Une relecture de Quatre lectures talmudiques d’Emmanuel Lévinas (dans l’édition mythique des Éditions de minuit, 1968)
À Noémie Halioua

Dans un monde de plus en éclaté, chaotique, cataclysmique et en même temps irréel, artificiel, « algorithmé », où la vérité n’existe plus comme on dit dans le dernier Mission impossible, rien de tel qu’un retour à la pensée complexe, à la parole plutôt qu’au discours, au respect du réel plutôt qu’à son évacuation. La pensée juive est là et nous attend – même et surtout pour un non-juif. Relecture d’un classique.
Le judaïsme selon Emmanuel Lévinas ? Bourdonnement dans le dire. Multiplicité dans le sens. Amour de l’herméneutique. Exigence hypercritique – c’est-à-dire attention extrême au réel. Suspension du jugement. Contradiction comprise comme condition de liberté. Raison prédominante. Esprit qui lutte avec la lettre – tel est le Talmud[1]. L’idée que tout peut se relire, se réinterpréter, se réactualiser depuis Moïse et Sophocle. « Transfert d’une idée dans un autre climat [et qui] lui arrache de nouveaux possibles. ». Ce pourrait être aussi une définition du protestantisme.
Donc, quatre thématiques hautement déplaisantes mais passionnantes par leur déplaisance même :
1/ L’offense faite à autrui et la possibilité du pardon (Yoma).
2/ Le « déjà-là » de l’être et « la tentation de la tentation » (Chabat).
3/ La honte de la terre et sa conquête ou « terre promise, terre permise ?» (Sota).
4/ Demi-cercle et déplacements (Sanhédrin).
1 – L’offense faite à autrui et la possibilité du pardon (Yoma)
« Les fautes de l’homme envers Dieu, lit-on dans la Michna[2], sont pardonnés par le Jour du Pardon ; les fautes de l’homme envers autrui ne lui sont pas pardonnés le Jour du Pardon, à moins que, au préalable, il n’ait apaisé autrui. »
En voilà une question agaçante : est-il plus difficile d’être devant Dieu ou devant autrui ? Il faut bien avouer qu’être devant Dieu seul (ou devant soi), c’est trop facile. On a tendance à s’arranger fissa. À se trouver plein de circonstances atténuantes. Alors que « dès qu’on est deux, tout est en danger ». Autrui est une autre paire de manche. Autrui, et là se concentre toute la pensée lévinassienne, est « toujours à un degré quelconque » votre maître – et un maître dont vous êtes responsable. À l’opposé de l’adage chrétien, charité bien ordonnée commence (et finit) par autrui. Très contrariant.
Pour autant, « que le mal exige une réparation de soi par soi mesure la profondeur de la lésion. » Le plus dur, et contrairement à ce que l’on disait à l’instant, c’est de se pardonner à soi-même. Tout l’art talmudique est là : d’abord, on dit qu’il est très facile d’être seul avec soi et juste après on dit que c’est le plus difficile – c’est même l’enfer. Et c’est pour cela qu’on a besoin de Dieu. Pour sortir de l’enfer de soi. Pour nous permettre le pardon à nous-mêmes. « Comment voulez-vous qu’une conscience morale atteinte dans sa moelle trouve en elle-même l’appui nécessaire pour commencer ce cheminement vers sa propre intériorité et vers la solitude ? » Dieu seul fait que je ne suis plus seul – et celui qui m’a fait du mal, ou, ce qui revient presqu’au même, à qui j’ai fait du mal, ne le soit pas non plus.
En fait, tout se joue à trois – entre l’offenseur, l’offensé et Dieu. Certes, « sur le plan supérieur, sur le plan d’Elohim, dans l’absolu, au niveau de l’histoire universelle, tout s’arrangera ». N’empêche que l’on ne peut se placer tout de suite au niveau de l’éternité. Là aussi, trop facile. C’est la raison pour laquelle il faut payer pour de bon et au sens propre – financier. Gare au spiritualisme éthéré et son art de l’esquive. Rien de telle que l’amende, la vraie, celle qui coûte le plus, pour se racheter. Tout ce qui n’est pas matériel ne vaut rien.
