« Nous vivions côte à côte » d’Alexandre Devecchio: la recension si personnelle de Michel Renard

J’ai enfin reçu, et je viens de lire quasiment d’une traite, le livre de l’ami Alexandre Devecchio : « Nous vivions côte à côte », sous-titré d’une formule plutôt due à l’éditeur, mais qu’Alexandre Devecchio assume : « Itinéraire d’un « petit Blanc » de banlieue » (Fayard, janvier 2026, 254 p.).

Entremêlé à ses souvenirs de jeunesse, il évoque le contexte politique et les évolutions sociales et migratoires (lui, le « petit-fils de Ritals et de Portos ») dans des analyses argumentées, basées sur son expérience, et non celles jargonnantes des sociologues idéologisés souvent vilipendés au cours des pages.

Il se situe dans une destinée familiale insérée dans le désordre migratoire actuel :
– « Mon grand-père Mario était de la génération de l’assimilation. Mes parents, de celle de l’intégration. Pour ma part, j’appartiens à la génération de la désassimilation et de la désintégration » (p. 42).

PROXIMITÉ

Tout en livrant ce qu’apporte ce livre à la perception des dérives françaises subies par un peuple fracturé, désaxé et appauvri, je me dois de confesser ma grande proximité avec Alexandre Devecchio.

Connu d’abord indirectement par mon vieil ami Daniel Lefeuvre (mort en 2013) qui a dirigé son mémoire de maîtrise d’histoire à Paris-VIII, nous nous sommes appréciés directement quand, journaliste responsable des pages débats du « Figaro-Vox », il m’a plusieurs fois sollicité pour des articles qui étaient toujours à remettre pour la veille… (sourire) moi qui apprécie plutôt le délai dans l’écriture.

J’ai eu le plaisir, par exemple, de rendre hommage à l’historien Pierre Milza, en mars 2018 : « les dernières leçons d’un Ritalien ».

La proximité joue également pour le parallèle des parcours de jeunesse d’Alexandre, né en 1986, et de MON FILS Pierre (mort en 2014) un peu plus âgé de quelques années, que j’évoque dans ce compte rendu en miroir.

L’ÉCOLE À ÉPINAY-SUR-SEINE

Tous deux ont effectué leur scolarité à Épinay-sur-Seine (CM1 et CM2 pour Pierre), croisant des instituteurs exigeants (p. 57-63 du livre) à l’école Pasteur pour Alexandre, à l’école Victor-Hugo pour Pierre.

Alexandre Devecchio a connu des instituteurs qui « appartenaient à l’ancien monde ». Bien que ne portant pas l’uniforme, ils avaient le dévouement des hussards noirs de la République tels que les décrivait Charles Péguy.

Pour les instituteurs politisés à gauche, celle-ci était patriotique et sociale et non « libérale et libertaire, dont avait accouché Mais 1968, ni faussement « antiraciste » et réellement différentialiste des années 1980 » (p. 58).

Son « maître » [c’était l’époque où l’école comptait encore des hommes dans les rangs des instituteurs] en CE2 et CM1 lui fait découvrir l’exercice de la dictée non préparée. La discipline qu’il imposait ne décourage l’écolier, elle le pousse au contraire à se transcender et donner le meilleur de lui-même (p. 59).

Au collège, toujours à Épinay-sur-Seine, les chemins entre Alexandre et mon fils ont un peu divergé. Sur choix de ses parents, Alexandre Devecchio fut élève à Saint-Jean-Baptiste-de-la Salle (p. 65-69).

LE LYCÉE À SAINT-DENIS

Puis vint le lycée à Saint-Denis. Lycée Suger pour Alexandre car il y avait une option cinéma (p. 85-106 et 107-113). Il y entre en septembre 2001, une semaine avant le 11-Septembre.

« Le 12 septembre au matin, nous entamons notre journée par un cours d’anglais. Notre professeur, le visage grave entreprend d’évoquer avec nous les attentats. Si la majorité de la classe est attentive et silencieuse, la jeune femme est interrompue par les ricanements ostentatoires de quelques élèves d’origine maghrébine. Bien que la plupart ne soient pas capables de situer la Palestine sur une carte, ils font immédiatement le lien avec le conflit du Proche-Orient et expliquent que « les Américains l’ont bien cherché » » (p. 86-87).

