Les bras m’en tombent. Dimanche 8 Mars.
J’ai rêvé d’une femme qui avait des pinces à la place des mains. Et je me faisais engueuler parce que j’avais du mal à cacher mon malaise. Le psy de garde adorerait ce scénario, et je serais curieux de savoir ce qu’il aurait à en dire. Ou elle, la psy. De garde. J’avais un pote qui parlait de sa femme en la qualifiant de « langoustine ». Ma langoustine qu’il disait, je dois la rejoindre après le boulot. C’était éperdu de tendresse quand il parlait de sa langoustine. Moi je voyais une petite chose à manger avec de la mayonnaise, dure dehors, molle dedans.
Au demeurant j’aimais bien ce « ma langoustine », et cette idée qu’il était gourmand d’elle, même en version iodée. J’avais un oncle qui appelait ma tante « mon petit minou ». Enfant, j’imaginais non pas un chaton délicieux mais cette chose volatile qu’on nettoie dans les armoires. Je n’imaginais pas qu’on puisse traiter sa femme de poussière, je croyais que tonton voyait en elle une substance légère, soulevée par le vent, délicate comme une fleur de pissenlit. Par la suite j’ai appris que le minou était aussi le signifiant d’une chose admirable mais que l’on tait en public.
On habille ainsi nos passions avec des métaphores. Il ne faudra pas se contenter de « Mon coeur », « Chéri », « Mon lapin bleu » ou « Mon lactaire délicieux ». La tendresse va chercher des recoins dans le langage et formule des poésies baroques ou absurdes. Du coup ça me rappelle un autre oncle que j’aimais beaucoup et qui disait pour rigoler « J’en pince pour elle ». On en revient aux amours crustacées. Mais il est impossible d’imaginer un amour caparaçonné. Je ne sais pas comment s’accouplent monsieur et madame homard mais j’imagine que ça manque de point G.
J’étais parti pour écrire sur la tendresse mais le mot m’a intimidé. Tout le monde l’a vu passer la tendresse. Je ne suis pas sur qu’on l’ait suffisamment bien considérée. Soit c’est une formulation gnan-gnan pour influenceuses nibardisées et dénuées de quotients intelectuels, soit c’est un mot tellement secret que même les services de renseignements n’en connaissent rien.
Aimer oui, d’accord, on sait. Mais tendrer ? On le signe : « Avec toute ma tendresse ». Mais ça ressemble à quoi? A un calin de 32 secondes mutiques debouts dans la cuisine ? Au parfum dans le cou à 9h07 du matin ? A un sourire qu’on planque parce que c’est le jour de sortie de la pudeur ? La tendresse elle est toute émoustillante et pourtant parfaitement dénuée de volupté. On s’émeut sur pied. On a la larme. C’est une pensée délicieuse, un parfum qui rappelle quelque chose d’oublié, un cheveux sur un oreiller, une pause d’une mesure dans la partition. Convenez avec moi que je n’ai pas rêvé de tendresse. On peut éprouver de l’estime et du respect pour un être doté de pinces à la place des mains. Mais de la tendresse, je préfère tout simplement y couper court.
© Denis Parent
Source: Les bras m’en tombent
La Chronique de Denis Parent « Les bras m’en tombent », que tous ses lecteurs assimilent à ses humeurs, est née il y a trente ans dans « Studio Magazine », où l’auteur nous entretenait de cinéma.


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