Non, le vrai problème dans cette affaire, c’est le point de vue de l’offenseur. Celui-ci est-il conscient de son offense ? Surtout quand celle-ci « n’est que » verbale ? En vérité, ce « n’est que » est le pire. Ce « n’est que » nie la brutalité de la lettre. Or, la lettre tue – blesse, mortifie. « On oublie les coups, pas les mots », ont avoué moult enfants battus. Ce qui nous fait penser à cette phrase de Sartre à propos de Genet qui disait que la société pardonne plus aisément les mauvaises actions que les mauvaises paroles. Et Lévinas de se demander alors le plus sérieusement du monde si les offenses entre intellos ne seraient pas les plus graves – car les plus spirituelles. Il y a en effet une irrémissibilité de l’offense verbale (un péché contre l’esprit saint, dirait l’Evangile) et pour la bonne raison que la responsabilité est l’essence même du langage – ce que l’offenseur, tout à sa verve satanique, ignore bellement, ne mesurant pas du tout l’étendue de ses torts, au contraire, en étant fier, riant d’avoir si bien vexé autrui, si « bien touché le point sensible », considérant en même temps que tout cela n’est pas si grave, qu’il n’y a là que froissement d’égo, orgueil morigéné, correction bien sentie. Dès lors, comment lui pardonner puisque lui ne se pose même pas la question de l’être, ignorant le fait que « dès que vous entrez dans la voie des offenses, vous entrez, peut-être, dans une voie sans issue » ?Le drame de l’offenseur est qu’il est « essentiellement inconscient » et c’est dans cette inconscience que réside principalement son offense. Mauvaise innocence qu’il a à son propre endroit, quoique savourant sa violence, « crânant » au pire sens du terme. Perdu sans le savoir.
Pour autant, l’offensé qui refuserait trois fois le pardon de l’offenseur (si celui-ci a enfin reconnu ses méfaits) perdrait à son tour sa dignité. On ne peut refuser le repentir sincère. Encore une fois, le Talmud fonctionne comme un balancier. L’offensé ne se doit pas d’en faire trop.
Alors, punir, oui, mais sans s’en réjouir. Honte aux cœurs punitifs ! Honte à ces « générosités qui se refusent aux hommes tombés au rang de bêtes traquées ! » La plus grande pitié – la Rahamin –
se doit d’aller d’abord à celui qui subit les rigueurs de la Loi. La plus grande pitié est pour le châtié. Avoir pitié du puni avant tout. Penser à Ritspa Bath Aya, cette mère éplorée, qui pendant six mois, monta la garde auprès des cadavres de ses fils, mêlés aux cadavres de ceux qui ne l’étaient pas, afin de les préserver tous des oiseaux du ciel et des bêtes sauvages (2 Samuel 21-10).
2 – Le « déjà-là » de l’être et la « tentation de la tentation » (chabat).
« Ils reconnurent ce qu’ils avaient accepté ». Et un peu plus loin : « ils firent avant d’entendre ».
Ouh là ! La foi avant l’intelligence. L’obéissance avant l’adhésion. Le rituel avant la conversion. Tout cela nous heurte, nous indigne, nous scandalise – tant nous nous sommes persuadés d’être avant tout sujets souverains et libres, cogitos qui pensons avant de faire. Alors que l’humanité a toujours procédé ainsi, dans un « avant » salvateur et prometteur – et nous aussi avec nos enfants. On ne demande pas en effet aux nourrissons s’ils veulent être baptisés (ou non) ou s’ils ne préfèreraient pas du whisky plutôt que du lait. On espère qu’ils nous feront confiance et qu’ils comprendront un jour. La liberté ne commence pas dans la liberté. « Au commencent était la violence » – c’est-à-dire l’éducation. La parole. La lecture. Les grands maîtres et complices. Ce que Finkielkraut n’a jamais cessé de dire : on ne saurait penser de soi-même par soi-même (et c’est là le drame des complotistes que d’avoir sombrer dans la pire des ipséités). Il y a un avant-savoir, une avant-raison – et qui s’appelle révélation. La révélation – préhistoire de la raison.
