On aime les Juifs morts.
Charles Rojzman
On hait les Juifs vivants.
C’est la vérité que personne n’ose dire, la vérité qui traverse les siècles comme une balle perdue, qui ricoche d’un cadavre à l’autre
On a toujours aimé les Juifs dans les cimetières.
Ils y sont silencieux, dociles, couchés sous les pierres noires. Le monde se penche sur eux comme sur des enfants endormis. Les morts ne réclament pas. Les morts n’arment pas leur bras.
Mais les morts se sont relevés.
Ils ont quitté les fosses. Ils ont repris les armes. Ils ont bâti des villes dans le désert, des murailles de béton, des forteresses de lumière. Alors le monde s’est mis à les haïr à nouveau, avec la haine glacée qu’on réserve aux revenants.
Israël est un spectre qui marche au soleil.
Un mort qui vit. Cela suffit pour que l’on détourne le regard. Le ressuscité n’inspire pas la compassion mais l’effroi. Il rappelle à chacun que les tombes peuvent se briser, que les cendres peuvent se lever et parler.
La gauche intellectuelle a trouvé son nouveau crucifié.
Le Palestinien, pauvre, irréaliste, magnifique dans son impuissance. On le porte comme une icône, on le dresse comme un drapeau troué. On le sacre en martyr de substitution. On le pare de pureté, on le sacrifie au nom d’un rêve de justice qui n’est qu’une soif de victimes.
Ainsi le Juif ressuscité redevient Caïn.
L’agneau s’est mué en chasseur. Le ghetto est devenu forteresse. Le persécuté s’est fait soldat. Ce retournement, l’Europe ne le supporte pas. Elle préfère les rails rouillés, les baraques vides, les larmes sur les pierres.
On aime les Juifs morts.
On hait les Juifs vivants.
C’est la vérité que personne n’ose dire, la vérité qui traverse les siècles comme une balle perdue, qui ricoche d’un cadavre à l’autre.
Dans le ciel de Jérusalem, les corbeaux tournent.
Les minarets et les synagogues se regardent comme deux armées de pierre. La poussière se soulève, rouge de sang, blanche de soleil. Les cris montent, se brisent, retombent en silence.
Et le monde, hypocrite, attend un nouveau massacre pour s’émouvoir à nouveau.
Les vivants, il ne sait pas les aimer.

Excellent texte très juste et simple