
Hier alliés indispensables contre la barbarie de Daech, aujourd’hui sacrifiés sur l’autel de la diplomatie : les Kurdes font une nouvelle fois les frais de la versatilité stratégique et de l’aveuglement des puissances occidentales.
Les terribles exactions commises contre les Kurdes par les islamistes de Syrie ne font pas la « une » des médias. Pourtant nous leur sommes redevables dans la lutte contre Daesh qui ensanglanta les rues de Paris. Les kurdes, hommes et femmes, ont été en première ligne, et le sont toujours, contre les génocidaires des Yézidis et de tant d’autres. Alors que leur sort se décide sous nos yeux, nous regardons ailleurs, maintenant que le travail semble achevé. Allons-nous les trahir comme par le passé avec la promesse non tenue d’un État, à la chute de l’empire Ottoman ? Ou fidèles à nos valeurs rembourserons-nous la dette imprescriptible que nous avons contractée ? L’histoire jugera !
L’Orient compliqué ou riche de sa diversité ?
Le vocable « monde arabo-musulman » véhicule une image trompeuse d’une homogénéité ethnico-politique et religieuse. Il n’en est rien. Ainsi, au Moyen-Orient (M-O : 515 millions d’habitants), toutes les populations ne sont ni arabes ni musulmanes et tous les arabes ne sont pas musulmans (et au sein de l’islam il existe plusieurs courants). L’Iran (93 millions), la Turquie (88 millions) ou Israël (10 millions) sont à majorité non-arabes. Les Kurdes quant à eux représentent près de 10% de la population du M-O, majoritairement répartis entre les deux premiers pays cités, l’Irak et la Syrie. Ils pratiquent un islam tolérant et prônent l’égalité homme-femme, une cible toute désignée des « fous d’Allah ». Redoutables combattants, les occidentaux et les « pays sunnites modérés » ont fait alliance avec eux dans la lutte contre l’État islamique (EI ou ISIS). Si sa forme étatique a été défaite, des milices djihadistes y font toujours allégeance quand d’autres ont rejoint des groupes rivaux-alliés (tant la porosité est grande) ou la Syrie d’al-Charaa. Devant cette apparente redistribution des forces, les Kurdes payent désormais le prix de la versatilité de la politique américaine et la pusillanimité des Occidentaux, alors que le danger djihadiste est loin d’avoir disparu.
Quand le passé explique le présent
Lors du premier conflit mondial, les alliés pour vaincre l’empire Ottoman se sont rapprochés de ses opposants, les tribus arabes et non arabes, comme les kurdes, ou les nationalistes juifs. Ils ont fait miroiter à chacun des promesses d’émancipation ou d’État indépendant, alors qu’au Levant, depuis des siècles, s’imposait le modèle impérial et le Califat. Au sein de ce grand ensemble c’est la subdivision en clans et familles qui prédominait. Le découpage en État-Nations de type occidental, un système étranger à la région, a été imposé sans considération des fondements historiques, ethnico-religieux ou géographiques. L’objectif principal était de constituer une zone d’influence dans une perspective géopolitique et de contrôle des ressources par les grandes puissances de l’époque (France et Grande-Bretagne principalement). Pour cela, il fallait à la fois, canaliser le vaincu pour qu’il adopte une voie compatible avec les objectifs des vainqueurs (Turquie moderne indépendante de l’URSS), et favoriser l’émergence de nouveaux acteurs comme contrepoids. C’est ainsi que le choix s’est porté sur les tribus arabes, sorte de guichet principal, au détriment des autres populations, tout en les divisant pour mieux régner (jeux de chaises musicales des potentats locaux). Le rêve d’un Kurdistan indépendant a été sacrifié sur l’hôtel de la « realpolitik » et le peuple Kurde s’est retrouvé disséminé au sein des nouvelles entités créées. Ces politiques à court terme n’ont pas produit les effets escomptés. Ces contraintes contradictoires ont favorisé l’irruption d’autres puissances comme les USA, la Russie ou la Chine. Et nombre de ces pays artificiels sont désormais des États faillis (Liban, Syrie, Irak), alors que la soif d’émancipation des autres n’a toujours pas été étanchée.
Les Kurdes une oasis de stabilité dans une région en guerre
Si les relations avec Ankara sont toujours conflictuelles, les Kurdes ont démontré en Irak et en Syrie leur capacité à s’autogérer de manière efficace, inclusive et démocratique, tout en cultivant leur spécificité. Alors que ces mêmes pays étaient en proie à la guerre civile et aux assauts islamistes. Un panorama, de la Turquie à l’Iran et de leur contribution à la lutte contre l’EI permet de comprendre l’apport des Kurdes à la stabilité régionale et leur juste aspiration à l’autonomie/indépendance.
