« AvatarS » de Daniella Pinkstein : écrire quand le monde se défait

Daniella Pinkstein, nous vous accueillons pour votre cinquième ouvrage, AvatarS. Nous connaissons ici, à Tribune Juive, vos écrits et ce qu’ils viennent à engager de culture, de transmissions juives mais surtout de dialogues avec les hommes, les femmes d’hier et d’aujourd’hui. AvatarS est cependant un roman extraordinaire, tout d’abord parce qu’il est étonnant d’audace, mais aussi parce qu’il reflète avec une étrange justesse un monde dont on voit avancer les ombres. Et en effet, cette Europe se désarticule, l’ensemble de nos sociétés s’effiloche et un danger réel menace chaque jour un peu plus les juifs. Dans ce contexte, la culture, les romans ne sont-ils pas devenus presque accessoires ?

Sans artiste il n’y a pas de société, le rôle de l’artiste est énorme disait Tarkovski, « s’il ne peut interagir avec un public, des hommes des femmes dont il est aussi la conscience, la société se détériorera. Dans cette société les individus ne pourront plus remplir leur fonction, celle qui explique pourquoi ils sont là, sur cette terre. Quand le dernier poète disparaîtra, la vie aura perdu toute signification »[1]. Il faut indiscutablement de l’audace pour créer, pour écrire un roman qui s’inscrit dans ce monde avec authenticité, mais aujourd’hui il faut, effectivement, plus encore de bravoure et d’ingéniosité.

Il est vrai aussi qu’à chaque temps de bascule, la littérature se réincarne. Elle sort d’elle-même, de sa forme, de son corps. Comme un poisson s’éloigne au seuil de l’eau, le voilà aussi qui s’y s’enfonce, disparaît, puis revient à la surface mais ailé cette fois. Symbolisme, expressionisme, futurisme, surréaliste, primitiviste, imagisme, vorticisme, nouveau-roman, – métamorphose incessante, enchantée ou au contraire désenchantée qui n’épargne pas les écrivains yiddish, yung yiddish, yung vilno, innzikhisme dans une nouveauté véritablement explosive, à laquelle s’adjoint pour eux tout un imaginaire biblique. Les nouvelles réalités, cette chose disloquée, se reconstituent à chaque étape, dans un autre ordre. Pour tout repenser, pour espérer plus grand, plus vaste, plus prestigieux…

Les femmes ont-elles également joué un rôle, fileuse du temps, modelant elles aussi l’image de ce monde ?

Les femmes, dans l’ourlet de littérature comme le disait Jane Austen, n’ont pas toujours couru après les courants, les humeurs, les modes, les convenances, leur chair engendrant d’autres chairs, peut-être ont-elles su se confondre seulement à l’air d’un temps immémorial. Leur littérature était traditionnelle et audacieuse au mieux, étonnement subversive le plus souvent. Les femmes juives, n’en déplaisent à nos détracteurs, étaient pour une majorité particulièrement lettrées, pouvant aussi bien commenter le foi haché et sa cuisson que la Gémara. Elles eurent une part très active dans la littérature yiddish. Nul besoin pour ces femmes d’exhiber un « genre », de mettre du woke dans le poulet, nul besoin d’être en rupture avec les hommes ou l’univers, il leur était au contraire fondamental de forcer le dialogue, ce face à face fou entre l’homme et la femme, entre l’individu et le monde, entre le monde et dieu. « Mon bien-aimé a passé la main par la fente, et pour lui mes entrailles ont frémi », déjà le Cantique des cantiques nous enhardissait à ce dialogue impossible, à ce dialogue magnifique. Gregor von Rezzori évoquait dans ses romans autobiographiques (rappelant sur certains chapitres des passages du Monde d’hier de Stéphane Zweig) la liberté de ces femmes juives cultivées austro-hongroises qui influaient sur la société bourgeoise de l’époque. Rokhl Brokhes (Minsk, 1880-1942 ?) pourtant loin de cette bourgeoisie viennoise, était aussi d’une étonnante modernité et d’une irrévérence insensée, comme si rien, ni le mot ni le monde ne pouvait clore ses phrases. Fradl Shtok (1888-1952 ?) invente pareillement un monde hors du monde, hors de ces chemins que l’on emprunte pour ne pas cheminer seul. Mais tant d’autres encore « fendront la mer gelée » pour reprendre un mot célèbre de Kafka à propos du rôle dévolu au livre. Dora Schulner, Miriam Raskin, Ida Maze, Esther Singer Kreitman, Sarah Hamer-Jacklin, Lili Berger, Blime Lemple, Malka Lee, Celia Dropkin, Chava Rosenfarb, Kadia Molodwsky, Chava Slucka-Kestin, Rachel Korn, Reïzl Zychlinskyn, Rikudah Potash, etc, etc…

Le courage, l’intrépidité, l’impudence, la ferveur de ces femmes est incommensurable. Quel trésor majestueux de pouvoir s’y refléter !

