Moché Lewin: son principal tort fut-il de Servir Agir et Construire? Par Sarah Cattan

On ne reproche pas à Moché Lewin d’avoir nui à la communauté ; on semble surtout lui reprocher d’avoir agi, construit et décidé.

Voilà peut-être le véritable scandale de cette affaire.

Car enfin, de qui parle-t-on ? D’un rabbin installé dans le confort des titres et des honneurs ? D’un homme absent du terrain, silencieux face à l’antisémitisme, éloigné des fidèles et des réalités françaises ? Non. On parle d’un rabbin qui, depuis des décennies, travaille sans relâche au service du judaïsme français, du dialogue avec les pouvoirs publics, de la défense des Juifs de France et de la transmission religieuse.

Et c’est précisément cet homme-là qu’on choisit aujourd’hui d’humilier publiquement.

Le licenciement brutal de Moché Lewin ne ressemble pas à une décision sereine ; il ressemble à une démonstration de pouvoir, une mécanique froide, bureaucratique, opaque, où l’on sanctionne moins une faute clairement établie qu’une personnalité devenue trop active, trop indépendante, trop visible.

L’affaire du érouv du Raincy sert de prétexte commode. Pourtant, personne ne peut sérieusement prétendre que ce projet relevait d’une fantaisie improvisée ou d’une transgression clandestine. Des avis rabbiniques existaient, une réflexion halakhique avait été menée, une volonté sincère de répondre aux besoins de familles pratiquantes était à l’œuvre. Bref : il y avait du travail, de l’engagement, de la responsabilité.

Mais dans certaines institutions, l’initiative devient une faute et l’immobilisme une protection.

Ce qui trouble profondément dans cette affaire, c’est le contraste entre le parcours de Moché Lewin et la violence de la sanction. Car l’homme n’est ni un agitateur, ni un extrémiste, ni un provocateur professionnel. Son parcours témoigne au contraire d’une constance rare : défendre la communauté juive française, dialoguer avec l’État, lutter contre l’antisémitisme, maintenir un judaïsme vivant, digne et ouvert sur la société française.

Pendant que certains administraient, cet homme a agi, pendant que d’autres verrouillaient, lui a construit, pendant que d’autres encore cultivaient les rapports de force internes, lui est resté au contact des fidèles, des familles et des réalités du terrain.

Et c’est sans doute cela qui dérange le plus.

Car cette affaire révèle une crise plus profonde : celle d’institutions religieuses qui risquent de se transformer en appareils de contrôle plus préoccupés par l’autorité que par la transmission. À force de préférer les logiques disciplinaires à l’intelligence collective, à force de traiter les débats religieux comme des problèmes d’ordre interne, elles prennent le risque de casser ce qui fait encore leur légitimité : la confiance.

Une institution religieuse ne grandit jamais en humiliant publiquement ceux qui l’ont servie loyalement. Elle s’affaiblit, se rétrécit, donne le sentiment que l’engagement sincère y devient dangereux, elle plonge la communauté dans la perplexité.

Enfin, le moment choisi rend cette décision encore plus incompréhensible: alors que les Juifs de France traversent une période d’inquiétude historique, que l’antisémitisme explose, que le besoin d’unité, de stabilité et de figures fortes n’a jamais été aussi grand, fallait-il vraiment consacrer tant d’énergie à abattre l’un des rabbins les plus engagés dans la défense de la communauté ?

Cette affaire laissera des traces. Parce qu’au-delà des procédures et des justifications administratives, beaucoup retiendront une image simple et brutale : celle d’une institution qui a choisi de frapper un homme dont le principal tort semble avoir été de servir, d’agir et de construire.

© Sarah Cattan

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