La lutte contre DAESH (2014-2019) : les Kurdes ont été en première ligne dans les combats au sol contre l’ISIS, avec le soutien aérien de la Coalition internationale. En Syrie, les YPG kurdes (Unités de protection du peuple), intégrées par la suite aux Forces Démocratiques Syriennes (FDS), ont acquis une renommée internationale lors de la bataille de Kobané puis avec la prise de Raqqa, la capitale du Califat. En Irak, les Peshmergas ont contenu l’EI au nord et sauvé les Yézidis, victimes d’un génocide, en dépit de moyens limités.
Turquie : de 2013 à 2015, des négociations de paix ont eu lieu entre le gouvernement islamiste d’Erdogan et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) considéré comme un groupe terroriste. Dans le même temps, le parti autorisé pro-kurde (HDP) a réalisé de très bons scores aux élections. Mais en 2015, le conflit a repris, entraînant une répression massive. Ankara sous prétexte de menace terroriste multiplie depuis les incursions militaires en Syrie et en Irak pour empêcher toute convergence et la création d’un corridor kurde, ne cachant pas ses aspirations néo-ottomanes.
Syrie : Les Kurdes sont passés d’une invisibilité forcée à une autonomie quasi-étatique au Rojava (Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie), avant une reprise en main sanglante par le président par intérim, Ahmed al-Charaa (chef de l’HTS : Hayat Tahrir al-Cham), téléguidé depuis Ankara. Bien que ce dernier tente de lisser son image à l’international, il reste un islamiste sunnite radical. Sous couvert d’unification de la Syrie, al-Joulani (son nom de guerre) veut en finir avec l’autonomie Kurdes comme avec les autres minorités du pays, les Druzes, les Alaouites ou les Chrétiens (la situation en Syrie sera développé au paragraphe suivant).
Irak : Depuis l’invasion américaine en 2003, avec le Gouvernement Régional du Kurdistan (GRK), bénéficiant d’une autonomie constitutionnelle, les Kurdes disposent de ce qui se rapproche le plus d’un État. La stabilité et leur gestion efficace a donné lieu à un boom économique à Erbil, contrastant avec le chaos du reste de l’Irak. Après cette phase d’embellie, vint le choc de 2017. Après avoir aidé à vaincre Daech, le GRK organisa avec succès un référendum d’indépendance. En réaction, Bagdad a repris par la force des zones clés comme Kirkouk, privant le Kurdistan de ses revenus pétroliers. Si le GRK reste une zone refuge, elle est cependant fragilisée par des divisions internes et la pression constante du gouvernement central ou de la Turquie.
Iran : Les Kurdes ont contribué à la chute du Shah, espérant que la démocratie leur apporterait l’autonomie. Malheureusement, ils ont été trahis par l’Ayatollah Khomeiny qui leur a déclaré la « Guerre Sainte ». S’en sont suivis massacres et exécutions. Pendant 40 ans, ils ont subi une discrimination religieuse et politique, le régime des mollahs n’hésitant pas à bombarder les bases kurdes en Irak ou à assassiner leurs dirigeants en Europe. Puis advint en 2022, le mouvement « Femme, Vie, Liberté » (« Jin, Jiyan, Azadî », à l’origine un slogan politique kurde), suite à la mort de Mahsa Amini, une jeune femme kurde arrêtée par la police des mœurs à Téhéran. Ce sont les prémices de l’insurrection actuelle qui embrase tout l’Iran. La répression est féroce. En quelques jours on compterait plus de 40 000 morts (selon les ONG du fait du blackout), ce qui en fait le plus grand massacre des temps modernes. Désormais, les Kurdes ne se battent plus uniquement pour leur autonomie. Ils sont devenus le moteur d’un changement global de régime.
La Syrie, vers un nouvel « Etat islamique » ?
Depuis la chute de Bachar al-Assad, et l’affaiblissement de l’axe chiite, la Syrie attise toutes les convoitises de par sa situation stratégique et ses ressources. La Turquie qui occupe une partie du pays, a encadré et armé l’HTS d’al-Joulani, permettant à ce dernier de s’emparer du pouvoir. Mais minoritaire (moins de 40 000 fidèles), al-Charaa a dû également conclure des alliances de circonstance avec d’autres groupes islamistes et des tribus arabes qui ont chacun leur agenda. Pour assoir son pouvoir, le nouvel homme fort de Damas, tente désormais de s’émanciper de la tutelle d’Erdogan, et donne, en apparence, des gages à l’occident pour obtenir son soutien, dans son projet musclé d’unification du pays : une sorte de « moi ou le chaos ». Mais son logiciel est loin d’être celui d’un démocrate. Il reste un islamiste, attaché à la charia qu’il veut l’imposer à tous. Il est donc fondamentalement opposé au projet laïc et fédéral Kurde.