Lycée Paul Éluard pour mon fils, qui suivit deux années les cours d’arabe de l’islamologue impertinente Anne-Marie Delcambre, et passa son bac S.

BANLIEUSARD DE MAISON

Ils ont donc connu le même environnement de banlieue depuis la fin des années 1980. Mon fils Pierre dans les tours ou barres HLM, et Alexandre dans un petit pavillon faisant de lui un « banlieusard de maison ». Cette catégorie est souvent invisibilisée, caricaturée ou méprisée (p. 44).

Alexandre Devecchio rappelle quelques extravagances de l’écologisme politique contre ces habitants de banlieue souvent qualifiés de « beaufs », de « ploucs », de « petits Blancs » convertis à la droite ou à l’extrême-droite populiste (p. 44).

Une ministre du Logement, Emmanuel Wargon, aujourd’hui disparue des radars disait en 2021 que les maisons individuelles étaient un « non-sens écologique, économique et social » et dans « Les Inrocks » on parlait de « cauchemar pavillonnaire » (p. 44).

– « Certains sociologues vont même jusqu’à conceptualiser « une idéologie pavillonnaire » : contrairement aux citadins des grandes métropoles, apôtres de l’ouverture, le banlieusard de maison serait  » individualiste et replié sur lui-même », ce qui expliquerait son rejet de la  » diversité » et du  » vivre-ensemble ». Alexandre cite le sociologue Jean-Luc Debry et son livre  » Le cauchemar pavillonnaire » en 2012 » (p. 45).

LA VIOLENCE EN SEINE-SAINT-DENIS

Les deux ont subi des agressions : Alexandre fut tabassé par des « Wesh Wesh » quand il était lycéen (p. 108-111 de son livre) et qu’il s’était malencontreusement introduit sur un micro « territoire perdu ». Pierre, plus jeune, fut coincé sur une passerelle du canal de l’Ourcq à Bondy et obligé de céder son vélo à d’autres « Wesh Wesh ».

Plus tard, Pierre se forma un corps musclé et s’adonna aux sports de combat, boxe et MMA, à côté de l’escalade pratiquée depuis son enfance et pour laquelle il fut sélectionnée aux championnats de France juniors.

Alexandre, lui, avait une passion pour le football.

MÊME GOÛT POUR L’ART

Alexandre Devecchio manifesta très tôt une appétence pour le 7ème Art :

– « Adolescent, mon ambition ultime était d’être réalisateur de films. Dans mes rêves les plus fous, je m’imaginais même partir à la conquête d’Hollywood. Durant ma jeunesse, le cinéma, et plus particulièrement le cinéma américain, a constitué pour moi à la fois un refuge et une forme d’éducation populaire. Enfant, « Indiana Jones » a été mon premier héros. Puis mon grand-père m’a fait découvrir les grands péplums des années 1950-1960 (« Les Dix Commandements », « Ben-Hur », « La chute de l’Empire romain », « Cléopâtre »), « Autant en emporte le vent », les fresques épiques de David Lean (« Le Pont de la rivière Kwaï », « Lawrence d’Arabie », « Le Docteur Jivago »). C’est le cinéma qui m’a donné le goût de l’histoire et de la littérature » et du journalisme (p. 163-164).

Mon fils Pierre, lui, explora le graph urbain, pas les graffitis dégueulasses laissés n’importe où mais la peinture murale urbaine. Il dessinait merveilleusement bien et laissa des centaines de réalisations picturales à la bombe. Une manière de s’approprier la banlieue tout en la subsumant. En aventurier libre (libertaire) et à l’écart de toute association ou récupération institutionnelle.

ÉTUDES D’HISTOIRE À PARIS VIII

Alexandre, le bac en poche, entame des études d’histoire à l’université Paris VIII à l’automne 2004.

