Faire monter Sigmund Freud sur scène est toujours un pari risqué. Entre le mythe du père de la psychanalyse, la caricature du savant à barbe et divan, et la tentation du cours magistral déguisé en théâtre, le sujet peut vite se figer. La « véritable » histoire de Sigmund Freud évite cet écueil avec intelligence : ici, Freud n’est pas une statue, mais un homme — brillant, fragile, ambitieux, traversé de doutes et de contradictions.
Seul en scène, Stéphane Freiss incarne un Freud vibrant, ironique, parfois fébrile. Le spectacle adopte la forme d’une confession adressée au public, comme si nous étions invités dans l’intimité du cabinet viennois. Le dispositif est simple, presque dépouillé, mais il sert admirablement le propos : ce sont les mots, la pensée en train de naître, qui occupent l’espace.
Un Freud humain avant d’être un monument
L’une des grandes réussites de la pièce tient à son refus de l’hagiographie. On y découvre un Freud habité par la peur de l’échec, obsédé par la reconnaissance scientifique, parfois autoritaire, souvent visionnaire. L’inventeur de la psychanalyse apparaît aussi comme un homme de son temps, pris dans les tensions politiques, scientifiques et morales de la fin du XIXᵉ siècle.
Le spectacle montre comment ses théories — l’inconscient, les rêves, la sexualité infantile — ne sont pas tombées du ciel, mais se sont construites dans le conflit : avec ses pairs, avec ses élèves, avec la société bien-pensante. Freud doute, se trompe, se heurte, mais persiste. Ce cheminement rend la naissance de la psychanalyse profondément dramatique — au sens théâtral du terme.
Une leçon d’histoire qui ne ressemble pas à un cours
Le texte réussit un équilibre rare : il instruit sans jamais peser. Les concepts freudiens surgissent au détour d’anecdotes, de souvenirs, de confrontations. On comprend comment Freud a pensé, plutôt que de simplement entendre ce qu’il a pensé. Le théâtre devient ainsi un lieu d’incarnation de la pensée.

La mise en scène de Christine Delmotte-Weber, sobre, (adaptation théâtrale de Susann Heenen-Wolff), avec une scénographie de Renata Gorka et des lumières de Jérôme Dejean, dans une production de la Compagnie Biloxi 48, laisse toute la place au jeu des acteurs: Hélène Theunissen et Nicolas Pirson.
Contrairement à une interprétation unique ou linéaire, ce spectacle repose en effet sur la dynamique entre deux comédiens expérimentés capables de faire vivre en alternance différents personnages, tensions et idées. Plutôt que de poser un unique Freud figé, Hélène Theunissen et Nicolas Pirson incarnent la pensée en mouvement — en explorant successivement des figures historiques, des hypothèses, des moments de doute et d’intensité, rendant ainsi la psychanalyse tangible et dramatique devant le public.

Un spectacle sur la liberté de penser
Au-delà de la figure de Freud, la pièce parle de la difficulté d’introduire une idée nouvelle dans un monde qui n’en veut pas. Elle raconte la solitude de celui qui ose affirmer que l’homme n’est pas maître chez lui, que ses pulsions, ses rêves, ses zones d’ombre le gouvernent plus qu’il ne l’admet.
Dans une époque où l’on cherche des réponses rapides et des certitudes rassurantes, ce retour à la complexité de l’âme humaine résonne avec une force particulière. Le spectacle rappelle que penser dérange, que comprendre l’être humain suppose d’accepter sa part d’inconfort — et que c’est peut-être là que commence la véritable liberté.
Une pièce dense, accessible, incarnée, qui réussit à transformer une figure mythique en présence vivante. On en sort avec le sentiment d’avoir rencontré Freud — non pas le portrait accroché dans les manuels, mais l’homme derrière la légende.
Compagnie Biloxi 48
Tribune Juive
Informations pratiques:
- Comédie Royale Claude Volter – 98 avenue des Frères Legrain, 1150 Woluwe-Saint-Pierre (Bruxelles, Belgique). Représentations du 21 janvier au 1ᵉʳ février 2026 du mardi au samedi à 20h15. Le dimanche à 16H.
📞 Informations / billetterie :
- Tél. : 02/762.09.63
- secretariat@comedievolter.be
- Théâtre de La Valette – Ittre, Brabant wallon (Belgique); Du 5 au 8 février 2026, puis du 12 au 15 février 2026.
Une représentation aura également lieu demain 6 février 2026 à 20h30 au Théâtre La Valette à Ittre.

Poster un Commentaire