Ou le retour brutal de la géographie, des intérêts et des sacrifiés
Une fois de plus, en Europe et plus particulièrement en France, nous ne voyons et ne lisons les évènements que par le petit bout de la lorgnette. Ce qui se passe ne peut s’analyser et se comprendre qu’avec une vision globale et non purement locale. Ce ne sont pas les Européens ou les habitants d’Ile de France qui votent aux États Unis, à Moscou ou à Pékin.
Ce qui paraît désordonné, insensé, incompréhensible dans la politique étrangère des États Unis, est-ce la réalité ou plutôt n’est ce pas le brouillard qui entoure une grande partie internationale de poker menteur dont nous ne comprenons pas ou pas encore, les règles du jeu ?
Pendant des décennies, le Détroit d’Ormuz a symbolisé la vulnérabilité énergétique mondiale. Passage stratégique reliant le Golfe aux marchés internationaux, il est devenu bien davantage qu’une route maritime : un levier de puissance, de pression et parfois de chantage géopolitique. On est en droit de s’interroger sur les choix des dirigeants passés et présents devant cette réalité qui n’a jamais changé. Il ne suffit pas de jouer à la belote avec ou sans atout.
Mais observer Ormuz sans le mettre en relation avec le Détroit de Malacca revient désormais à ne voir qu’une moitié du tableau. Comme le déclarait Talleyrand à son époque, ce n’est pas une erreur, c’est une faute.
Car les deux détroits forment en réalité une même architecture stratégique :
- Ormuz contrôle principalement l’énergie tandis que Malacca contrôle les flux industriels et commerciaux asiatiques.
Entre les deux se joue une partie bien plus vaste :
celle du basculement progressif du centre de gravité mondial vers l’Asie, du retour des logiques de puissance maritime… et peut-être du retour silencieux de l’Europe vers son fournisseur énergétique naturel le plus proche : la Russie.
L’Europe découvre, dans la tourmente, que la géographie ne disparaît jamais
Depuis 2022, l’Union européenne a cherché à réduire sa dépendance énergétique envers Russie. Mais cette indépendance proclamée s’est révélée très relative.
Le gaz russe a été remplacé en partie par du GNL américain, par du gaz qatari, par des approvisionnements moyen-orientaux.
Autrement dit, l’Europe n’a pas supprimé sa dépendance, elle l’a déplacée.
Or cette substitution possède plusieurs limites ! des couts structurels plus élevés, une dépendance maritime accrue, une vulnérabilité aux détroits, la concurrence asiatique sur le GNL, la désindustrialisation progressive de certains secteurs européens. Surprise, surprise, on semble le découvrir aujourd’hui alors que nous avons pléthore d’instituts de recherches tous experts spécialisés dans tous les domaines.
La réalité géographique demeure pourtant implacable. la Russie reste, pour l’Europe, le fournisseur énergétique massif le plus proche, le plus accessible par voie terrestre et historiquement l’un des plus compétitifs économiquement.
C’est précisément là que le dossier Ormuz change de nature.
A l’heure actuelle, toutes les hypothèses se valent.
Ormuz stabilisé… et Moscou revient par la fenêtre
Depuis plusieurs mois, des signaux indirects de désescalade apparaissent entre États-Unis et l’Iran :
- médiations discrètes ;
- volonté d’éviter une guerre régionale ;
- nécessité de calmer les marchés énergétiques ;
- fatigue stratégique occidentale. Le président américain évoque récemment la République Islamique d’Iran dans ses déclarations.
Un apaisement relatif autour d’Ormuz pourrait détendre les marchés énergétiques, réduire les coûts du transport maritime, stabiliser les flux pétroliers mondiaux, redonner de l’oxygène économique à l’Europe.
Mais paradoxalement, cette détente pourrait aussi faciliter le retour progressif d’une forme de « réalisme énergétique » européen.
Car plus les économies européennes souffrent de l’inflation, du coût énergétique, de la perte de compétitivité, des tensions sociales, plus grandit la tentation pragmatique : revenir, directement ou indirectement, vers les hydrocarbures russes.
Pas forcément de manière spectaculaire.
Plutôt par :
- du GNL reconditionné ;
- des importations via pays tiers ;
- des circuits hybrides ;
- des mécanismes techniques permettant d’éviter l’affichage politique frontal.
La géographie finit souvent par reprendre ses droits sur l’idéologie.