Dans ce chapitre, il rend un hommage insistant à Daniel Lefeuvre : « …que j’ai eu la chance d’avoir comme professeur. Spécialiste de l’Algérie coloniale et alors directeur du département d’histoire de l’université, il sera l’un des premiers à sonner le tocsin. Lefeuvre, qui a dirigé mon mémoire sur l’identité nationale, a joué un grand rôle dans ma construction intellectuelle » (p. 153).

Sa réputation, outre l’intérêt de son cours lui-même (« son travail revêt un caractère visionnaire et s’avère plus que jamais utile pour comprendre notre époque »), tenait à ce qu’il était « un maître à l’ancienne ».

Daniel Lefeuvre : « ne faisait rien pour se rendre immédiatement sympathique » convaincu que « le meilleur service à rendre à ses étudiants n’était pas de se montrer bienveillant mais exigeant » (p. 154).

Dans cette université avec ses nombreux d’étudiants issus de l’immigration maghrébine et africaine « emplis d’une rancune à l’égard de la France transmise par leur famille ou leur environnement social », l’histoire coloniale pouvait être un sujet explosif et « beaucoup de professeurs auraient marché sur des œufs ».
Daniel Lefeuvre, au contraire « faisait confiance à notre intelligence et évoquait toutes les questions, même les plus sensibles, en historien. Sans rien céder au politiquement correct de l’époque, sans jamais juger les hommes du passé à l’aune des critères moraux d’aujourd’hui » (p. 155).

Alexandre Devecchio évoque le livre de son professeur « Pour en finir avec la repentance coloniale ? » (2006) et celui qu’il a écrit avec moi-même « Faut-il avoir honte de l’identité nationale ? » (2008). Avec le premier, Daniel Lefeuvre « mène le combat contre les Indigènes de la République, mais aussi plus largement contre l’idéologie décoloniale » (p ? 156).

Avec le deuxième, alors que le concept d’identité nationale est présenté comme raciste et d’extrême-droite, les deux auteurs « montrent que de Michelet à Nora, en passant par Lavisse, Bainville, Bloch, Braudel, l’identité française a été défendue par les plus grands historiens » (p. 157).

Sept pages (153-160) sont consacrées à Daniel Lefeuvre, c’est un bel hommage.

COMMENT EST-IL DEVENU JOURNALISTE ?

En 2009, Alexandre Devecchio entre pour un mois à la « prépa égalité des chances », née de la volonté du Bondy Blog et de l’École supérieure du journalisme de Lille (p. 165).

Cette prépa « avait pour singularité de ne pas être un dispositif de discrimination positive ou un système de quotas. Contrairement aux élèves des conventions d’éducation prioritaire (CEP) de Sciences Po, imaginées par Richard Descoings et d’inspiration américaine, nous n’avons pas été sélectionnés sur des critères territoriaux ou ethniques. À l’écrit comme à l’oral, nous avons passé les mêmes concours que tous les autres, de manière anonyme » (p. 166).

Sélectionné donc selon le principe de la « méritocratie républicaine » (p. 168).

LES DÉCHIREMENTS DE NASSIRA

Alexandre Devecchio examine le cas de Nassira, l’une de ses condisciples : « Pourquoi Nassira qui est née et a grandi en France, a connu une véritable ascension sociale, en est-elle venue à rejeter son propre pays ? » (p. 174).

C’est qu’elle était « tiraillée par un conflit de loyauté d’autant plus profond qu’elle est à la fois transfuge culturelle et transfuge de classe » (p. 174).

Je songe là aux exemples analysés par David Duquesne dans son livre « Ne fais pas ton Français ! » (2024).

Alexandre suggère cette explication : « Comme si accuser la France et les Français de tous les maux était pour elle un moyen de donner des gages, de se faire pardonner sa réussite et son intégration. Comme si Nassira exorcisait son dilemme identitaire par ses tweets ou ses articles vengeurs » (p. 175).