Et ce n’est que lorsqu’on aura atteint l’âge de celle-ci qu’on sera en droit d’être tenté – et même tenté d’être tenté.
La « tentation de la tentation », c’est la vie ouverte, risquée, aventureuse et qui constitue la condition de l’homme occidental, « pressé de vivre, impatient de sentir ». Tout tenter, tout éprouver. Ulysse, Don Juan, Faust. Au risque de sabrer son innocence (comme Adam et Eve naguère). Qu’importe. Il faut de tout pour faire un monde. Il faut Serpentard. Il faut des besoins nouveaux, des surgissements surprenants, des proliférations de possibilités. Même Noé a pris des démon (les chédim) dans son arche (tradition de la Midrach). Tout est bon quand c’est excessif, comme disait le cher marquis de Sade et le christianisme l’a été plus que nul autre. Vie dramatique avec le tentateur, lutte mais aussi communauté avec lui. Et de fait, beaucoup de Juifs, las « du calme plat qui règne dans le judaïsme réglé par la Loi et le rite », finissant même par prendre ceux-ci en « horreur », ont été tentés par le christianisme. L’en avant dans l’univers au risque de l’enfer ! Rançon du tout ! Le tout qui n’est rien d’autre que « le mal ajouté au bien. » Goethe ! Nietzsche ! À nous ! Non pour périr, bien sûr, mais pour expérimenter. Vivre dangereusement quoiqu’assuré. Avoir son Virgile ou son Jimini Criket. Chant des Sirènes. Corps sans organes. Festin nu. Au fond, savoir. C’est cela la tentation de la tentation : SAVOIR. Soit l’engagement dégagé. Le risque calculé. La conscience de l’équivoque. Et le plaisir de déniaiser savamment, sadiennement, l’opinion – qui a toujours été la bête noire de la philosophie. Savoir qui, en ce sens, ne peut être que tragique et cathartique.
Et c’est pourquoi il faut apprendre à lire – soit, en langage juif, à comprendre la « discordance permanente entre ce que le Talmud tire du texte biblique et ce qui figure littéralement dans ce texte ». Comme toujours, « dépassement radical de la lettre de l’Écriture par l’esprit talmudique ».
Donc, en premier lieu, la révélation comme « acceptation forcée ». Antériorité sacrée. Adhésion inconditionnée. Acceptation de la Torah sans la comprendre. Et en second lieu, compréhension de ce que l’on a accompli. Prise de conscience de ce « déjà ». La révolution judéo-chrétienne est bien là – dans l’inversion de la chronologie « normale » du savoir et du faire. De la foi et de la pratique. En gros, de la grâce qui arrive toujours avant. Des anges qui veillent. « Rav Simaï a enseigné : lorsque les Israélites se sont engagés à faire avant d’entendre, six cent mille anges descendirent et attachèrent à chaque Israélite deux couronnes, l’une pour le faire, l’autre pour l’entendre. » Avant l’ordre logique, l’ordre angélique ! « L’essence du réel en dépend », va jusqu’à écrire Lévinas. Ordre que l’on ne peut qu’aimer quand on l’a compris et même quand on ne le comprenait pas. Ordre de la confiance. Rien de plus qu’ « un pacte avec le bien antérieur à l’alternative du bien et du mal. » En d’autres termes, jardin d’Eden. Âge d’or. « Nous voici dans un verger merveilleux où les fruits viennent avant les feuilles. Merveille des merveilles : histoire dont l’aboutissement précède le développement. Tout est là depuis le début (…) Le fruit est là de toute éternité. »
Et cela est la meilleure chose qui pouvait nous arriver. Qu’il y ait « déjà », avant nous, quelque chose, quelqu’un, de l’être, du monde, du divin, de la Loi, de l’Amour. Avec son concept de schon (« déjà ») et de « compréhension préalable » (Vorverständnis), Heidegger ne disait pas autre chose : avant même d’être conscients, nous sommes déjà au monde, déjà engagés dans des significations, déjà pris dans des rapports, des usages, une langue, une histoire – on serait tenté de dire une harmonie préétablie. Tout ce qui est premier est en fait second et même seconde, « première seconde » (la Torah qui commence par Beth et non par Aleph, comme on sait). Il y a toujours un précédent à notre arrivée et le savoir, ça calme. Nos post-modernes devraient en prendre de la graine.
