La France administrée — suite. Par Paul Germon


L’anarcho-tyrannie : quand l’État abdique devant le réel et s’acharne sur le formel

Il a fallu un mot venu d’ailleurs pour nommer ce que chacun ressent confusément en France depuis des années. Ce mot est anarcho-tyrannie.

Le concept a été forgé dans les années 1990 par l’essayiste américain Sam Francis. Il ne décrivait ni une idéologie, ni un complot, mais une pathologie précise de l’État moderne : le moment où le pouvoir cesse d’assurer sa fonction première — protéger — tout en continuant à contraindre massivement ceux qui respectent encore la règle.

L’anarcho-tyrannie n’est ni l’absence d’État, ni l’excès d’État. C’est la dissociation de ses fonctions.
Là où l’ordre est coûteux, risqué, conflictuel — lutte contre la délinquance violente, affrontement des réseaux criminels, répression des zones de non-droit — l’État recule, négocie, excuse, temporise, renonce. Là où l’ordre est facile, abstrait, indolore politiquement — formulaires, normes, interdictions symboliques, sanctions administratives — il se déchaîne. L’État n’ose plus affronter le réel. Il se venge sur le formel.

Ainsi voit-on une société où l’agression est relativisée, mais l’infraction administrative sursanctionnée ; où l’auteur de violences bénéficie d’excuses sociologiques, pendant que le citoyen ordinaire croule sous les obligations, les interdits et les menaces de sanction. On laisse prospérer l’anomie, mais on traque la moindre déviance réglementaire. On tolère l’illégalité massive, mais on réprime la désobéissance marginale.

C’est cela, l’anarcho-tyrannie : l’impuissance face aux forts, la dureté envers les faibles.

Ce système produit une inversion morale profonde. Le respect de la loi n’est plus récompensé ; il devient une naïveté. L’autorité ne protège plus : elle surveille. Elle ne garantit plus la sécurité : elle administre l’insécurité.

La conséquence est redoutable : la perte de légitimité. Un État qui ne protège plus, mais qui continue à contraindre, cesse d’être perçu comme juste. Il devient un corps étranger, une machine hostile, un pouvoir sans autorité.

Et, fait plus troublant encore, la gauche française ne dénonce plus cette dérive. Elle en est devenue l’un des acteurs principaux. Autrefois critique de l’arbitraire, méfiante à l’égard du pouvoir, soucieuse des libertés concrètes, elle s’est muée en alliée objective de l’anarcho-tyrannie. Elle excuse le désordre au nom du social, mais justifie la contrainte au nom du symbolique. Elle relativise la violence réelle, mais absolutise la transgression verbale. Elle protège les zones de non-droit, mais exige l’obéissance totale dans l’espace normé.

Ce n’est pas un paradoxe : c’est une cohérence idéologique. Une gauche qui ne croit plus à l’ordre commun, mais qui croit encore à la rééducation, à la sanction morale, à la punition administrative.
La France administrée est ainsi entrée dans une phase dangereuse : celle d’un État fort contre les règles, mais faible face au réel. Un État qui multiplie les lois, les normes et les interdictions, tout en renonçant à l’essentiel : faire respecter l’ordre là où il est contesté.

L’anarcho-tyrannie n’est pas une dérive marginale. Elle est devenue le mode de gouvernement implicite d’une France qui ne gouverne plus, mais qui administre sa propre abdication.

© Paul Germon

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2 Comments

  1. Toujours tout à fait d’accord avec vos analyses… sur ce sujet.
    L’état français administrativo-politique est invasif, contraignant, moralisateur mais agit peu sur le gros de la tâche pratique, là où un état fort serait attendu : le régalien, l’éducation, le soin…
    Et la gauche, vous l’analysez bien comme esclave de son idolâtrie étatique et aveugle à ses valeurs revendiquées, d’où sa quasi nullité, sauf dans sa partie gaucho-antisémite qui séduit certaines foules.
    Bravo ! Mais pourquoi si peu partagent votre clairvoyance ?
    Merci encore.

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