
Le 6 novembre 2014, sur TF1, Gilles Bouleau chiffre à trois milliards d’euros le coût des emplois d’avenir pour 150 000 postes. François Hollande lui répond : « Oui, mais c’est l’État qui paye ». Le journaliste doit alors rappeler au président de la République une évidence qui semble lui avoir échappé : l’État, ce sont les contribuables. Cette petite scène en disait long sur la conception que nos élites se font de l’argent public. Comme si l’État disposait d’une caisse à lui, indépendante de ceux qui la remplissent. Or chaque euro dépensé par l’État vient, directement ou indirectement, des contribuables. Quand il emprunte, il engage aussi ceux de demain. Cette évidence semble pourtant s’être perdue dans les palais de la République.
Le 12 mars 2020, son successeur promet de mobiliser tous les moyens, « quoi qu’il en coûte ». L’urgence était réelle. La formule, elle, a eu la vie dure. Après 235 milliards d’euros dépensés, Pierre Moscovici, alors à la tête de la Cour des comptes, constatait que le dispositif n’était toujours pas refermé. Le provisoire avait décidément de beaux jours devant lui.
Ces présidents n’ont pas manqué de cautions savantes. En 2012, Paul Krugman expliquait que la dette américaine était, en quelque sorte, de l’argent que l’on se devait à soi-même. L’argument a été repris en France, sans trop s’attarder sur un détail : 57,5 % de notre dette d’État était détenue par des non-résidents. Pas tout à fait de l’argent que les Français se doivent à eux-mêmes. L’argent que l’on se doit à soi-même est une formule commode. Elle l’est beaucoup moins pour le contribuable qui, lui, devra bien régler la facture, que la dette soit détenue à Paris, à Francfort ou ailleurs.
En 2019, Olivier Blanchard écrivait que la dette publique pouvait ne présenter aucun coût budgétaire. Jason Furman et Lawrence Summers pressaient Washington d’en finir avec son obsession de la dette. Stephanie Kelton allait plus loin encore : « Dans presque tous les cas, les déficits de l’État sont bons pour l’économie ». Sa théorie repose sur un État maître de sa monnaie. La France ne l’est pas, mais ce genre de nuance n’a jamais empêché une théorie séduisante de faire carrière à Paris.
La France a aussi ses propres docteurs. En 2021, plus de cent économistes, parmi lesquels Thomas Piketty, demandaient à la BCE d’annuler les dettes publiques qu’elle détient. En janvier 2025, François Geerolf, de l’OFCE, ne voyait aucun risque à court terme et calculait qu’avec 2 % d’inflation, « s’endetter nous rapporte de l’argent ». Jean-Luc Mélenchon veut désormais effacer les 18 % de dette détenus par la Banque de France. Il a fallu que Blanchard lui explique que le gain net serait nul. Même les miracles comptables ont parfois leurs limites. Et lorsque les comptes ne tombent plus juste, ce ne sont pas les économistes qui passent à la caisse, mais les contribuables.
Ces thèses ont rapidement quitté les revues savantes pour les pages Débats et les plateaux de télévision. Thomas Porcher, habitué des médias, dénonçait la diabolisation de la dette. Le Monde avait publié l’appel de 2021, puis, à l’automne 2024, une tribune d’Attac et de la fondation Copernic dénonçant un faux débat sur la dette. Éric Coquerel, député insoumis, a même signé un livre au titre sans ambiguïté : Lâchez-nous la dette ! Lorsque François Bayrou a sonné l’alarme, Porcher n’y a vu qu’un alarmisme destiné à faire passer des réformes brutales. Il précisait toutefois : « Le vrai problème n’est pas le niveau de la dette, mais le taux d’intérêt ». Voilà qui est rassurant : il suffit donc que les taux restent sages.
Un homme avait pourtant tiré la sonnette d’alarme. Il l’a payé d’une étiquette. En 2003, Nicolas Baverez publiait La France qui tombe. Un constat sévère, argumenté, sur le déclin du pays. Ses contradicteurs ont surtout trouvé un moyen commode de ne pas lui répondre : le qualifier de décliniste. Le mot, lancé à grand bruit avec le livre, a ensuite servi à ridiculiser tous ceux qui partageaient son diagnostic. Le 10 janvier 2006, Dominique de Villepin se moquait encore des « déclinologues » devant la presse, la veille d’une conférence nationale sur la dette. L’ironie ne manquait pas.
Baverez a poursuivi son travail. En 2009, il parlait déjà d’un pouvoir d’achat fictif qu’il faudrait bien reprendre. Plus tard, il a dénoncé le « quoi qu’il en coûte », qui avait installé dans les esprits cette idée extraordinaire d’un argent public « gratuit et illimité ». Raymond Aron, dont Baverez est le biographe et le disciple, avait connu le même accueil. Dans certains salons, il était manifestement préférable d’avoir tort avec Sartre que raison avec lui.
Le pouvoir, lui, n’a pas eu besoin de signer ces thèses. Il lui a suffi d’en profiter. Le 11 juillet 2019, Bruno Le Maire écartait Blanchard à l’Assemblée nationale et qualifiait la dette de « poison lent ». Quatre mois plus tard, Emmanuel Macron déclarait à The Economist que le débat sur les 3 % de déficit appartenait à un autre siècle. En janvier 2021, Le Maire assurait aux sénateurs que les Français n’avaient aucune raison de s’inquiéter du financement de la dette : l’État empruntait alors à taux négatif. On pouvait donc continuer. Pourquoi se priver ?
Les taux ont fini par rappeler quelques réalités. En 2023, Blanchard reconnaissait : « Je n’avais certainement pas prévu l’envolée des taux ». Le 21 octobre dernier, l’OAT à dix ans a atteint 5,07 %, un niveau inédit depuis 2002. Le marché fait désormais payer à la France des taux supérieurs à ceux de l’Italie. La dette atteint 3 595,5 milliards d’euros, soit 119 % du PIB. La croissance est à l’arrêt, le déficit s’élève à 5,1 %. Les intérêts de la dette représentent déjà 77,4 milliards et pourraient atteindre 100 milliards en 2029. À titre de comparaison, l’Éducation nationale reçoit 65 milliards (Paul Germon, « La France administrée »).
Ces 77,4 milliards ne sont pas une abstraction comptable. Ce sont autant de milliards qui ne pourront financer ni les écoles, ni les hôpitaux, ni les services attendus par les Français. Et ce sont les contribuables qui devront financer la hausse, d’une manière ou d’une autre : par l’impôt, par la réduction des services publics ou par un nouvel emprunt.
Et que font les responsables de cette longue dérive ? François Hollande et Dominique de Villepin, après avoir largement contribué au désastre français, tout comme notre président du « quoi qu’il en coûte », qui s’est surpassé dans l’exercice, envisagent tranquillement de revenir dans la course à la prochaine élection. Hollande annonce qu’il tranchera à la mi-décembre. Villepin, lui, attendra que la campagne ait commencé pour confirmer ses intentions. Ils ne manquent décidément pas d’audace. Des recours ? Contre eux-mêmes ?
En 2014, Gilles Bouleau parlait de trois milliards d’euros. Aujourd’hui, les seuls intérêts de la dette coûtent cette somme toutes les deux semaines.
Trois milliards toutes les deux semaines : voilà ce que coûte désormais aux contribuables l’argent que leurs dirigeants ont si longtemps présenté comme gratuit.
Mais rassurons-nous : ce n’est pas l’État qui paye. Ce sont les Français. L’État, lui, ne fait que signer les chèques.
Paul Germon


Poster un Commentaire