Un devoir moral : réhabiliter Giscard. Par Richard Abitbol

Il est des injustices historiques qui ne tiennent pas seulement à l’oubli, mais à l’ingratitude. Valéry Giscard d’Estaing appartient à cette catégorie rare des hommes d’État qui ont davantage transformé leur pays qu’ils ne l’ont dominé, davantage modernisé la société qu’ils ne l’ont séduite, davantage servi l’intérêt général qu’ils ne l’ont exploité politiquement.

Rarement un président aura autant fait — économiquement, socialement, sociétalement, institutionnellement et européennement — tout en étant aussi durablement caricaturé. On lui a reproché son style, sa distance, son intelligence trop visible, sa modernité trop froide, parfois même son élégance. On a retenu les diamants, les dîners, l’accordéon, les chasses, les maladresses de communication. Mais on a oublié l’essentiel : Giscard fut l’un des rares présidents français à avoir pris des décisions contraires à l’intérêt immédiat de son camp, parfois même contraires à son propre intérêt électoral, parce qu’il estimait qu’elles étaient justes.

La majorité à dix-huit ans en est l’exemple le plus pur. Politiquement, cette réforme était risquée. Les jeunes électeurs étaient réputés plus favorables à la gauche. Beaucoup, avant lui, avaient hésité ou calculé. Lui l’a fait. Parce qu’en 1974 un jeune de dix-huit ans n’était plus l’adolescent de 1930. Il travaillait, faisait son service militaire, participait déjà à la vie sociale ; il était absurde de le traiter comme un mineur civique. Cette réforme fut adoptée dès 1974, avec d’autres transformations majeures au début de son septennat.

On peut même soutenir que Giscard n’aurait peut-être pas perdu en 1981 s’il n’avait pas ouvert ainsi le corps électoral. Mais c’est précisément là que se révèle l’homme d’État : il ne gouverne pas pour réduire le peuple à son électorat ; il gouverne pour élargir la citoyenneté lorsque l’époque l’exige.

La loi Veil sur l’interruption volontaire de grossesse relève de la même logique. Elle fut portée par Simone Veil, mais elle n’aurait jamais vu le jour sans le choix politique de Giscard de l’imposer à une partie de sa majorité. Là encore, il ne flattait pas son camp ; il assumait une évolution de la société française. Il comprit que l’État ne pouvait plus détourner les yeux devant la détresse des femmes, les avortements clandestins, l’hypocrisie sociale, l’inégalité entre celles qui pouvaient partir à l’étranger et celles qui risquaient leur vie. Cette réforme, avec la modernisation du droit de la famille et le divorce par consentement mutuel, marque un basculement profond de la société française.

Giscard fut également un président de l’égalité juridique entre les femmes et les hommes. Il ne s’est pas contenté de discours généreux : il a accompagné la transformation réelle de la condition féminine, dans le couple, dans la famille, dans le travail, dans le droit. La France sortait encore d’un monde où la femme restait largement assignée à une dépendance économique et sociale. Il a compris que la modernité ne consistait pas seulement à construire des autoroutes, des centrales ou des institutions européennes, mais aussi à reconnaître la dignité juridique de chaque individu.

Sur le plan social, il fut souvent injustement réduit à l’image d’un président libéral ou technocrate. C’est oublier qu’il gouverna au moment où la France entrait dans la crise longue du chômage de masse. L’assurance chômage existait avant lui, notamment avec la création de l’Unedic en 1958, mais le choc des années 1970 obligea l’État à repenser l’indemnisation et la protection des travailleurs face à une montée brutale du chômage. En janvier 1975, Giscard s’exprimait déjà publiquement sur l’inflation, l’indemnisation du chômage et la situation des personnes âgées, preuve qu’il avait compris très tôt que la crise industrielle allait devenir une crise sociale.

