Certaines conceptions de l’identité israélienne la présentent comme inachevée, traversée par une tension non résolue entre normalité nationale et singularité historique longue du peuple juif. Dans cette perspective, le projet sioniste aurait porté en lui une double exigence — fonder une nation moderne tout en assumant l’épaisseur d’une histoire plurimillénaire — sans parvenir à en accomplir la synthèse. Il en résulterait une société fragmentée, dont l’unité resterait problématique tant que l’expérience de l’exil ne serait pas intégrée.
Mais cette interprétation repose sur un présupposé discutable selon lequel le sionisme aurait eu pour vocation d’assumer les deux millénaires d’exil. Or il est loin d’être évident que tel ait été le cas. On peut au contraire soutenir que le projet sioniste n’a pas tant cherché à intégrer l’exil qu’à s’en dégager.
L’un des slogans emblématiques de cette orientation — « du Tanakh au Palmach » — exprime bien ce geste : il ne s’agit pas de relier toutes les strates de l’histoire juive, mais d’opérer un saut, de reconnecter la souveraineté antique à sa forme moderne. Dans cette perspective, l’exil n’est pas nié au sens où il serait oublié, mais il est privé de sa fonction normative. Il ne constitue plus le cœur vivant de l’identité, mais un moment dont il faut se libérer pour redevenir un sujet politique.
C’est pourquoi il est plus juste de parler de révolution que de tension. Le sionisme n’est pas l’effort d’une synthèse entre passé et présent, mais la tentative d’instaurer une discontinuité historique. Cette révolution est d’abord nationale : elle vise à restituer au peuple juif les conditions ordinaires de l’existence politique — territoire, souveraineté, institutions. Mais elle est aussi marquée par l’héritage de la modernité européenne, et en particulier par la Haskala. Autrement dit, elle reconstruit une identité à partir de catégories modernes : rationalité politique, sécularisation, primat du collectif national sur les appartenances traditionnelles.
Dans cette perspective, la mise à distance de la religion n’apparaît pas comme une lacune ou une dérive, mais comme un élément constitutif du projet. Il ne s’agissait pas seulement de créer un État pour les Juifs, mais de transformer les Juifs eux-mêmes en sujets politiques modernes. La séparation entre religion et État faisait partie de cette transformation. Les compromis historiques, notamment le « statu quo » conclu avec les milieux religieux au moment de la fondation de l’État, doivent être compris non comme l’expression d’une essence religieuse de l’État, mais comme des concessions destinées à préserver une unité politique fragile. Ils relèvent de l’histoire des compromis, non du cœur du projet.
C’est ici que le regard du philosophe Yeshayahu Leibowitz prend une portée particulière. Il évoque la possibilité qu’il y ait en Israël un nouveau peuple juif issu d’un schisme. Si l’on prend au sérieux l’idée que le sionisme a engendré une forme d’existence radicalement nouvelle — politique, linguistique, culturelle —, alors il n’est pas absurde de penser que cette nouveauté puisse, à terme, se détacher du continuum historique du judaïsme de la diaspora.
Dès lors, la question n’est plus de savoir comment intégrer le passé dans le présent, comme si une synthèse devait être accomplie. Elle consiste plutôt à reconnaître la cohérence interne du projet sioniste lui-même. Malgré la diversité de ses courants — de Theodor Herzl à David Ben-Gurion, en passant par des sensibilités plus culturelles ou plus politiques — une même orientation fondamentale se dégage : celle de la création d’une identité nouvelle, ancrée dans la souveraineté, structurée par des catégories modernes, et distincte des formes d’existence diasporiques.
C’est cette cohérence qui a rendu possible la fondation de l’État en 1948. Elle constitue un contrat implicite, à la fois politique et anthropologique : faire advenir un peuple capable de se penser et de s’organiser comme une nation moderne. Dans ce cadre, la religion conserve une place — historique, culturelle, existentielle —, mais elle ne saurait être le principe organisateur de l’État sans entrer en tension avec ce projet. Ce qui a assuré la survivance du peuple juif dans l’exil ne peut être transposé au cœur d’une souveraineté moderne sans en modifier la nature.
Ainsi, loin d’être une identité inachevée faute d’avoir intégré toutes les dimensions du passé, l’identité israélienne apparaît comme le produit d’un geste fondateur clair et conceptuellement solide : celui d’une reconstruction nationale assumant une part de rupture. La question n’est donc pas tant celle d’une synthèse à accomplir que celle de la fidélité au projet sioniste.
Blog Daniel Horowitz « Chaque homme doit inventer son chemin » (J.P. Sartre)
La fidélité au réel. Mémoire, vérité et responsabilité morale

Quand une civilisation préfère le mensonge au réel, elle signe son arrêt de mort.
Daniel Horowitz
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Daniel Horowitz vit à Tel-Aviv. Il a connu l’exil intérieur, les livres pour patrie, avant de s’établir en Israël. Il écrit avec l’urgence de celui qui sait que le temps n’attend pas.
Ce livre est sa résilience. Non une posture, mais une fidélité : fidélité au réel, à la mémoire, à la transmission. Dans une époque prompte à recouvrir les faits de rhétorique morale, il livre ici une réflexion profonde sur ce que nos sociétés consentent à effacer, à travestir ou à nier pour ne pas affronter ce qu’elles voient.
Cet ouvrage traverse les points les plus sensibles de notre temps et de notre histoire : l’antisémitisme sous de nouveaux visages, la faillite morale d’une partie des élites occidentales, la solitude d’Israël, le délitement culturel et spirituel de l’Occident… Mais Horowitz ne dissocie pas ces questions. Il les relie, parce qu’elles disent au fond une seule et même vérité : lorsqu’une civilisation s’installe dans le mensonge, elle commence à se défaire.
Pour éclairer sa réflexion, il convoque Maïmonide, Spinoza, Marcel Proust, Albert Camus, Georges Steiner, Georges Bensoussan et bien d’autres, rappelant ainsi que la mémoire, lorsqu’elle demeure fidèle au réel, est toujours vulnérable et dérangeante : elle refuse les absolutions commodes, contredit les récits établis, et oblige à regarder en face ce que l’on préférerait taire ou oublier. La mémoire n’est pas un refuge, c’est une exigence. Et c’est peut-être là, face à la barbarie, que tout se joue : dans cette fidélité au réel qui conduit à choisir la vie, lucidement, obstinément, jusqu’au bout.

Daniel Horowitz est originaire de la communauté juive ashkénaze d’Anvers, ville dont l’histoire du diamant compte parmi les plus singulières d’Europe. Autodidacte, polyglotte, mélomane, il a conduit une carrière professionnelle avant d’émigrer en Israël. La fidélité au réel rassemble une réflexion forgée tout au long d’une vie, au croisement de l’histoire juive, de la culture européenne et de la morale contemporaine.
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