En art, le deus ex machina est l’élément divin qui de façon plus ou moins vraisemblable permet à une pièce ou un opéra de conclure par une fin heureuse. Aucune pièce de Molière ou opéra de Mozart ne peut s’achever sur un drame. Dieu, ou le roi intervient pour sauver le héros, quoi qu’il en coûte pour la cohérence de l’oeuvre. L’art, au XVIIIème siècle, a été corseté par cette convention morale, souvent absurde et provoquant des fins saugrenues, ou des pérégrinations incohérentes. La vie peut mal se finir, mais sur scène, l’art doit tendre à une perfection, Dieu doit rétablir l’ordre du monde et une situation idéale. Ce geste esthétique visait à un exercice moral du pouvoir dans la vraie vie.
Quoi qu’il en coûte pour la cohérence de l’oeuvre… Au nom de la morale… Ces deux éléments ont raisonné un moment dans ma tête étrangement, jusqu’à ce que je croise cette information avec les cris d’orfraies des commentateurs et des politiques de ma génération sur la question de l’enlèvement de Maduro au Vénézuela. Après tout, la France avait elle-même âprement utilisé l’enlèvement politique lorsqu’elle avait été puissante – Colbert et les maitres verriers, Philippe le Bel et Boniface VIII, Napoléon Ier et Pie VII… Les pudeurs effarouchées sur le cas Maduro venaient-elles de l’incapacité des Français à voir qu’ils n’avaient plus de pouvoir ? Ou simplement de leur impossibilité de saisir ce qu’était intrinsèquement le pouvoir. Si la seconde option était la bonne, qu’est ce que cela voulait dire de l’univers mental des 25/45 ans ? N’y avait-il pas un nouveau « Deus ex machina » qui s’était imposé dans la tête d’adultes sensés être en état d’exercer le pouvoir ? Et si ce « deus ex machina », loin d’être un pouvoir consolateur dans le désordre du monde, était devenu le refus de l’exercice du pouvoir, forcément maléfique? Qu’en disaient les sagas littéraires et cinématographiques ?
Les grandes saga contemporaines – le refus du pouvoir comme mantra
Le premier épisode du « Seigneur des anneaux » est sorti il y a 25 ans cette année. J’ai le souvenir d’avoir fait découvrir la trilogie à un vieil ami haut fonctionnaire en 2014. Lapidaire, il m’avait dit – « Qu’est ce qu’ils sont chiants. Ils passent plus de temps à dire des banalités sur l’exercice du pouvoir qu’à l’exercer. Comme si dans la vraie vie, on avait le temps de faire ça. Arrêtez de vous toucher et agissez, les mecs ». Biberonnée à cette série que j’avais toujours trouvé très esthétique, j’avais été mi choquée, mi amusée par sa réflexion. Le deus ex machina contemporain y est visible et évident – détruire l’anneau de pouvoir pour rétablir la paix, car les hommes sont incapables de ne pas être happés, détruit, et divisés par ce pouvoir.
Qui des trentenaires actuels n’a pas dévoré chaque « Harry Potter » à leur sortie dans son enfance. Les meilleurs élèves ont même appris l’anglais en se targuant de pouvoir lire les livres de J.K Rowling dans sa langue originale. Or, qu’est-ce qu’Harry Potter si ce n’est une série visant, pour le héros, à renoncer, à travers les 7 livres de ses aventures, aux attributs du pouvoir qu’une prophétie l’amène à posséder. Il est guidé par Albus Dumbledor, un sachant devenu sage après avoir lui-même renoncé à sa quête du pouvoir. Après avoir tué le grand méchant Voldemor, Harry Potter, maitre, entre autres, de la baguette magique la plus puissante jamais créée, décide … de la briser. La paix et l’amour reviennent alors dans le monde, car plus personne ne pouvait désirer la puissance.
Ces deux exemples avaient encore le mérite de la cohérence et du respect de la trame de l’histoire. Les choses ont commencé à se gâter pour le deus ex machina contemporain avec la dernière saison de la série « Game of Thrones », par HBO. Quoi qu’il en coûte, il a fallu que le personnage de Daenaerys Targaryen devienne folle et méchante. Quoi qu’il en coûte, il a fallu la faire mourir pour éviter des massacres d’innocents. Quoi qu’il en coûte, même aux autres mantras de l’époque, car après tout, la série aurait pu s’achever sur un monde apaisé grâce à un pouvoir exercé légitimement par une femme. C’est à ce fait, à cette dissonance avec le féminisme, que l’on peut être sûr que le deus ex machina est celui de l’inhibition du pouvoir.
Ce deus ex machina nous empêche de voir le retour des rapports de force, non comme attaque mais comme défense de notre propre souveraineté. Je me demande même si les élites occidentalisés de démocratures n’ont pas elles aussi été contaminées par la fable de ce deus ex machina malingre avec des conséquences d’autant plus sordides que la répression y est forte. Il n’y a plus qu’à espérer que le soft power change son fusil d’épaule. C’est pour l’instant loin d’être le cas.
© Laurine Martinez



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