Cette jeune femme est un enfant de la gauche morale et de la sociologie misérabiliste : « Elle a grandi dans une époque où l’assimilation était un gros mot et la victimisation à la mode, où l’État-nation était conspué et le multiculturalisme valorisé, où les « Français de souche » étaient brocardés et la diversité exaltée. Par la suite, dans son ascension médiatique, sa posture victimaire et radicale lui a permis d’être portée au pinacle, alors que si elle avait clamé son amour de la France, elle aurait sans doute été regardée avec suspicion » (p. 175).

Derrière le cas de Nassira, on peut discerner nombre de destinées dévoyées sous l’effet d’un double facteur : le ressentiment exalté par les pays d’origine, surtout l’Algérie, contre la France, et l’idéologie repentante et auto-culpabilisatrice du standard de pensée en France depuis un demi-siècle (voir l’exemple récent de Ségolène Royal).

L’EXPÉRIENCE DU JOURNALISME AU BONDY BLOG

Sa prime expérience puis sa formation professionnelle eurent pour théâtre le « Bondy Blog », média en ligne né au moment des révoltes urbaines de novembre 2005, association subventionnée en Seine-Saint-Denis, et le Centre de Formation des Journalistes à Paris intra-muros.

En 2010, Alexandre Devecchio intègre le Bondy Blog créé pour donner la parole aux habitants des « quartiers » (p. 190). Il y reste jusqu’en 2012 :

À cette époque, « le discours victimaire et communautaire était déjà dominant. La majorité des blogueurs s’épanchaient sur les « discriminations » dont seraient victimes les « musulmans », mais relativisaient, voire niaient, toutes les autres dérives, pourtant omniprésentes en banlieue : trafics, violences, montée en puissance de l’islamisme, sexisme, antisémitisme, homophobie, racisme anti-Blancs » (p. 191).

À l’exception d’un épisode (quand il rapporte le propos d’un jeune zonant au pied d’une tour : « La prochaine émeute, ce sera une guerre. Une guerre entre ceux qui ont de l’argent et nous. Entre les Juifs et nous »), il n’a pourtant jamais été bâillonné au Bondy Blog (p. 192). Alexandre l’avait déjà quitté quand le Bondy Blog, en novembre 2016, interviewa l’islamologue Gilles Kepel. Celui-ci déclara au « Nouvel Obs » :

– « À ma stupéfaction, les trois journalistes m’ont accusé pendant tout l’entretien d’être islamophobe ! J’ai compris depuis lors que le Bondy Blog avait été totalement repris en main par cette frange frériste qui a fait de « l’islamophobie » son principal slogan » (p. 196-197).

Alexandre Devecchio ne pense pas qu’il existe un lien direct entre le Bondy Blog et les Frères musulmans : « Pour autant, Gilles Kepel visait juste, car la rhétorique séparatiste et victimaire de Frères Musulmans s’est profondément diffusée et banalisée dans certaines banlieues, au point qu’elle fait désormais partie de l’atmosphère » (p. 197).

LE CFJ (2010-2012)

Les résultats de l’admission au CFJ, école située rue du Louvre à Paris, tombèrent un samedi alors qu’Alexandre travaillait sur le marché de Bois-Colombes avec ses parents (p. 205).

Il y reçoit une formation professionnelle « techniciste » typique mais souligne l’influence prédominante de l’AFP et l’art d’en réécrire les dépêches, ainsi que son inclination à n’être qu’une « bulle sociologique et idéologique » (p. 212) :

– « À l’époque, si l’idéologie « woke » n’avait pas encore envahi les grandes écoles, il existait bien une forme de pensée unique : il fallait être favorable à l’ouverture des frontières, à l’Europe de Bruxelles, au mariage gay… Les questions de sécurité ou d’identité étaient considérées non comme des réalités mais comme le fruit d’une instrumentalisation de la droite sarkozyste et du FN. La responsabilité des journalistes était d’ailleurs à leurs yeux de mettre au jour cette instrumentalisation » (p. 213).

Le traditionnel vote à bulletins secrets des promotions du CFJ donna, en 2012, 95% de vote à gauche !

Alexandre Devecchio, lui, échappa à cet entre-soi. Son livre nous en fournit les clés de compréhension tout en brossant, comme on le souligne souvent, une contre-histoire de la banlieue.

© Michel Renard

Professeur d’histoire

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