Malacca : le miroir asiatique d’Ormuz
Le parallèle avec Malacca devient alors essentiel. Une partie majeure du pétrole traversant Ormuz est destinée à l’Asie, notamment à la Chine, avant de poursuivre vers Malacca.
Ainsi la crise à Ormuz provoque une pression énergétique sur Pékin met en évidence la vulnérabilité de Malacca et entraine de nombreuses perturbations industrielles mondiales.
Pour la Chine, cette dépendance constitue le fameux DILEMME DE MALACCA
devenir une superpuissance tout en restant dépendante de routes maritimes que d’autres peuvent perturber.
Derrière le dossier iranien apparaît donc la grande réalité du XXI° siècle, la rivalité stratégique entre Washington et Pékin qui structure désormais une grande partie des crises régionales.
En Ukraine : on voit bien le risque du déplacement du centre de gravité. C’est probablement ici que le basculement devient le plus sensible.
Car si le Moyen-Orient redevient prioritaire ;
- les détroits maritimes dominent les préoccupations ;
- la rivalité USA-Chine absorbe l’attention stratégique ;
- et les économies européennes cherchent un répit énergétique,
Dans ce scénario : l’aide occidentale pourrait ralentir car les opinions publiques se fatiguent et sont beaucoup plus préoccupées par leur pouvoir d’achat que la crise énergétique aggrave, les priorités militaires et les moyens requis, évoluent à la mesure des difficultés et des obstacles que rencontrent nos gouvernements. Quoi qu’en disent les Européens les pressions pour un compromis territorial augmentent.
La Russie n’aurait alors pas nécessairement besoin d’une victoire militaire totale.
Le temps, l’usure et les contraintes économiques pourraient suffire à consolider une partie des acquis territoriaux obtenus depuis 2014.
Les deux grands sacrifiés
Dans cette recomposition, deux peuples apparaissent comme les grands perdants silencieux.
Le peuple ukrainien
Pris dans une guerre longue où les logiques de puissance dépassent progressivement la question morale initiale.
À mesure que montent
- la fatigue occidentale ;
- les contraintes budgétaires ;
- les tensions énergétiques ;
- et les priorités asiatiques,
le risque existe de voir émerger une paix de fatigue davantage qu’une paix de justice.
Le peuple iranien
Car derrière les calculs géopolitiques autour d’Ormuz demeure une réalité mise de côté :
la population iranienne continue de subir des sanctions, des tortures, un isolement croissant, une inflation galopante, une répression politique, des arrestations multiples, des condamnations à mort.
Le paradoxe est brutal, plus l’Iran devient indispensable stratégiquement, moins la question du sort concret des Iraniens semble centrale dans les négociations implicites entre puissances.
Le régime devient un acteur incontournable.
Le peuple, lui, demeure largement prisonnier de l’équation.
Le grand retour du réalisme géopolitique
Au fond, Ormuz et Malacca racontent peut-être la fin d’une illusion européenne, celle d’un monde gouverné principalement par les normes, les valeurs et l’interdépendance pacifique, autrement dit « le droit international » .
Le retour des détroits rappelle une réalité beaucoup plus ancienne :
- la puissance repose encore sur la géographie ;
- l’énergie demeure une arme ;
- les routes maritimes restent vitales ;
- et les États reviennent toujours à leurs intérêts fondamentaux.
Alors les alliances deviennent flexibles.
Les ennemis deviennent fréquentables.
Les sanctions deviennent adaptables.
Et les principes s’effacent, parfois, devant les besoins énergétiques, la stabilité économique et la peur du déclassement industriel.
Le vent tourne et il tourne souvent dans la direction imposée par la géographie et reconnaissons-le, par la loi du plus fort.
Ainsi va notre monde,
© Francis Moritz
Francis Moritz a longtemps écrit sous le pseudonyme « Bazak », en raison d’activités qui nécessitaient une grande discrétion. Ancien cadre supérieur et directeur de sociétés au sein de grands groupes français et étrangers, Francis Moritz a eu plusieurs vies professionnelles depuis l’âge de 17 ans, qui l’ont amené à parcourir et connaître en profondeur de nombreux pays, avec à la clef la pratique de plusieurs langues, au contact des populations d’Europe de l’Est, d’Allemagne, d’Italie, d’Afrique et d’Asie. Il en a tiré des enseignements précieux qui lui donnent une certaine légitimité et une connaissance politique fine. Fils d’immigrés juifs, il a su très tôt le sens à donner aux expressions exil, adaptation et intégration. © Temps & Contretemps

Poster un Commentaire