Sa politique à l’égard des personnes âgées et des veuves mérite également d’être réévaluée. La pension de réversion existait avant lui, mais sa présidence s’inscrit dans une période où la question de la protection des femmes âgées, souvent peu ou pas salariées, devient centrale. Il avait compris une réalité simple : la longévité féminine, les carrières incomplètes, la dépendance économique dans le mariage traditionnel rendaient nécessaire une solidarité particulière. Là encore, il regardait la société telle qu’elle était, non telle que les idéologies voulaient la décrire.

Sur le plan économique, sa clairvoyance fut tout aussi considérable. Il comprit l’importance de la fiscalité indirecte moderne. La TVA n’a pas été créée par Giscard : elle naît en France en 1954 sous l’impulsion de Maurice Lauré. Mais Giscard, comme ministre des Finances, fut l’un des grands artisans de sa généralisation et de sa défense politique. Il en avait saisi la logique profonde : éviter les effets cumulatifs des anciennes taxes sur le chiffre d’affaires, ne pas pénaliser artificiellement les entreprises à chaque étape de production, taxer la valeur ajoutée plutôt que l’activité elle-même. La TVA deviendra ensuite un modèle fiscal repris dans de très nombreux pays.

Il faut mesurer ce que cela signifiait : Giscard raisonnait déjà en économiste systémique. Il ne regardait pas seulement le rendement fiscal immédiat ; il regardait les effets de structure. Une mauvaise taxe peut rapporter tout en détruisant de la compétitivité. Une bonne taxe doit financer l’État sans casser la chaîne productive. Cette intuition reste d’une actualité brûlante dans une France qui continue trop souvent de confondre pression fiscale et intelligence fiscale.

Giscard avait aussi compris que la France ne pouvait pas être une puissance économique durable si elle méprisait le travail manuel, l’industrie et la production concrète. Il n’était pas l’homme du verbe révolutionnaire, mais celui d’une modernisation productive : réhabiliter les métiers, la compétence technique, l’entreprise, l’innovation, l’outil industriel. À une époque où la France commençait déjà à glisser vers une économie plus administrative que productive, il avait perçu le danger : un pays qui ne respecte plus ceux qui fabriquent finit par ne plus rien maîtriser.

Son intuition européenne fut également supérieure à celle de beaucoup de ses successeurs. Giscard ne voyait pas l’Europe comme une dissolution de la France, mais comme un espace à organiser, à orienter, à diriger. Il comprenait que la France ne devait pas subir l’Europe, mais y exercer une influence structurante. Avec Helmut Schmidt, il porta une vision d’équilibre franco-allemand, de stabilité monétaire, de coordination politique. Le Système monétaire européen, lancé à la fin des années 1970, s’inscrit dans cette ambition de stabilisation et de puissance européenne.

Mais son Europe n’était pas nécessairement celle d’une technocratie envahissante. Giscard savait que l’Europe devait être forte là où l’échelle européenne était pertinente, mais limitée là où la nation restait l’échelon légitime de la décision. Sa réflexion ultérieure sur l’avenir institutionnel de l’Europe montre cette tension permanente : organiser l’unité sans abolir les nations, renforcer l’Europe sans dissoudre les peuples.

C’est peut-être là que réside le paradoxe Giscard. Il fut moderne sans être révolutionnaire, libéral sans être antisocial, européen sans être antinational, technocrate sans être indifférent au peuple, homme de droite capable de réformes que la gauche revendiquera ensuite comme des conquêtes naturelles. Il n’était pas un tribun. Il n’était pas un démagogue. Il ne possédait ni la théâtralité gaullienne, ni la ruse mitterrandienne, ni l’hypercommunication contemporaine. Il avait pour lui une chose devenue presque suspecte en politique : la compétence.

On lui reprocha son intelligence comme on reproche parfois à un chirurgien d’avoir la main froide. Mais la France de Giscard fut une France qui entra dans la modernité civile : majorité à dix-huit ans, IVG, divorce par consentement mutuel, réforme du Conseil constitutionnel, modernisation sociale, ambition européenne, réflexion fiscale, attention aux mutations économiques. Ce n’est pas peu. C’est même considérable.

