Premier volet : Jabotinsky et le mythe américain de la « Frontière »

Si le « tropisme américain » de Benjamin Netanyahou est un sujet connu et souvent abordé, de manière parfois superficielle ou caricaturale, bien moins connu est le fait que le sionisme révisionniste a toujours entretenu des liens étroits avec la politique et avec la culture américaine, depuis l’époque de son fondateur, Vladimir Zeev Jabotinsky. A l’heure où une page de l’histoire d’Israël et du monde est écrite par les efforts conjoints de B. Netanyahou et de Donald Trump, c’est sur cette histoire méconnue que nous voudrions porter notre l’attention.
Comme presque tous les pères fondateurs du sionisme politique, Jabotinsky avait lu La case de l’oncle Tom, qu’il qualifiait de livre « qui a le plus directement influé sur l’histoire du monde ». Le fameux roman de Stowe était aussi un des rares romans figurant dans la bibliothèque – pourtant très riche – de David Ben Gourion. Quant à Golda Meir, elle évoque l’influence de ce roman dans ses souvenirs de jeunesse.
Mais à la différence de Ben Gourion, dont l’univers culturel et politique était plutôt européen, Jabotinsky avait trouvé dans l’histoire américaine des références et des modèles d’identification dès sa jeunesse. Parmi ses héros de jeunesse figurait ainsi Abraham Lincoln, qu’il décrit comme « l’homme d’État le plus droit, le plus noble, le plus honnête au monde ». Lincoln, écrivait encore « Jabo », était quelqu’un qui, à l’instar de Garibaldi (un autre de ses héros de jeunesse) et de Victor Hugo, « croyait à la bonté naturelle de l’homme » et qui était prêt à se battre pour ses principes.
Mais la liste des présidents américains pour lesquels Jabotinsky éprouvait de l’admiration incluait aussi Theodor Roosevelt, « homme sobre à l’esprit simple » qui était aussi un « fameux chasseur de lions », comme le relate dans un livre (qui fut en son temps un immense bestseller) le colonel Jonathan Patterson, lui aussi chasseur de lions et ami personnel de Jabotinsky et de Bentsion Netanyahou (c’est en son honneur que ce dernier nomma son fils Jonathan, le héros d’Entebbe).

Aux yeux du jeune Jabotinsky, Roosevelt incarnait le rêve américain d’aventure et le mythe de la « frontière », tout comme les écrivains favoris de son enfance qu’il évoque dans l’Histoire de ma vie, James Fenimore Cooper et Bret Harte. C’est précisément cet esprit d’aventure, qu’il conserva vivant dans son cœur toute sa vie durant, dont il trouvait la quintessence dans l’esprit pionnier américain.
Un pionnier, écrivait “Jabo” en 1935 dans le Morgen Journal de New York, est « une personne qui n’accepte pas les frontières » et qui « désire continuer d’avancer, de rechercher et d’expérimenter la création divine depuis l’autre côté de la frontière ». Cet esprit était à ses yeux ce qui caractérise les Etats-Unis d’Amérique. Dans un article en yiddish intitulé « Nous autres Américains » (Mir Amerikaner), Jabo affirmait ainsi que les récits d’aventure sous les mers et dans l’espace de Jules Verne étaient « américains ».
Son panthéon littéraire contenait aussi les noms d’Edgar Allan Poe (dont il avait traduit Le corbeau en hébreu et en russe) et de Mark Twain. Jabotinsky n’était pourtant pas, comme cette énumération pourrait le faire croire, un admirateur aveugle de la culture américaine, dont il avait – comme beaucoup de Juifs de son époque – compris l’ambivalence et décrit les aspects les plus sombres.
Dans son fameux article “Homo homini lupus”, Jabotinsky pouvait ainsi écrire que aucun pays du monde civilisé, pas même la Russie ou la Roumanie, n’avait pratiqué « la forme d’inégalité que l’Amérique démocratique » a imposé à sa population noire. Les violences raciales aux Etats Unis lui inspiraient un dégoût tel qu’il qualifia les scènes de lynch après le match de boxe Johnson – Jeffries en 1910 de « pires que les pogroms de Kichinev »!
Le regard que Jabotinsky portait sur l’Amérique et sa culture politique avant même d’y effectuer son premier voyage était ainsi plus complexe que son enthousiasme d’adolescent pour les écrivains de la « Frontière ». C’est ainsi qu’il aborda le continent américain en 1921, pour effectuer sa première mission de collecte au profit du Keren Hayesod. (à suivre…)
© Pierre Lurçat
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