Les complices en costume et les milliards disparus. Par Paul Germon

Il y a des phrases qu’on comprend avec le corps avant de les comprendre avec la tête. Celle-ci en fait partie : un petit pays de neuf millions d’habitants a secoué — pas un peu, pas symboliquement, mais réellement — des ennemis armés jusqu’aux dents, répartis sur huit fronts, et qui, depuis des décennies, promettaient sa mort pour le lendemain. Des décennies de « demain », des décennies d’éradication annoncée, de victoire garantie, de cercueils promis à date fixe. Et puis le réel s’est invité. Le réel, ce grand blasphémateur.

Qu’on me pardonne : il est difficile de se retenir. Am Israel Haï.

Il y a deux façons de faire la guerre. La première est sale : tunnels, roquettes, otages, boucliers humains, menaces à la télévision, sermons au nom de Dieu, enfants transformés en affiches. La seconde est propre : studio éclairé, micro-cravate, « expertise », ton grave, vocabulaire d’ONG, indignation calibrée, et une phrase qui revient comme une prière laïque : il faut contextualiser.

La première, c’est Hamas et Hezbollah.

La seconde, c’est l’écosystème qui leur tient le porte-voix.

Le Hamas a joué une partie totale, et il a perdu. Gaza est en ruines ; l’organisation est réduite à ce qu’elle sait faire quand elle n’a plus de stratégie : survivre, nuire, manipuler l’émotion mondiale comme on remue une plaie. Le récit demeure, la structure s’effondre. On appelle cela “résistance” pour ne pas dire l’évidence : une machine politique qui a brûlé son propre territoire, et qui présente ensuite les cendres comme preuve de sa vertu.

Et le Hezbollah, cette autre religion armée, a découvert qu’on peut promettre l’enfer tous les soirs et encaisser tous les matins. Il continue de menacer avec une langue trop grande pour ses marges. Il parle comme un empire, mais agit comme une organisation qui mesure le prix de chaque geste, parce qu’elle connaît le coût d’une vraie escalade : un Liban déjà brisé, une base fatiguée, une dissuasion érodée. Alors on harcèle, on jure, on « prépare ». Et surtout, on garde le théâtre. Le théâtre est gratuit ; la guerre totale ne l’est plus.

Au centre, l’Iran. La matrice. La grande bouche. Les menaces répétées depuis des années, l’éradication promise comme un refrain, la posture d’invincibilité comme politique intérieure. Et derrière la posture : un peuple martyrisé, réprimé, appauvri, moralement racketé par des dirigeants qui détournent au nom d’Allah une manne pétrolière qui aurait dû servir à l’école, à la santé, au développement, au simple bonheur de vivre.

Ils ont investi des sommes colossales dans l’armement, les milices, la projection régionale, les réseaux clandestins. Ils ont préféré la puissance de nuisance à la puissance tout court. C’est un choix. Et ce choix, aujourd’hui, les rattrape : l’Iran se retrouve sous pression maximale, cerné par la présence militaire américaine, ramené à sa réalité : beaucoup de slogans, et une vulnérabilité croissante dès lors que l’adversaire décide de ne plus trembler.

Reste la deuxième armée : les complices en costume.

Ceux-là ont un talent : transformer une défaite en narration, une stratégie cynique en épopée, une organisation armée en “source”. On a vu des chiffres sortir plus vite que les faits. On a vu des bilans servir de marteau moral avant même d’être vérifiés. On a vu la communication du Hamas reprise avec une crédulité dont la presse n’a jamais fait preuve face à une démocratie occidentale : là, soudain, plus de scepticisme, plus de distance, plus d’exigence. Juste l’empressement.

Et pendant que la propagande circulait, la question centrale disparaissait : où sont passés les milliards ?

Où est l’argent ? Dans l’économie réelle ? Dans l’eau, l’électricité, les hôpitaux, les universités, les emplois ? Non. Il est passé dans ce que les idéologues adorent : l’infrastructure de guerre, le clientélisme, les tunnels, la corruption, la rente militante. Des peuples entiers ont été maintenus dans la dépendance et la misère pendant que des chefs s’enrichissaient, que des réseaux prospéraient, que des “causes” devenaient des entreprises.

Et nos médias dans tout ça ? Occupés, souvent, à diaboliser Israël comme si l’histoire se résumait à un procès permanent, et à relayer — parfois mot pour mot — les éléments de langage de ceux qui ont intérêt à ce que la vérité arrive en dernier. L’indignation, chez certains, est devenue un métier. Elle a ses réflexes : minimiser l’horreur d’un pogrom par des périphrases, puis surjouer la morale à l’endroit qui arrange, au moment qui convient, avec l’assurance de ne jamais payer la facture.

La facture, elle, est payée par les peuples : Gaza ravagée, le Liban pris en otage, l’Iran qui piétine sa jeunesse, et toute une région condamnée à la violence parce que des hommes ont confondu grandeur et destruction.

Alors, quelle victoire ?

La seule « victoire » que ces gens peuvent revendiquer, c’est d’avoir saturé l’espace public. D’avoir fabriqué un brouillard moral où l’agresseur se travestit en victime par la grâce d’un montage, d’une image, d’un mot. Ils ont perdu militairement et gagné médiatiquement, parfois. Voilà leur trophée : un récit.

Mais un récit ne reconstruit pas une ville.

Un récit n’enseigne pas à lire.

Un récit ne soigne pas.

Un récit ne rend pas la dignité.

Il sert à masquer le scandale : des milliards volés, des peuples sacrifiés, des chefs protégés, et des journalistes qui, au lieu de demander des comptes, ont offert des micros.

L’autocritique ? Elle viendra peut-être un jour. Quand il sera trop tard, comme d’habitude. Quand les mêmes expliqueront qu’ils « ne savaient pas », qu’ils « n’avaient pas les éléments », qu’ils « ont été manipulés ». Il y a toujours une excuse prête. C’est pratique : l’excuse est gratuite, et elle permet de recommencer.

La vérité est plus simple, et plus dure : l’axe a perdu. Et ceux qui l’ont servi en parole ont une responsabilité. Parce qu’à force de diaboliser l’un et de blanchir l’autre, ils ont rendu l’inacceptable présentable. Et ils ont prolongé, par le verbe, ce que la force ne pouvait plus gagner.

© Paul Germon

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5 Comments

  1. Excellent article sur un mode lyrique tempéré et une retenue stratégique d’une grande intelligence — au lieu de glorifier Israel, il a l’intelligence de montrer la défaite de ses adversaires qui ont tout fait pour détruire le seul état Juif. Je ne connais pas ce journaliste chroniqueur, mais sa finesse d’esprit, la clarté de son information et son style sobre fait de lui un journaliste de première classe.
    Il devrait prendre la direction d’un centre d’information rigoureux et sans démagogie crypto-islamiste. Il montre la place réelle d’Israël dans l’histoire et le génie de ce petit peuple.
    Il y a bien longtemps que je n’ai pas lu un article aussi bien rythmé !🕎

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