La page de Daniel Sibony

Parlons bien sûr des élections en Israël ; comme toujours, il manque à chaque protagoniste tel nombre de voix pour gouverner, et j’aimerais questionner ce manque car il est très signifiant.

Dans ce vote, certains ont laissé parler leur fantasme, ou leur colère personnelle au détriment de l’intérêt général. Question : est-ce que l’intérêt général d’Israël en ce moment est très différent de ce qu’il a été depuis un, deux ou trois années, passées à résister aux forces de mort qui l’assaillent de plusieurs côtés et à tenter de les affaiblir ? Hélas non, et cette invariance exprime peut-être, non pas l’obstination stupide du gouvernement, mais l’impréparation d’Israël à cette guerre. Répètons-le, le Hamas était mieux préparé à sa guerre qu’Israël à la sienne. Bien sûr, il est normal que certains pensent que la solution c’est de changer d’homme à défaut de changer l’homme, ils pensent qu’en mettant Aizencot à la place de Nétanyahou, ils vont créer un changement décisif. Ce n’est pas sûr, et les changements qui s’imposent sont plus profonds qu’un changement de premier ministre.

Vous posez donc qu’aucun des leaders qui brigue la place de Netanyahou n’aurait fait autre chose s’il y était. Peut-être aurait-il craqué ici ou là devant la pression de Biden ou de Trump ou devant la pression des familles d’otages, mais globalement il n’aurait pas fait autre chose. Cela ne veut pas dire que ce qui s’est fait était idéal. Il faut reconnaître que lorsque l’armée d’Israël est apparue sur le terrain, les jeux étaient déjà faits : Gaza était verrouillé et imprenable sauf maison par maison, tunnel par tunnel et en payant le prix fort sur le marché de l’opinion mondiale que des pervers chauffent autant qu’ils peuvent pour qu’elle crie au génocide, ce que d’ailleurs elle ne fait pas massivement.

Alors qu’est-ce qui empêche que s’impose la solution naturelle, à savoir la fusion des deux blocs Nétanyahou et Aizencot ? D’autant qu’ils sont d’accord sur l’essentiel et qu’ils ont travaillé ensemble assez longtemps. Eh bien c’est l’amour propre, l’orgueil, le prurit narcissique de chacun et qui entoure chacun des deux d’une enveloppe transparente, jusque-là incassable.

Ce narcissisme n’est pas le propre des dirigeants israéliens : en France aussi où tant de gens ont peur que le pays n’ait à choisir qu’entre deux extrêmes toxiques. On n’en viendra pas là à une condition, c’est que dans le marais allant du centre droit au centre gauche, il y en ait beaucoup qui s’effacent pour laisser place à un seul. Mais s’effacer, est une épreuve narcissique très pénible. Il faut pourtant qu’elle soit vécue et surmontée pour qu’il y ait du passage et qu’on libère une tierce voie, qui d’ailleurs n’aurait rien d’un idéal mirobolant : tout juste une gestion un peu plus saine du pays. Ce n’est pas beaucoup, mais apparemment on ne mérite pas mieux, et c’est déjà excessif pour certains. Sinon tout cet engorgement où chacun se croit le seul capable de mener le bateau et nous avec, conduirait au naufrage. Or, au Proche-Orient, c’est pire, car toute la tragédie de cette région et alentours repose sur un roc narcissique, celui ou l’islam considère qu’il n’y a pas de gens bien en dehors de lui, et que sa fixation radicale contre les juifs, c’est le symbole même de la vérité. C’est dit dans les textes même si pas tous les musulmans le pensent.

Quant à Israël, le fait que personne ne puisse y gouverner est un message subliminal du public, et ce message c’est : Entendez-vous. Ce n’est pas le « entendez-vous dans nos campagnes mugir les féroces soldats », un mot qui serait bien à sa place là-bas, c’est simplement : Trouvez des ententes partielles et pas trop indécentes comme le serait une entente avec les frères musulmans, qui ont reçu du Qatar des sommes énormes.

En France aussi, en dehors des deux extrêmes, personne ne peut s’imposer et le message évident c’est encore : Entendez-vous ! Entendez-vous dans vos campagnes électorales mugir les féroces rivaux… Bref, il faut un peu surmonter la rivalité, et ce peu est déjà pour certains un calvaire.

Revenons à la question : les protagonistes israéliens qui manquent de voix pour gouverner souffrent-ils vraiment d’un manque ? Cette absence de majorité, plutôt qu’un handicap serait une condition de l’entente. Elle est même un bon signe : la majorité absolue d’un seul parti serait plus que regrettable.

Il est vrai qu’on peut ne pas aimer une entente avec des religieux qui monnaient leur étude de la Torah pour une dispense de service militaire, ce qui entre nous revient à trahir la tradition qui a toujours martelé que l’étude de la Torah doit se faire pour elle-même, on connaît l’expression la Torah lishmah.  Si donc une telle alliance avec ces orthodoxes est déplorable, elle est aussi une claque pour des partis plus honorables, comme celui d’Aizencott. Alors pourquoi ne fait-il pas alliance avec Nétanyahou puisqu’ils sont d’accord sur l’essentiel ?

C’est donc le narcissisme des petites différences qui opère et qui est désastreux. On peut même se demander si ces deux blocs font le moindre effort pour se rapprocher. Ce rapprochement serait une issue, mais l’un et l’autre sont-ils capables de piétiner une partie de leur fierté et de leur rancœur pour donner chance à l’intérêt commun ?

Il est sûr que si Netanyahou faisait son mea culpa comme l’ont fait les autres à qui, d’ailleurs, ça n’a pas coûté grand-chose, s’il disait : tout le monde a failli y compris moi, cela faciliterait les choses ; mais il semble que ce soit pour lui de l’ordre de l’impossible. C’est comme un déni de grossesse ; certaines femmes sont enceintes de sept mois, et elles nient qu’elles le sont, jusqu’au dernier moment, et là encore, elles peuvent le nier. Qui donc dira à Nétanyahou : tu as, comme les autres, accouché d’un monstre qui s’appelle le 7 octobre, tu dois reconnaître cet accouchement. Mais il y a des structures psychiques qui ne peuvent pas reconnaître la faille. Et si on les oblige à la reconnaître, elles s’effondrent. A-t-on intérêt à avoir un Nétanyahou gravement déprimé ? Ne vaut-il pas mieux qu’il soit opérationnel tout en ayant ce point aveugle ? Est-il nécessaire de tordre toute la vie politique du pays afin de lui infliger un démenti ? On observe que dans ce cas, la faillite évidente de tous les autres responsables, se reporte sur Netanyahu, lequel se prête trop bien à cette place de Bouc émissaire. Et dans cette excitation typique, le risque est que beaucoup d’Israéliens oublient la nature de la haine qui les vise et reviennent à l’inconscience qui précéda le 7 octobre, qui en est même la véritable instigatrice. Car l’inconscience des responsables qui en ont oublié leur responsabilité envers le peuple, cette inconscience ne pouvait pas avoir lieu si elle n’était portée par l’inconscience populaire.

Pour l’instant, cette question insiste : Y a-t-il des tiers qui tentent de forcer les deux blocs à s’entendre ? Y a-t-il des médiations qui s’appliquent à contrer la loi narcissique et à l’empêcher de régner ?

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