3 – La honte de la terre et sa conquête (Sota)
« Les explorateurs ne recherchaient que la honte de la terre, car à ce propos il a été dit “qu’ils nous explorent la terre“ et ailleurs il a été dit : “La lune aura honte et le soleil sera confus“ ». (…)
« On compare l’aller au retour. Le retour se produisit avec de mauvaises intentions, déjà l’aller fut dans de mauvaises intentions. »
« C’est un pays qui use ses habitants (…) Et nous fûmes à nos propres yeux comme des sauterelles et ainsi le fûmes-nous à leurs yeux. »
« Faire sortir un peu d’eau de ce texte désertique », prévient Lévinas. Comprendre un texte par un autre texte et réciproquement. Faire circuler le sens. L’aérer. Le rafraîchir. « Ce n’est pas l’explication du mot qui compte. Il s’agit d’associer un paysage biblique à un autre pour dégager de ce jumelage le parfum secret du premier. » Le Talmud comme poétisation du monde et comme pour prévenir sa propre dureté – car là aussi, ça va être rude.
Aller explorer la terre avant de la conquérir, donc. Mais n’y a-t-il pas déjà là quelque chose de fallacieux, de mauvais, de honteux ? En quoi la terre promise serait-elle permise ? C’est toute la question et peut-être tout le scandale sioniste – scandale de toute naissance, scandale de toute nécessité. Et que seul ose poser l’intellectuel, cet individu qui refuse par définition la raison ou le coup d’Etat, qui dit toujours la vérité au risque que celle-ci se retourne contre l’intérêt de son camp, qui voit la honte en toute chose – en tout vouloir. Car tout vouloir est honteux, toute conquête illégitime, toute nation frauduleuse. Pire, l’intellectuel sera celui qui conteste Dieu, qui le rabaisse – ainsi « Setour, fils de Michaël », « Setour » qui vient du mot « satar » et qui se traduit par « il a démenti », « Michaël » qui vient du mot « mach » et qui signifie « faible » – Michel, « Dieu faible ». Tel est l’intellectuel – cet anticlérical, athée de gauche, anti-pouvoir, anti-domination, pour qui rien ne va jamais de soi et surtout pas la force. Pourtant Dieu a promis cette terre de toute éternité et cette promesse s’accomplira par la force. Alors ? Que faire ?
Alors, il faut accepter de se salir, de scandaliser, de conquérir en toute conscience. C’est ça ou rien. L’excès de critique (de justice !) finit par être mauvais conseiller. À un moment donné, la tradition doit l’emporter sur la suspension, le vouloir sur le juste, sinon l’être sur le néant – car la justice néantise. D’où la nécessité de l’inégalité, condition sine qua non de la tradition, elle-même condition du social – et qui commence en famille avec le droit d’aînesse. « Achiman », frère aîné, dont le nom signifie « frère » (Ach) et « droit ou fort » (Yamin). Pas de fraternité, de société, de charité sans hiérarchie naturelle – sans Arché. Et même si l’on est en droit de se foutre de la gueule des anciens, des « Anak » (géants) – de tous ces grands et vieux cons qui nous ont fondés. Respecter/rejeter. Instituer/blasphémer. Honorer/faire un doigt d’honneur. Ici comme ailleurs, la multiplicité du sens prédomine, la contradiction (qui est la liberté, dit Kierkegaard), prime.
