« Votre idéologie antilibérale contribue à produire ce que vous critiquez : l’immigrationnisme.»
Lettre à Monsieur Zemmour – Nicolas Carras
« Votre idéologie antilibérale contribue à produire ce que vous critiquez : l’immigrationnisme.»
Monsieur Zemmour,
Pendant des années, vous avez diabolisé le libéralisme en faisant passer le capitalisme de connivence pour du libéralisme. Vous êtes pour un système étatisé et colbertisé. Vous êtes clairement un idéologue antilibéral, ne comprenant pas qu’une diminution de la pression fiscale, voire une réforme fiscale, impose forcément moins d’étatisme, une réforme de l’état, et de sortir d’une logique gaulliste.
Il se trouve que l’antilibéralisme a participé à l’immigrationnisme. Il n’en n’est pas la seule et unique cause.
L’antilibéralisme crée un État lourd qui écrase le marché. Certaines entreprises, incapables de se développer librement, s’adaptent en négociant avec l’État, en cherchant des privilèges et en maintenant des coûts bas par une main-d’œuvre flexible, souvent issue de l’immigration [1], tandis que d’autres, exclues de ces circuits de pouvoir, ne peuvent en bénéficier. Ce comportement rationnel produit le capitalisme de connivence, où la réussite dépend moins du marché que des relations avec le pouvoir, bloquant les réformes et empêchant le marché de fonctionner normalement.
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Dans un système antilibéral, l’adaptation ne concerne pas seulement les grands groupes capables d’entrer dans des logiques de connivence avec l’État. Elle se diffuse aussi, par capillarité, vers des secteurs plus petits, moins visibles, qui n’ont ni l’accès au pouvoir ni les moyens de négocier des privilèges. Ceux-là s’adaptent autrement, de manière plus diffuse et pragmatique.
Dans des activités comme la restauration, par exemple, la pression réglementaire, fiscale et administrative pousse à rechercher des formes de flexibilité maximale : embauche de personnel peu coûteux, horaires ajustés au plus serré, recours à une main-d’œuvre disponible et adaptable. Ce n’est pas un choix idéologique, mais une réponse à un environnement contraint où la marge de manœuvre est réduite.
Parallèlement, ces acteurs développent toute une série de pratiques d’ajustement vis-à-vis du cadre fiscal et réglementaire. Pas nécessairement hors la loi, mais à sa lisière : optimisation poussée, contournements, usage des zones grises, fragmentation des activités. Ce sont des stratégies de survie dans un système perçu comme rigide et déséquilibré.
Au final, cela produit une forme de corruption diffuse du système, non pas au sens moral immédiat, mais comme déformation progressive des comportements : chacun, à son niveau, s’éloigne du fonctionnement transparent du marché pour s’adapter à la contrainte. Le cadre antilibéral ne supprime pas les logiques d’intérêt, il les déplace — vers la connivence pour les uns, vers l’ajustement informel pour les autres.
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Cette adaptation au système antilibéral ne pousse en rien à le transformer ou à le libéraliser. Au contraire, elle installe une forme de résignation fonctionnelle. Les acteurs économiques, pris dans des contraintes fortes et une incertitude permanente, privilégient l’ajustement à court terme plutôt que la remise en cause du cadre global. Cela engendre une forme de paresse structurelle — non pas individuelle, mais systémique — où l’énergie est absorbée par la survie plutôt que par la contestation.
À cela s’ajoute un climat de peur économique : peur de perdre ce qui reste, peur des contrôles, peur de l’instabilité. Dans ces conditions, il n’y a pas de mobilisation d’entrepreneurs pour contester l’antilibéralisme, pas de dynamique collective de transformation. Chacun reste dans son périmètre, s’adapte, encaisse, contourne parfois, mais ne renverse rien.
Progressivement, cette situation installe une norme adaptative. La sclérose devient habitable. On finit par s’y maintenir en se rassurant par comparaison — « il y a pire ailleurs » — ce qui permet de supporter le système sans jamais en corriger les causes profondes. Mais cette rationalisation ne change rien au problème : elle en devient au contraire l’un des mécanismes de perpétuation.