Depuis janvier 2026, les Kurdes sont isolés et doivent abandonner leurs positions pour se redéployer dans un territoire réduit. Leurs anciens alliés américains se sont largement retirés (déclencheur direct de la vulnérabilité actuelle) et soutiennent le nouveau pouvoir dans la perspective fragile d’une stabilisation du pays. Ce faisant, on assiste à de nouveaux massacres, des tortures, des viols et des enlèvements. Les responsables sont tout à la fois des membres des troupes du président intérimaire, des groupes islamistes ou des tribus arabes, avec le soutien plus ou moins actif de l’armée truque (membre de l’OTAN). Autant de pressions exercées pour imposer un accord (entre ultimatum et « sursis ») aux Kurdes qui s’apparente à une capitulation. Il comprend la dissolution-incorporation des YPG/FDS dans la nouvelle armée composée pour une grande part « d’anciens djihadistes », la tutelle du gouvernement central, la mainmise sur les ressources (pétrolières et céréalières) et l’imposition des tribunaux coraniques dans une zone attachée au modèle laïc. Al-Joulani joue un double jeu dangereux. Il ne s’agit que d’une pause tactique qui instrumentalise les exactions pour faire aboutir son projet, sans aucune garantie de succès, tant les contraintes sont contradictoires. Par contre, si le nouveau régime obtient une reconnaissance internationale, cela le confortera dans sa lutte contre les Kurdes, au risque de déclencher une nouvelle guerre civile.
Il est un danger plus global. En effet, les YPG/ FDS gèrent des milliers de combattants emprisonnés de Daech et leurs familles. « L’accord de sursis » prévoit un transfert graduel de la sécurité des camps d’internement aux forces de Damas. Mais, les Kurdes craignent, à juste titre, que le nouveau régime islamiste ne les incorpore. Le chaos de la transition a déjà permis l’évasion de centaines de prisonniers, voire plus. Mais la plus grande menace est que ces terroristes ne viennent grandir les rangs des cellules dormantes de l’ISIS. Enhardi par l’instabilité, suite aux combats entre tribus arabes et les Kurdes, l’EI a multiplié les attaques. Ainsi, le plan cynique d’al-Charaa pourrait déboucher, non pas sur un pays unifié mais sur la résurgence d’un nouvel État Islamique qui ne manquera pas de reprendre ses attentats à l’étranger.
Trahir les Kurdes une nouvelle fois ?
« Les Kurdes sont la plus grande nation sans État du monde ». Partout, ils sont ostracisés et ne disposent d’aucun sanctuaire, hormis les régions qu’ils ont administrées avec succès mais désormais toutes menacées. En particulier, l’accord d’al-Charaa est une façade diplomatique qui ne protège pas les populations. La Syrie est devenue une poudrière où les rancœurs ethniques sont instrumentalisées par le nouveau pouvoir pour parachever, par la force, son contrôle du pays. Un choix crucial se pose aux occidentaux, comme au lendemain de la 1ère guerre mondiale, et dont on paye encore le tribut. Hier ils ont misé sur les tribus arabes, au détriment des autres populations, plutôt qu’une approche équitable. Aujourd’hui cela revient à parier sur les seuls islamistes comme puissance dominante (Syrie d’al-Charaa ou l’Iran des mollahs), dans l’espoir de servir leurs intérêts. Cette incapacité à saisir une réalité complexe, au profit d’une vision erronée et à court terme, pourrait expliquer le silence assourdissant du monde libre entourant les massacres des iraniens, des Kurdes, des Druzes, des Chrétiens d’Orient, des Yézidis et du 7 octobre en Israël. La chute de la République islamique d’Iran et l’indépendance Kurde auraient des répercutions planétaires en démontrant la viabilité d’une autre voie que celles de l’islam politique et arabe. Cela impacterait les puissances sunnites sponsors des Frères musulmans comme le Qatar ou la Turquie d’Erdogan, tous deux nos « alliés » mais jouant un double jeu. Allons-nous par aveuglement répéter les erreurs du passé et abandonner une fois de plus les Kurdes où allons-nous cette fois faire le bon choix ? Il en va de l’avenir, non seulement du peuple Kurde, mais de tous les peuples épris de liberté.
En définitive, trahir les Kurdes, c’est aussi leur retirer les clés des prisons où croupissent des milliers de djihadistes européens de l’État Islamique. En les abandonnant, nous n’éteignons pas l’incendie, nous offrons du carburant à la prochaine vague d’attentats sur notre sol !
© Hagay Sobool

Hagay Sobol, Professeur de Médecine est également spécialiste du Moyen-Orient et des questions de terrorisme. A ce titre, il a été auditionné par la commission d’enquête parlementaire de l’Assemblée Nationale sur les individus et les filières djihadistes. Ancien élu PS et secrétaire fédéral chargé des coopérations en Méditerranée. Il est Président d’honneur du Centre Culturel Edmond Fleg de Marseille, il milite pour le dialogue interculturel depuis de nombreuses années à travers le collectif « Tous Enfants d’Abraham ».

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