Entre l’errance éternelle et la propriété terrienne, nationale – nous allions dire « privée – il faut choisir. En l’occurrence, « bâtir, habiter, être ». Le sionisme sera heideggerien ou ne sera pas. Et c’est pourquoi il faudra un jour punir les explorateurs, intellectuels de gauche s’il en est, et qui empêchaient la conquête à force de scrupules. Priorité nationale plutôt que morale – au risque que toute parte en sucette, coucheries, corruption, malversation, inceste, Absalon, Absalon ! Alors, oui à la terre mais en connaissance de cause. Les explorateurs nous auront servi à ça. Garder la honte en nous. Honte nécessaire à notre action nécessaire. Ce qui est promis n’est pas permis. On l’accomplira néanmoins. On fera en sorte que cela soit pour et contre nous. Pour et contre Dieu. Pour et contre la Promesse. Pour et contre l’Etat d’Israël. Pour et contre – cela pourrait être cela le secret – le code – de la pensée juive. Pascal, dans sa « raison des effets », ne disait pas autre chose : tout consiste en effet dans le « renversement continuel du pour au contre » (Pensées, 127, Sellier). Tout est contrariété dans la Parole. « S’il se vante, je l’abaisse, s’il s’abaisse, je le vante » (Pensées, 163) etc. etc. C’est ce que le littéraliste, le fondamentaliste, l’obtus ne peut comprendre. Il faut donc combattre sur les deux fronts : contre les ultra-critiques qui interdisent tout, contre les conquistadors qui se permettent tout.
La vérité ultime est que « seuls ceux qui sont toujours disposés à accepter les conséquences de leurs actes et à assumer l’exil quand ils ne seront plus dignes d’une partie, ont le droit d’entrer dans cette patrie ». Seul celui qui accepte d’être banni de son pays en cas de manquement est digne d’y entrer. Le Royaume à la condition de l’exil. Et c’est pourquoi Israël est « un pays extraordinaire ». Un pays « comme le ciel ». Un pays qui « vomit ses habitants quand ils ne sont pas justes. »
4 – Demi-cercle et déplacements (Sanhédrin)
Demi-cercle, table ronde, meson grec – tous face à face, tous visages, tous humanité. Et même, inattendu, érotisme ! Le Cantique des Cantiques symbolise en effet la justice, le Sanhédrin étant assimilé au « nombril comme une coupe arrondie pleine d’un breuvage parfumé ». Pas évident au début. Et pourtant si ! Javert et Vénus conciliables. Tribunal et boudoir. Rigueur et charité. Implacabilité et pitié. Un chiasme déjà présent chez les Grecs. Et Lévinas de relire Les Euménides d’Eschyle et de découvrir que la pièce, antérieure de cinq siècles à la Michna (et qui lui fait se demander si tout n’a pas toujours été déjà pensé), traite précisément de cette lutte immémoriale entre, d’une part, des dieux impitoyables et vengeurs, les fameuses Euménides (ou Érinyes ou Bienveillantes) et d’autres part, des dieux du pardon, en l’occurrence, et contre toute attente, Zeus lui-même, « dieu des suppliants et des persécutés ». Nouveau monde contre ancien mais qui se complètent admirablement car il ne s’agit pas de liquider la rigueur au seul profit de l’indulgence, la dure loi à celui du seul amour – ce à quoi a succombé la modernité. « Personne ne peut rejeter purement et simplement les déesses de la vengeance ». Non, encore une fois, il faut les deux, il faut le multiple, la balance, la « coupe » qui se dit agane qui renvoie à méguine qui signifie « protège ». Le Sanhédrin protège.