Toutes ces écrivaines feront écho à d’autres femmes, juives elles aussi, qui renverseront à leur tour la littérature tête-bêche, sans rien en revendiquer. Si ce n’est la place qu’elle mérite, et ce dialogue encore qui ouvre chaque entrée dans le Temple. « Où est parti ton bien-aimé, ô la plus belle des femmes ? Où s’est tourné ton bien-aimé, que nous le cherchions avec toi ? »[3] « Mary Antin, Anzia Yezierska, ou plus récemment Jane Bowles, Dorothy Parker, Cynthia Ozick, Nicole Krauss… Elles osent ! Avec talent, avec force, avec liberté.

La littérature est-elle, selon vous, en partie salvatrice ? Est-elle l’un de nos refuges ? Exil dans l’exil, est-elle aussi notre patrie ?

Cet amour que ce peuple entier, – hommes et femmes, l’un face à l’autre- , partage du récit du monde, lettre à lettre, avait fait dire à Simon Doubnov que « pour cette nation de scribes et de savants, la littérature a toujours eu beaucoup plus d’impact sur leur vie, que leur vie sur la littérature ». Cet espace à l’envers, ce ciel sur terre est quelquefois l’espoir qui nous berce d’illusions, – forcés soudain de partir une fois encore en toute hâte, tant nous avons espéré -mais il est aussi notre miracle. Il l’est aujourd’hui avec plus d’autant plus d’envergure et de feu sacré qu’il s’oppose radicalement au contexte mondial irradié par la folie, le complot maniaque, l’inversion des mots, de leur sens, la soumission aux images vraies et fausses tout à la fois, et le regain de pulsions sadiques qui forcent à l’effacement de l’homme et de son histoire.

La littérature doit aujourd’hui, encore, retourner à ses fantômes, retrouver ses profondeurs et y gagner un autre un souffle, vivant et ailé, une nouvelle fois. Toutes les littératures. D’elle dépend aussi la société de demain.

AvatarS n’est pas un livre juif, ni sur les Juifs. Cependant, à l’instar du Manifeste des Yunge [4], pour qui tout ce qui était écrit en yiddish était d’âme juive, que le sujet soit profane ou prosaïque, ce roman est à l’image de ceux qu’il invoque. En leur courant après, essoufflée, haletante, en leur exhortant de m’attendre, mes prédécesseurs, écrivains d’hier ou d’antan, ont fini par y laisser leur trace et un peu de leur âme. Juive.

Et je l’espère. Car, combien dor va dor, il ne faut plus se lâcher la main ni le cœur et continuer, malgré la nuit qui s’étend, cette promesse d’une terre qui se reflète sur un horizon luminescent, d’une beauté éternelle [4].

Merci chère Daniella, c’est toujours un bonheur de vous lire, de vous découvrir. Je signale également à nos lecteurs que vous serez présente pour le Festival des Cultures Juives, avec d’autres auteurs, ce 14 juin prochain, à la Mairie de Paris Centre (2 rue Eugène Spuller, 75003 Paris)

Entretien mené par Raphaëlle Attias pour Tribune juive

____

Notes

[1] Andreï Tarkovski, Journal 1979 – 1986.

[2] Cantique des cantiques, verset 1-4.

[3] Groupe des jeune qui réunit aux Etats-Unis (dès 1907) des poètes et prosateurs aussi différents que Mani Leyb, Zishe Landoy, Dovid Ignatov, Opatoshu… constitue le premier groupe d’avant-garde de la littérature yiddish, avant même les groupes expressionnistes ou futuristes de Pologne et de Russie.

[4] Dernier vers de « Neiges », de Dovid Hofstein.


« La littérature doit urgemment refaire son entrée. Elle doit revenir comme une hantise, quand tout chute, – juste avant le dernier saut. Elle doit réapparaître avec la force déterminée de ces dessins qui ont survécu aux dévastations et qui hantent les grottes, nous rappelant que nous étions des hommes même dans la nuit la plus irrespirable ».
Daniella Pinkstein

Interview de Daniella Pinkstein dans la Revue Civique (31 mai 26)

http://revuecivique.eu/etudes-livres-sondages/daniella-pinkstein-auteure-de-avatars-la-litterature-doit-revenir-quand-tout-chute-entretien-revue-civique/



« C’est un peu aujourd’hui comme si nous devions tout réapprendre. Dont la charnière sacrée de l’homme qui fait passer le monde d’un seuil à l’autre pour faire de cette nuit hideuse qui prospère un simple passage avant la lumière du jour ».

Daniella Pinkstein

Interview de Daniella Pinkstein au micro de Lise Gutmann, Radio J (20 avril 26
https://www.youtube.com/watch?v=YgHGICicEZs



AvatarS : l’illusion d’être plusieurs, et la tentation d’être sauvé.
« À l’heure où chacun se décline en profils et en doubles, AvatarS de Daniella Pinkstein ne raconte pas seulement une histoire contemporaine : il met en cause une croyance devenue centrale: celle selon laquelle se multiplier serait une forme de liberté. Mais il laisse aussi entrevoir, plus discrètement, une autre hypothèse : et si ce double pouvait encore nous relever ? »

Daniella Pinkstein

Article Tribune Juive du 17 avril 26
https://www.tribunejuive.info/2026/04/17/avatars-de-daniella-pinkstein/


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