Il arrive qu’une civilisation ne meure pas sous les coups de ses ennemis mais sous le regard qu’elle pose sur elle-même. Elle se contemple longuement, avec une sorte de mélancolie satisfaite, et dans ce miroir elle découvre non plus une force mais une faute. Alors commence le lent travail du reniement.
L’Europe est entrée dans cet âge étrange où l’on cultive sa propre disparition comme une vertu. On ne renie plus par honte mais par élégance morale. On parle d’ouverture, d’inclusion, de diversité, comme les vieilles aristocraties parlaient autrefois de décadence avec une grâce presque voluptueuse. On transforme la fatigue des peuples en principe politique, la lassitude en sagesse, la démission en humanisme.
Je connais ce regard. C’est le regard des civilisations qui ont cessé de croire à elles-mêmes. Elles continuent d’exister matériellement — les villes brillent encore la nuit, les universités publient, les musées restaurent leurs toiles — mais l’âme qui donnait sens à ces pierres s’est retirée. Les cathédrales restent debout, mais les peuples qui les ont bâties ne savent plus très bien pourquoi elles furent bâties.
Et dans ce vide spirituel, quelque chose s’avance.
On se trompe profondément lorsque l’on réduit l’islamisme à une simple radicalisation religieuse. Les religions connaissent depuis toujours leurs fanatiques, leurs mystiques violents, leurs prophètes d’acier. Mais l’islamisme n’est pas seulement un excès de foi. Il est un projet politique total, une vision du monde qui ne tolère ni partage ni coexistence durable.
Il n’a pas pour horizon la justice, mais la soumission.
Il n’a pas pour ambition la coexistence, mais la domination.
Là réside son secret.
Car ce projet, contrairement à ce que répètent nos sociologues fatigués, ne naît pas seulement de la pauvreté, ni de l’humiliation coloniale, ni des blessures de l’histoire. Il naît d’une conviction simple : l’idée que la loi divine doit absorber la loi humaine, que la vérité révélée doit remplacer la liberté de penser.
Dans ce monde-là, l’art est suspect, la liberté est blasphème, la femme est mineure, l’ironie est crime, et la mémoire européenne — cette mémoire pleine de doutes, de tragédies et de révoltes — apparaît comme une hérésie.
Mais ce qui frappe, lorsqu’on observe l’Europe contemporaine, ce n’est pas tant la détermination de l’islamisme que l’incroyable faiblesse de ceux qui prétendent lui résister.
Car l’Europe ne se défend plus. Elle s’excuse.
Elle s’excuse d’avoir existé.
Elle s’excuse d’avoir conquis.
Elle s’excuse d’avoir dominé.
Elle s’excuse même d’avoir pensé.
Les élites européennes vivent dans une étrange liturgie de la culpabilité. Elles répètent les fautes du passé comme des psaumes. Colonisation, esclavage, domination, patriarcat : ces mots sont devenus les stations d’un chemin de croix où l’Occident expie sa propre histoire.
Et pendant qu’il se confesse, d’autres avancent.
Non pas avec fracas, mais avec patience.
L’islamisme ne conquiert pas comme Napoléon. Il ne marche pas sur les capitales avec des armées régulières. Il infiltre. Il s’installe dans les interstices. Il occupe les zones que la civilisation a abandonnées : les marges des villes, les failles du droit, les ambiguïtés du langage.
Il prospère dans la peur.
La peur d’être accusé d’intolérance.
La peur d’être traité de raciste.
La peur d’être jugé par une morale que nous avons nous-mêmes inventée contre nous.
Ainsi se construit une situation paradoxale : l’idéologie la plus autoritaire du monde contemporain avance sous la protection morale de la société la plus culpabilisée de l’histoire.
Et c’est ici qu’apparaît Israël.
Israël est devenu, pour l’Europe, une sorte de miroir cruel. Non parce qu’il serait parfait — aucune nation ne l’est — mais parce qu’il rappelle ce que signifie encore exister politiquement.
Israël connaît ses frontières.
Israël connaît ses ennemis.
Israël sait ce que signifie perdre une terre.
Cette lucidité choque l’Europe.
Elle choque parce qu’elle révèle notre propre renoncement.
Là où Israël assume le tragique de l’histoire, l’Europe tente de l’abolir. Là où Israël nomme ses adversaires, l’Europe préfère dissoudre les conflits dans des mots abstraits. Là où Israël combat, l’Europe négocie avec le réel comme avec une gêne diplomatique.
Alors on accuse Israël.
On lui prête les crimes les plus commodes : apartheid, colonialisme, fascisme. Ces mots circulent dans les universités, dans les plateaux de télévision, dans les cortèges militants, comme des monnaies morales dont plus personne ne vérifie la valeur.
