Michel Dray. Je t’écris de l’Enfer

            Silence: On pend

           Tu as bien lu : de l’enfer parce que, si j’ai des doutes sur l’existence du paradis, je n’en ai plus aucun sur l’enfer. Je peux même te dire où il se trouve : dans un pays qu’on appelle l’Iran. Tu te demandes qui je suis, n’est-ce pas ? Un conseil : ne cherche pas à savoir. Si je n’étais pas Iranien ma jeunesse pourrait te ressembler. Mais ici et dans plein de pays satellites (tu n’imagines pas à quel point le diable est un militant mondialiste) nous, les jeunes, à défaut de vivre, on rêve. On rêve de s’attabler à une terrasse de café et de refaire le monde comme toi avec tes copains, d’écouter de la musique, de flirter avec les filles ; enfin de s’éclater comme vous dites imprudemment. Parce que chez nous, quand un jeune s’éclate c’est qu’il s’est explosé pour tuer des tas de jeunes comme toi. Alors ami, méfie-toi des idées et des mots : c’est un conseil que je te donne.  

            Disons pour bien circonscrire la question, j’ai 22 ans. Je suis l’aîné d’une fratrie de quatre garçons et de deux filles. Ma mère m’a eu très jeune et je ne suis pas certain qu’on lui ait demandé son avis. Voilà pour mon état-civil. Pour ce qui est de mon instruction, j’ai appris ce qu’on a bien voulu m’apprendre ; bref, j’ai été pendant des années un Iranien bien sage. 

            Et puis il y a eu une femme qui s’est révoltée, et puis une autre, et encore une autre, et des garçons comme moi se sont réveillés et sont descendus dans la rue. Cette fois, le pli est pris : ce n’est plus qu’une question de temps. Et tu sais pourquoi ce n’est qu’une question de temps ? Parce qu’ils sont devenus fous, parce qu’ils exécutent à tour de bras, parce qu’ils ne contrôlent plus rien bien qu’ils disent le contraire. J’ai passé 22 ans au cœur d’une capitale que je n’ai jamais connue autrement qu’avec des femmes voilées, des hommes armés, une police des mœurs plus implacable que la police de la route, des écoles islamiques obligatoires ; bref, j’ai vécu 22 ans hors de TON temps.

            Ici, dans ce pays maudit, le diable mange tous les jours avec les Mollah. Seulement, les petits repas entre amis c’est fini. Le peuple se réveille. Et ça, tu vois ami, ils ne supportent pas. Dans ton pays par exemple, les grues servent à construire des maisons. Ici, elles servent à détruire des vies. Et je sais ce que je dis, parce que demain, peut-être après-demain, je n’existerai plus pour de vrai. On me pendra devant des centaines de personnes. On me tirera la corde au cou, puis très lentement, je quitterai le sol et il me faudra de longues, de très longues minutes d’étouffement avant que je quitte ce putain de monde. Ici, sur cette terre où la souffrance fait force de loi, on n’exécute pas un être humain en lui brisant net les cervicales ; une mort rapide en somme. Comme tous les jours que le diable fait, je serai un jeune mort de plus. Je sais bien que je vais pleurer parce que je suis comme tous les gens de mon âge : j’ai peur. A 22 ans, on sort tout juste de l’adolescence. Toi, ami de mon âge, tu auras plus de chance que moi : tu auras toute la vie pour penser à la mort.  Je ne pourrais te dire si le plus dur c’est de mourir ou de s’habituer à ne plus être. Le plus terrible je vais te dire ce que c’est, ami : c’est partir sans avoir de beaux souvenirs en tête, sans avoir connu un premier amour. Ma mémoire reste enfantine. Je ne me rappelle que des berceuses que maman me chantait pour m’endormir.

            Voilà des semaines qu’on pend, des semaines que des femmes sont lapidées, des semaines que la mort fait ripaille et pourtant je n’entends que le silence des puissants, je ne vois que les larmes de crocodiles des intellectuels et sans doute je lirai des tas d’articles qu’on finira part oublier. Moi j’aurais tellement voulu t’entendre crier Je suis Iranien comme tu as crié Je suis Charlie. C’est vrai qu’on est des morts lointains, des assassinés d’ailleurs. Et je te le dis, un jour aussi votre tour viendra si vous persistez dans le silence. J’aurais aimé que tous les chefs d’Etat se tiennent par la main pour s’unir contre les Mollah. Il paraît qu’à Paris il y a une rue qui s’appelle rue de Téhéran. Ça serait bien une manifestation comme celle-ci dans une rue comme celle-là, non ? Mais les Puissants ne sont que des impuissants, des couards, des soumis « new-génération ». Les Ayatollah, c’est autre chose : ils ont pétrole et gaz, alors forcément les puissants dits « du monde libre » continueront à regarder ailleurs.

