Il existe des lapsus qui déclenchent des tempêtes médiatiques. Et d’autres qui disparaissent dans un silence remarquablement organisé.
Il existe des maladresses qui valent accusation publique, sommation d’excuses, procès moral immédiat. Et d’autres que l’on absorbe avec bienveillance, comme s’il convenait surtout de ne pas troubler la narration en cours.
L’époque ne juge plus seulement les paroles, elle juge d’abord ceux qui les prononcent: l’interview accordée cette semaine sur LCI par Bally Bagayoko, nouveau maire LFI de Saint-Denis et nouvelle coqueluche médiatique, en aura fourni une illustration presque chimiquement pure.
Quelques jours plus tôt, Ruth Elkrief était accusée de racisme pour avoir écorché son nom à l’antenne. L’erreur exigeait repentance. Les réseaux s’enflammaient. L’intention importait peu. La faute symbolique suffisait.
Dans le même temps, sur Oumma TV, Bally Bagayoko laissait échapper cette phrase singulière :
« Nous allons faire une nouvelle marche antiraciste et antisémite ».
Un lapsus ? Très probablement. Mais un lapsus révélateur, disent parfois les psychanalystes.
Or le plus intéressant n’est peut-être pas le lapsus lui-même. Après tout, chacun trébuche sur les mots. Non, le plus intéressant est ce qu’il n’a provoqué : presque rien. Ni scandale national, ni interrogatoire moral, ni exigence d’excuses publiques. Pas même cette mécanique inquisitoriale devenue si familière dès lors qu’il s’agit d’autres sensibilités.
Comme si certains bénéficiaient désormais d’une présomption automatique de pureté idéologique.
Le phénomène dépasse largement Bally Bagayoko lui-même. Le sujet véritable est médiatique, culturel, presque anthropologique: nous assistons à la fabrication accélérée de nouvelles figures protégées, sanctuarisées avant même d’avoir été éprouvées par le réel.
Le moment le plus révélateur de l’interview n’était d’ailleurs peut-être pas le lapsus, mais cet échange sur la « légitimité populaire » d’une éventuelle victoire du RN. Questionné par Jean-Michel Aphatie sur ses appels passés à « l’insurrection populaire », Bally Bagayoko répondit qu’une victoire du RN pourrait avoir une « légitimité institutionnelle » mais pas une « légitimité populaire ».
Phrase immense, vertigineuse, tant elle dit de l’époque.
Depuis quand, dans une démocratie, distingue-t-on la légitimité des urnes de celle qu’accorderait une avant-garde morale autoproclamée ? Depuis quand le suffrage universel devient-il acceptable seulement lorsqu’il produit le bon résultat ? Et, surtout : imagine-t-on un instant l’ouragan politico-médiatique qu’aurait déclenché une telle phrase prononcée ailleurs, par d’autres, dans un autre camp ?
C’est là que réside désormais le cœur du problème français : non dans les opinions elles-mêmes, mais dans le traitement asymétrique des opinions: certaines radicalités sont traquées, d’autres sont accompagnées. Certaines maladresses condamnent, d’autres s’effacent. Certaines phrases deviennent des affaires d’État, d’autres sont dissoutes dans le récit médiatique dominant.
On ne demande plus à chacun la même rigueur morale,j et cette dissymétrie produit un effet redoutable : elle détruit progressivement la confiance dans l’arbitrage médiatique lui-même, car lorsqu’une société cesse d’appliquer les mêmes critères à tous, elle finit toujours par fabriquer ce qu’elle prétend combattre: la défiance, la colère et le soupçon.
Le problème n’est donc pas un lapsus, le problème est de savoir qui, désormais, a le droit d’en commettre un.
© Sarah Cattan

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