Jean Pierre Sakoun. Colonisé! Emancipé!

Je suis un colonisé. Personne n’a été plus colonisé que moi. Juif d’Algérie, au plus loin que remonte l’Histoire et a fortiori la mémoire familiale, j’ai toujours été un colonisé.

Colonisé par les Égyptiens, les Perses, les Phéniciens, les Romains, les Vandales, les Arabes, les rois berbères, les Ottomans, les Français.

Et parfois même, un massacré ; au moins trois fois dans l’histoire de Tlemcen, pour n’évoquer que des temps récents et le berceau de ma famille, par les Arabes, les rois berbères et les Ottomans, sans parler des pogromes de l’année 1898.

Qu’on ne vienne donc pas me faire la leçon sur la misère du colonisé ou de l’esclavagisé – parce que ça aussi on y est passé !

Et puis, la France, la dernière arrivée, devenue République, m’a donné sa citoyenneté, sa devise, son histoire, sa générosité. Et ce n’est pas un Drumont, ou un Max Régis, ni même un Pétain qui auraient pu me reprendre ce trésor, la liberté, la dignité, l’égalité.

Alors on s’y est tous mis ; mon arrière-grand-père le cordonnier, premier Français par filiation, qui a interdit que l’on parle l’arabe ou le judéo-arabe chez lui, pour honorer son pays. Mon grand-père, engagé volontaire un mois avant ses dix-sept ans, en décembre 1916, puis typographe à la sous-préfecture (quel double symbole !) et révoqué par le vieux débris, mon père instituteur de la République et PEGC, moi.

On a serré les dents en 1962, dans ce HLM où nous avons échoué, sans un meuble, sans un sou. On a serré les dents quand je fus, à dix ans, le seul de la classe à ne pas être invité à l’anniversaire de Marc Z. dont les parents n’aimaient pas les Juifs.On a serré les dents quand le prof d’Histoire-Géo de Première m’a dit de foutre le camp en Israël si je voulais parler. On a serré les dents quand un collègue, en réunion, alors qu’on proposait mon nom, s’est écrié “Ah non ! Pas ce juif ” ou qu’une autre me surnommait “Le prince arabe“.

On les emm…, tous ces minables ; on les dépasse, toutes ces misères, parce qu’on a la chance d’être devenus fils de la Grande Nation, comme tous ces Polonais, ces Italiens, ces Arméniens, ces Espagnols, ces Portugais, ces Algériens, ces Tunisiens, ces Marocains, ces Vietnamiens, ces Maliens, ces Chiliens, ces Iraniens, ces Libanais qu’elle a accueillis, parfois avec rudesse voire avec violence, mais toujours en leur donnant comme patrimoine la citoyenneté, la dignité, les droits civiques, l’égalité, l’indifférenciation.

Le reste, c’était notre tâche et notre devoir. Rendre à ce pays extraordinaire ce qu’il nous a donné et partager avec tous ses autres enfants ce qu’on pouvait apporter de beauté et de culture singulières, que jamais la République ne nous a demandé d’abandonner, pas plus que notre foi ou que notre athéisme.

C’est tellement, tellement plus exaltant que d’être une victime autodésignée qui n’a que la haine à la bouche et l’excuse en bandoulière… Et l’on va tellement plus loin ainsi…

© Jean Pierre Sakoun

Jean-Pierre Sakoun est Président de Unité laïque

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1 Comment

  1. SI C EST EXACT QUE NOUS JUIFS SOMMES FRANÇAIS NOUS LE PROCLAMONS HAUT ET FORT MAIS NOUS SOMMES LES SEULS CONVAINCUS. EN CE JOUR DU 25AVRIL SARAH ALIMI FRANÇAISE ELLE AUSSI AURAIT AIMÉ QUE CETTE POLICE FRANÇAISE VIENNE LA SORTIR DES GRIFFES DE SON TORTIONNAIRE. ALORS NOUS NE POUVONS PAS ÊTRE EN ACORD AVEC LA DÉCISION DES JUGES « FRANÇAIS « 

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