            Pardon, ami. Tu n’es pas responsable de ces faux-jetons, et pourtant, il y a des moments où je me demande si ton silence n’est pas pire que les grues de Téhéran. Je sais bien ce que tu vas me dire : que tous les citoyens ne sont pas comme ces impuissants de puissants. Tu as raison, mais il ne faut pas m’en vouloir. Dans moins de 48 heures sans doute ils vont m’étouffer et tu n’imagines pas à quel point j’ai peur. On croit que nous sommes courageux. En réalité nous sommes des êtres humains qui à force d’être privés de liberté sont prêts à mourir, mais au moment fatal, on est comme tout le monde : on se fait dessus. On m’a même dit que ça les faisait sourire cette peur des dernières minutes. 

            Alors, pour l’amour de nous, continuez de descendre dans la rue, de crier, de hurler, de pleurer aussi, ça n’est pas déshonorant de pleurer. Chez toi, aucun danger de descendre dans la rue. Là est toute la différence entre toi et moi. Comme a dit l’un de mes amis qu’on vient de pendre : « Ici, même respirer est dangereux » 

            Il paraît qu’en Europe, en signe de soutien à celles qu’ils tabassent parce qu’elles n’ont pas la tête couverte, des femmes connues se coupent symboliquement une mèche de cheveux. Mais il y a mieux : qu’elles se rasent complètement le crâne et qu’elles refusent de mettre une perruque avant de se montrer devant une caméra. Ça c’est vraiment fort, mais je doute qu’elles aillent jusque-là : pas vraiment glamour. A propos, c’est vrai qu’il y a des quartiers entiers de Paris où les femmes sont de plus en plus nombreuses à porter le Hijab ? Si c’est vrai, vous êtes mal barrés, si c’est faux, faites vite la preuve du contraire. 

            J’ai 22 ans comme je te l’ai dit et pourtant j’ai l’impression d’être un vieil homme, comme si la mort me faisait enfin comprendre des tas de choses. Les Juifs par exemple. Depuis que je suis tout petit on m’a appris qu’il fallait les tuer et que ce qu’ils appellent la « Shoah » c’était de la propagande américano-sioniste. C’est vrai qu’en Allemagne on tuait les Juifs parce qu’ils étaient des juifs ? Je vais sans doute t’étonner mon ami, je ne sais pas du tout ce que c’est que ce truc de la « Shoah » comme ils disent, mais je crois que cela a existé. Je le crois parce que, lorsque dans ce pays gouverné par des démons où il suffit de crier son envie de vivre libre pour finir accroché à une grue, et bien, quand on est capable de “ça”, on a aussi été capable ailleurs de tuer des hommes, des femmes et des enfants gens parce qu’ils sont juifs, chrétiens ou je ne sais pas quoi encore.

            N’en voulez pas à mon peuple pour leur haine contre les Juifs. On nous a lavé le cerveau depuis toujours. C’est eux les vrais criminels de guerre et aucune grande puissance pour les assigner devant un tribunal. 

            Merci de m’avoir lu, ami d’ailleurs et de nulle part.

© Michel Dray

Historien, Analyste en géopolitique méditerranéenneMichel Dray travaille depuis de longues années avec des universités, des écrivains, des acteurs de la société civile et des chercheurs dans le cadre d’un Think Thank hors des Réseaux sociaux sur les analyses géopolitiques en Méditerranée. Il fut en 2021 Président du Jury du “Festival International de Cinéma et Mémoire commune” au Maroc.            

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2 Comments

  1. Un Iranien qui se révolte et se rebelle et qui écrit son malheur, oublié du monde occidental,qui préfère s’en prendre à Israel . Nous regardons l’Iran mais nous ne le voyons pas ,nous l’entendons mais nous ne l’écoutons pas, cet Iran sous la férule d’une bande de fanatiques religieux . La révolte gronde, la jeunesse envahit les rues . La splendeur de ce pays est voilée . On pend les gens.

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