On lui impute enfin, presque mécaniquement, le regroupement familial, comme s’il s’agissait d’une décision intime et personnelle de Giscard. C’est historiquement faux ou, à tout le moins, gravement réducteur. Le décret du 29 avril 1976 fut signé sous le gouvernement de Jacques Chirac, alors Premier ministre, dans une majorité où le président dépendait encore du poids politique du gaullisme. Or cette mesure répondait aussi aux intérêts objectifs de certains secteurs économiques, au premier rang desquels le BTP, massivement utilisateur de main-d’œuvre immigrée et soucieux de stabiliser durablement ses travailleurs.

La proximité politique et personnelle entre Jacques Chirac et le monde Bouygues, confirmée plus tard par l’attribution de TF1 au groupe Bouygues lors de la privatisation de 1987, éclaire ce climat d’influence sans qu’il soit nécessaire d’en faire une preuve unique ou mécanique. Ce qui est certain, en revanche, c’est que Giscard ne fut pas le véritable inspirateur de cette politique. Dès l’arrivée de Raymond Barre à Matignon, le gouvernement tenta d’en limiter la portée par le décret du 10 novembre 1977.

Mais le Conseil d’État, saisi par le GISTI, la CFDT et la CGT, annula cette suspension le 8 décembre 1978, en consacrant le droit de mener une vie familiale normale. Ainsi, ce que l’on reproche depuis des décennies à Giscard relève en réalité d’un enchaînement bien plus complexe : une décision prise sous Chirac, dans un contexte de pression économique et politique, puis sanctuarisée par le juge administratif.

Là encore, Giscard porta le poids symbolique d’une décision dont il ne fut ni le seul auteur, ni le véritable bénéficiaire, ni le maître final. Le regroupement familial n’est pas le péché originel de Giscard ; il est le produit d’un compromis chiraquien, d’intérêts économiques puissants et d’une sanctuarisation jurisprudentielle qui a ensuite échappé au pouvoir politique.

Il faut donc le dire clairement : Valéry Giscard d’Estaing fut sans doute l’un des présidents les plus injustement jugés de la Ve République. Non qu’il ait été parfait. Aucun homme d’État ne l’est. Il a commis des erreurs, notamment dans sa manière de percevoir la crise sociale, dans son rapport à l’opinion, dans une forme de distance aristocratique qui l’a coupé d’une partie du pays. Mais l’histoire ne doit pas confondre les défauts de style avec la grandeur de l’œuvre.

Giscard a choisi, à plusieurs reprises, l’intérêt du peuple contre l’intérêt immédiat de son camp. Il a choisi la modernisation contre la conservation confortable. Il a choisi le droit des femmes contre la prudence électorale. Il a choisi la jeunesse contre le calcul. Il a choisi l’Europe de puissance contre le repli. Il a choisi une fiscalité plus rationnelle contre les réflexes budgétaires archaïques.

C’est pourquoi sa réhabilitation n’est pas seulement une question de mémoire. C’est un devoir moral. Car une démocratie qui ne sait plus reconnaître ceux qui l’ont réellement modernisée se condamne à célébrer les habiles plutôt que les utiles, les tacticiens plutôt que les bâtisseurs, les vainqueurs électoraux plutôt que les serviteurs de l’État.

Giscard n’était pas d’abord un homme politique obsédé par sa réélection. Il fut, dans ses meilleurs moments, un homme d’État obsédé par l’intérêt de son peuple. Et c’est précisément pour cela qu’il mérite aujourd’hui d’être réhabilité.

© Richard Abitbol

Président d’honneur de la Confédération Juifs de France et Amis d’Israël CJFAI, Conseil en relations internationales Conseils en stratégie de développements et d’investissements pour les Etats , et notamment pays émergents, et les grandes entreprises.

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1 Comment

  1. Giscard n etait pas  » obsedė » par le respect de la communautė juive et il meprisait Israel , car il etait l homme des financiers et grands patrons qui reluquaient avec gourmandise les esclaves venant del autre rive de la mediterranée et le pognon des dictateurs arabes .
    Un bien mauvais president pour un jeune juif sioniste que j etais alors .

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