue une des tragédies de notre temps. Dans les territoires palestiniens, une partie importante de la culture politique s’est organisée autour du refus de reconnaître la légitimité de l’autre. En France et ailleurs en Europe, dans de nombreux quartiers, se développe parfois une vision comparable de la nation qui accueille. La République n’est plus perçue comme un cadre commun à améliorer ou à transformer, mais comme une puissance étrangère, une autorité hostile, un occupant. Les institutions deviennent suspectes par nature. L’école est accusée d’oppression culturelle, la police de persécution systématique, les lois communes de domination symbolique.
Cette représentation produit ce que l’on pourrait appeler une intériorisation de la logique coloniale. Le langage de la décolonisation, initialement destiné à penser des situations historiques précises, est progressivement devenu une grille universelle d’interprétation. Dès lors, la France n’est plus une nation composée d’individus et de groupes cherchant à construire un destin commun. Elle devient une structure de domination. Et ceux qui s’opposent à elle se vivent spontanément comme des résistants.
On comprend alors pourquoi certains slogans, certaines références et certaines mobilisations trouvent un tel écho dans une grande partie de cette jeunesse arabo-musulmane. La cause palestinienne n’est pas seulement une cause extérieure. Elle fournit un récit. Elle offre une explication simple à des situations complexes. Elle permet de transformer des frustrations multiples en une seule histoire : celle du dominé face au dominant. Or les récits simples possèdent toujours un avantage décisif sur les analyses nuancées. Ils dispensent de penser les contradictions du réel.
Le problème est que cette grille de lecture finit par rendre incompréhensibles les phénomènes qu’elle prétend expliquer. Les violences contre les enseignants, les attaques contre les policiers, les refus de certaines règles communes, les agressions antisémites, les émeutes périodiques ou les formes diffuses de séparatisme culturel cessent d’être analysées pour ce qu’elles sont. Elles sont immédiatement réinterprétées comme des réactions légitimes à une oppression préalable. La responsabilité individuelle disparaît derrière la victimisation collective.
La question palestinienne nous concerne donc davantage que nous ne l’imaginons. Non parce que la France serait Israël ou que les banlieues seraient Gaza. Les réalités historiques sont profondément différentes. Mais parce que les mécanismes humains de la victimisation, de la revanche, de la construction identitaire par le ressentiment et de la délégitimation de l’adversaire présentent des ressemblances frappantes. Ce sont ces mécanismes qu’il faut comprendre si l’on veut éviter qu’une partie de la population ne se définisse durablement contre la société dont elle fait pourtant partie.
Le défi des démocraties modernes est peut-être là. Non dans la suppression des conflits, mais dans leur transformation. Non dans la célébration abstraite du vivre-ensemble, mais dans la capacité à affronter les blessures, les peurs, les humiliations et les haines qui traversent les groupes humains. Car lorsque ces passions collectives ne sont ni reconnues ni élaborées, elles cherchent toujours une autre voie pour s’exprimer. Et cette voie prend souvent la forme d’une résistance imaginaire à une occupation imaginaire, jusqu’au moment où cette fiction finit par produire des violences bien réelles.
C’est pourquoi leur « Palestine » n’est pas d’abord un territoire. Elle est un état d’esprit. Elle désigne cette tentation permanente de se définir par la blessure, de préférer la revanche à la responsabilité, de transformer le ressentiment en identité. Et aucune démocratie ne peut durablement survivre si elle renonce à combattre cette tentation par la lucidité, la vérité et l’exigence d’un destin commun. Faute de quoi …
Charles Rojzman

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