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En France, l’étatisme interventionniste et les politiques socialistes ont créé un État trop lourd qui prélève massivement sur le secteur privé pour financer ses dépenses, ses fonctionnaires et son système social. Cette pression empêche les entreprises de se développer, limite leur capacité à embaucher et à augmenter les salaires, bloque la concurrence du travail, concurrence du travail participant à une augmentation des salaires [2], rigidifie le marché du travail. Incapables de payer correctement les travailleurs français, les entreprises ont favorisé dès les années 1970 une main-d’œuvre moins chère et flexible, alimentant l’immigration de travail et le regroupement familial.
Plutôt que de pousser l’État à se réformer et à réduire sa taille, le capitalisme de connivence s’adapte et profite du système, bloquant toute réforme structurelle qui pourrait alléger les charges, stimuler l’emploi et rendre les salaires plus attractifs. Le SMIC, les réglementations, les protections sociales et la bureaucratie amplifient ce cercle vicieux : au lieu de protéger les travailleurs, elles excluent les jeunes et les moins qualifiés, freinent l’emploi et la mobilité sociale, et créent de la pauvreté.
Une idéologie antilibérale dans un pays pauvre, avec un très haut niveau de misère, empêche ce pays de se développer. La pauvreté pousse les populations à chercher des opportunités ailleurs. Les pays riches deviennent des destinations attractives, car leurs marchés du travail et leurs systèmes sociaux offrent des conditions bien supérieures à celles des économies étatisées de leur pays d’origine [3][4] [5]. La politique interventionniste et socialisante devient ainsi un moteur indirect de l’immigration vers l’Europe, vers la France.
Votre idéologie antilibérale contribue à produire ce que vous critiquez : l’immigrationnisme. Immigrationnisme qui génère des secteurs associatifs, lesquels se maintiennent grâce à cet immigrationnisme, reçoivent des subventions de l’État, et l’État s’appuie sur ces associations pour soutenir la politique immigrationniste elle-même engendrée en partie par l’antilibéralisme institutionnalisé.
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Notes :
1 – Il existe des liens partiels et documentés entre les intérêts économiques de certains secteurs patronaux et l’évolution des politiques d’immigration en France depuis les années 1970-1980. Les grandes entreprises, particulièrement dans le BTP, l’industrie légère et certains services, avaient tout intérêt à disposer d’une main-d’œuvre bon marché, flexible, souvent peu qualifiée, capable de compléter leurs besoins sans faire monter les salaires ou peser sur la négociation collective. Ces flux ont coïncidé avec une immigration relativement choisie par secteurs, mais largement alimentée par les contraintes structurelles du système étatiste français, combinant charges sociales élevées, réglementation lourde et rigidités du marché du travail. L’immigration en France n’est pas un hasard, elle est directement liée aux dynamiques économiques et institutionnelles, aux besoins du capitalisme de connivence et aux rigidités de l’État. Les push/pull migratoires et les incitations perverses sont intrinsèquement liés aux choix économiques et politiques, pas à des facteurs accidentels. Les mauvaises politiques intérieures génèrent l’émigration des uns et l’attraction opportuniste des autres, dans un mécanisme multifactoriel où institutions, incitations et gouvernance sont centrales.
2 – Sur un marché du travail réellement concurrentiel, la concurrence entre employeurs pour attirer des travailleurs augmente le pouvoir de négociation des salariés et tend à élever les salaires vers le niveau déterminé par l’offre et la demande de travail. À l’inverse, lorsque la concurrence est limitée — par des structures de marché concentrées ou peu d’employeurs — les entreprises disposent d’un pouvoir de marché (monopsone) qui leur permet de retenir les salaires à un niveau inférieur à ce qu’ils seraient dans un environnement plus concurrentiel. Des études économiques récentes montrant que des marchés du travail plus compétitifs sont associés à des salaires plus élevés, et que la concentration des employeurs tend à réduire la capacité des travailleurs à obtenir de meilleurs salaires, confirment cette relation entre concurrence du travail et niveaux salariaux.