Et quelle meilleure et paradoxale protection qu’une « bordure de roses » entre le bien et le mal ? Bien plus efficace que les fils barbelés, la rose nous prévient que le mal est avant tout séduisant comme elle. La rose est équivoque comme le mal. Divin talmud qui tente de nous élever vers le haut – et qui est la mission secrète (impossible ?) des Juifs en ce monde, celle de faire en sorte que l’humanité se définisse non plus comme « masse » mais comme « élite ». En effet, « il n’existe pas de notion de masse dans l’idée que le peuple juif se fait de lui-même. Tous appartiennent – ou doivent appartenir – à l’élite. » Vœu pieux ? Sans doute. D’autant que, rajoute Lévinas, « le judaïsme n’affirme par-là aucun orgueil national ou racial : il enseigne ce qui, à son avis, est possible à l’homme. Et c’est par cet enseignement, peut-être, qu’il est nécessaire au monde. » Mais le monde veut-il s’élever ? Les nations ne veulent-elles pas en rester à leur seul niveau de leur drapeau ? Alors que la morale, la vraie, l’universelle, « exige que l’honneur humain sache exister sans drapeau. » Là-dessus, mille objections viennent à l’esprit, et autant juives que non-juives. Car enfin, la terre n’est pas rien, l’identité non plus. Nous ne sommes pas seulement universels, mais aussi et peut-être surtout locaux. Et nous tenons à cette localité comme à la prunelle de nos yeux. « Ah ! cet « intellectualisme juif » qui a toujours voulu « mettre entre la spontanéité naturelle et la nature un temps de réflexion ». Cette suspension permanente du temps, du sens, du signe. L’antisémitisme ne naîtrait-il pas d’abord de là ? De cette rupture totale qu’opère le judaïsme avec le paganisme – avec lequel le christianisme, naturellement iconodule, s’arrangera ? Pas facile en effet de renoncer à la Pomme d’or, à la mètis, à la phusis, aux dionysies, à Hésiode, au sperme d’Ouranos d’où naît Aphrodite, à la colère d’Achille, au Rerum Natura ! Car c’est cela, être juif : substituer la Loi à la nature, la Chute à l’Odyssée, les mitsvoth au thumos – et de fait se juger plus sévèrement que quiconque, s’en prendre à soi plutôt qu’aux autres. Pire, se définir non plus comme un « pour soi » mais comme un « pour les autres ». Devenir « l’otage des autres ». Assumer en ce sens toutes les fautes de l’humanité. « Je peux être responsable pour ce que je n’ai pas commis et assumer une misère qui n’est pas la mienne ». Bon Dieu ! Mais le seul qui ait assumé cette charge, c’est le fameux Nazaréen ! Et ce n’est pas le moindre paradoxe de Lévinas que de ne jamais le citer alors que le lecteur chrétien que je suis ne peut qu’y penser. Tant pis ou tant mieux. Quelle que soit notre confession (j’allais dire « notre orientation ») nous sommes tous des étudiants de Dieu – et comme le dit la Guemara, « quand l’un se déplace, tous se déplacent ».
© Pierre Cormary
[1] Précisément : « Le Talmud – esprit qui lutte avec la lettre » (page 54). « La recherche de l’esprit par-delà la lettre, c’est le judaïsme même » (page 61) dans Quatre lectures talmudiques (Éditions de Minuit, 1968).
[2] Petit rappel : le Talmud est la transcription de la tradition orale d’Israël. Il est constitué de deux couches : la Michna (ou Mishnah), au IIè siècle, en hébreu, qui traite de la Loi ; la Guemara, au Vè siècle, en araméen, qui propose des discussions infinies autour de la Michna : désaccords, objections, récits, digressions, paraboles, commentaires de commentaires. Par ailleurs, existent deux Talmud : celui de Jérusalem qui s’occupe surtout de la vie sociale et économique (Halakha) et celui de Babylone, plus philosophique (Hagadah) et « byzantin » s’il en est.

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