Ce qui importe, ce n’est pas la vérité des accusations.
C’est la fonction qu’elles remplissent.
Car en condamnant Israël, l’Europe se rassure. Elle se persuade que la violence n’est pas dans son renoncement mais dans la résistance des autres.
C’est un mécanisme ancien.
Les civilisations fatiguées haïssent ceux qui leur rappellent la nécessité de se battre.
Ainsi naît ce paradoxe cruel : le seul État démocratique du Moyen-Orient devient, dans l’imaginaire occidental, le symbole du mal. Non parce qu’il serait le pire, mais parce qu’il refuse de mourir avec élégance.
Pendant ce temps, les gouvernements européens continuent leurs transactions.
Ils signent des contrats énergétiques avec les régimes les plus obscurantistes.
Ils vendent des armes aux puissances qui financent les prêches de haine.
Ils ferment les yeux sur les réseaux idéologiques qui irriguent l’islamisme politique.
La morale, comme toujours, est réservée aux alliés faibles.
Israël reçoit les sermons.
Les pétromonarchies reçoivent les contrats.
Ce mélange de cynisme et de peur constitue peut-être la véritable tragédie européenne.
Car au fond, l’islamisme n’est pas seulement un ennemi extérieur. Il est le révélateur de notre vide intérieur.
Il prospère sur notre refus d’être ce que nous sommes.
Une civilisation ne disparaît pas parce qu’elle est conquise. Elle disparaît parce qu’elle cesse de vouloir vivre. L’Europe ressemble de plus en plus à ces empires tardifs que les historiens décrivent avec une fascination mélancolique : tout y fonctionne encore, les routes sont pavées, les lois écrites, les bibliothèques ouvertes — mais la volonté de durer a disparu.
Dans ces moments-là, l’ennemi n’est plus seulement redouté. Il est attendu.
Il devient presque une délivrance.
Il vient mettre fin à l’incertitude, apporter une loi là où il n’y avait plus que des débats, imposer un ordre là où la civilisation n’avait plus la force de croire en elle-même.
C’est ainsi que meurent les mondes.
Non dans le fracas des invasions, mais dans la fatigue morale des peuples.
Et pourtant, au bord de ce crépuscule, une leçon demeure.
Elle vient d’un pays petit, entouré d’ennemis, contesté jusque dans son droit d’exister.
Israël rappelle une vérité que l’Europe refuse d’entendre :
il n’y a pas de paix sans lucidité.
il n’y a pas de liberté sans courage.
il n’y a pas de civilisation sans frontières.
Le reste n’est que rhétorique.
Et si l’Europe continue de croire que l’on peut composer indéfiniment avec ceux qui haïssent ce qu’elle est, alors il viendra un jour où ses enfants apprendront d’autres prières, dans une autre langue, sur les ruines de leurs propres cathédrales.
Ce jour-là, il ne restera plus à l’Europe qu’une dernière élégie : celle qu’écrivent les civilisations qui ont préféré la bonne conscience à la survie.
© Charles Rojzman

Bonjour Monsieur Charles Rojzman, l’Europe n’a jamais été une civilisation… La civilisation européenne ça n’existe pas.
L’Europe est une construction politique pure du haut. Je ne vois donc pas comment quelque chose qui n’existe pas pourrait se maintenir ou disparaître.
Toute cette histoire de civilisation, c’est un truc de philosophes, ça n’a jamais existé dans l’histoire de l’humanité, jamais l’Occident n’a été une civilisation, ne s’est pensé comme une civilisation…
C’est un ensemble de nations n’ayant jamais formé une civilisation.
Le concept de civilisation est une pure abstraction philosophique inventée entre le XVIIᵉ et le XVIIIᵉ siècle, en partie pour aller vers l’universalisme, un autre délire totale nihiliste de détraqués de la pensée des Lumières.
C’est un pur nihilisme : l’histoire humaine serait un processus abstrait et universel, orienté vers un progrès commun.
La réalité est que le 19e et le 20e siècle ont été marqués par des violences d’une ampleur sans précédent.
Voilà la civilisation européenne… Des centaines de millions de personnes ayant vécu des souffrances absolues.
Mais quand on dégage la souffrance humaine de l’équation, on peut parler de la grande civilisation occidentale…
Qui n’a jamais existé.
Pas plus que ce délire de judéo-christianisme, un autre délire de philosophes pour faire joli.
Ce qui n’empêche en rien la grande diabolisation d’Israël. Donc c’est où « civilisation judéo-chrétienne » ?
Elle est où ?
C’est juste dans des livres pour intellectuels et répété par des politiques pour se rendre intelligents.