3 – Dans certains pays d’Afrique, des politiques anti-libérales, un contrôle étatique fort sur les ressources, la corruption et la mauvaise gouvernance créent de la pauvreté et de la misère, ce qui engendre un fort désir d’émigrer. Dans des pays comme le Nigeria, le Congo, le Soudan du Sud ou le Zimbabwe sous Mugabe, l’État ou des élites captent les rentes issues des matières premières (pétrole, diamants, cobalt…), avec peu de redistribution, une corruption élevée, une faible diversification économique et des institutions fragiles. Cela crée des push factors puissants pour la migration : chômage massif des jeunes, absence de perspectives éducatives ou entrepreneuriales, insécurité des biens, misère matérielle et psychologique. À l’inverse, des pays africains comme le Botswana, Maurice ou le Rwanda (post-génocide) montrent qu’une bonne gouvernance, une diversification économique et des politiques relativement pro-business réduisent la pression migratoire sortante. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : l’Afrique subsaharienne concentre aujourd’hui environ deux tiers de l’extrême pauvreté mondiale, malgré seulement 16 % de la population mondiale. L’émigration n’est pas forcément des plus pauvres, mais de ceux qui ont un minimum de capital et de moyens pour partir, ce qui fait qu’une amélioration partielle du revenu peut temporairement accroître la mobilité externe (effet « hump »).
Par ailleurs, le capitalisme de connivence s’installe dans ce contexte comme une structure anti-libérale : il ne cherche pas la concurrence ouverte ni la mobilité des facteurs, mais la capture de privilèges politiques et la maximisation des rentes. Il obtient des concessions exclusives, des exemptions fiscales, des monopoles ou des contrats publics sans appel d’offres réel, et tolère ou encourage un secteur informel pour maintenir les coûts bas. La main-d’œuvre extrêmement bon marché devient un actif stratégique, et la pauvreté persistante des populations locales sert ce système. La règle de droit, la concurrence, la destruction créatrice — tout ce qui définit le libéralisme économique — est remplacé par le rent-seeking et les connexions politiques (le rent-seeking désigne le fait d’essayer de gagner de l’argent non pas par la production ou l’innovation, mais en tirant profit du pouvoir politique ou de privilèges : subventions, monopoles, protections, licences exclusives, etc.). Les élites locales et étrangères s’accommodent d’un État interventionniste qui distribue les privilèges plutôt que de garantir un marché ouvert.
4 – En France, un schéma comparable opère différemment : un État providence lourd, avec pression fiscale élevée (prélèvements autour de 43-45 % du PIB), charges sociales lourdes, réglementation complexe et parfois instable, crée des push factors pour une partie de la population, particulièrement les entrepreneurs, cadres qualifiés et talents. Le nombre de Français inscrits au registre consulaire dépasse 1,75 à 1,78 million fin 2024/début 2025, et le total réel, incluant non- inscrits, est estimé entre 2,5 et 3 millions. Une étude Gallup de fin 2025 montre que 27 % des adultes français déclarent qu’ils s’installeraient définitivement à l’étranger s’ils en avaient la possibilité, un bond spectaculaire par rapport à l’année précédente. Les millionnaires délocalisent également : perte nette de patrimoine mobile de l’ordre de 4,4 milliards $ selon Henley & Partners, avec destinations principales : Suisse, États-Unis, Royaume-Uni, Belgique et Canada. Le coût du travail élevé, l’impôt sur le revenu progressif, l’IFI, la fiscalité du capital et l’exit tax sur les plus-values latentes poussent les entrepreneurs à chercher des environnements plus favorables. La bureaucratie, l’instabilité fiscale et le sentiment que « plus on réussit, plus on est pénalisé » alimentent cette fuite des cerveaux. Même si les volumes restent limités, la qualité des partants (jeunes talents, ingénieurs, fondateurs de startups) est élevée.
5 – Le lien avec les flux migratoires est clair. En Afrique, les politiques anti-libérales créent la misère et la pression migratoire sortante. En France, l’interventionnisme et la fiscalité élevées créent une émigration interne de talents et d’entrepreneurs, tout en attirant de la main-d’œuvre pour compenser les rigidités. Le capitalisme de connivence prospère dans les deux contextes car il a besoin de conditions imparfaites, d’un État fort pour distribuer des privilèges, et d’un marché non libre pour maintenir la main-d’œuvre bon marché. Il bloque le développement réel et inclusif, freine la concurrence et l’innovation méritocratique.
© Nicolas Carras

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