Win Freddy. “Les Allemands obligeaient d’écouter l’orchestre d’Auschwitz des heures durant”

Dessin de Mieczysław Kościelniak: Henryk Król
Compositeur de “Arbeitslager March” (Marche des Travailleurs du Camp) avec Mieczysław Krzyński (20.11.1901, 09.08.1987, transféré à Sachsenhausen)

            77.

Le lendemain, je consultais le dictionnaire. Je me rappelais les paroles du psychiatre : « Vous n’avez pas choisi ce métier par hasard ! ». Je cherchais le sens du mot phénol.

PHÉNOL. n.m. (gr. phainein, briller). Dérivé oxygéné du benzène, présent dans le goudron  et la houille et produit industriellement à partir du benzène… etc.

Le mot dérivait du grec phainein, briller.

Le brillant des chaussures noires de mon premier psychiatre signifiait le phénol.

C’était un jour d’été. De la mi-septembre 2002. Il faisait chaud. Comme à Auschwitz. Soixante ans plus tôt.

J’accouchais la vérité. Depuis des semaines. J’étais en ébullition…

Je prenais la voiture. J’avais rendez-vous avec le psychiatre. Je sentais confusément le canal des informations s’ouvrir à la conscience. Je cherchais l’accident. Je m’effondrais en larmes. Je criais. Non !… Non !…

J’ouvrais le secret. L’homme sortait d’un magasin de meubles. A quelques pas du Service Social Juif. De l’avenue Ducpétiaux. 

Le souffle coupé. J’étais fasciné. La même fascination que celle du brillant des chaussures noires de mon premier psychiatre. Le tee-shirt blanc immaculé pendait le bras vide. Il manquait le bras gauche. L’homme n’avait plus son bras gauche. Il produisait le signifiant. Sauvage. Brutal. Il explosait le secret.  

J’attendais la salle d’attente. Subjugué. Par ce que je venais de vivre. 

J’attendais l’aval du psychiatre pour commencer. Les yeux froids. Glacé(s). Aveugles.

Absorbé. Gelé. J’attendais. J’attendais d’oser. Crever.

– J’avais tous les signes, dis-je. Je ne voyais pas.  

J’avais trois crises de coliques néphrétiques à l’époque de mon mariage. La première en septembre, la seconde en octobre, la troisième le jour de mes noces. Elle était de loin la plus douloureuse. Elle ne passait pas. Je n’imaginais plus assister à la bénédiction nuptiale. La pierre coinçait dans la vessie. Le lendemain, elle disparaissait aux toilettes.

Je ne serais pas étonné d’avoir eu la première crise le 18 ou le 21 septembre (1977), la seconde le 24 octobre (1977), par le retour des dates syndromes d’anniversaires, dis-je.

La période de notre mariage était une succession de rebondissements. Elle correspondait « aux cents jours » les plus terribles de la déportation de 1942. Les problèmes n’en finissaient pas. C’était comme si nous n’avions pas le droit de nous marier.

Trois robes de mariée pour Nelle. Dix jours avant la date, elle n’en avait toujours pas. La première commandée à Paris était une catastrophe. Le modèle de la seconde était porté par la maman de la mariée aux noces d’une amie quinze jours avant les nôtres.

Deux smokings pour moi. Le premier était raté. Je commandais le second sur mesure dans une des meilleures enseignes de la ville. J’attendais leur coup de fil pour l’essayage. Je m’inquiétais le jeudi. Ils avaient oublié d’appeler. Les deux derniers jours, ils essayaient de l’arranger. Il était irréparable. Gâché. Immettable. L’après-midi avant la fête, je cherchais un smoking, un costume, un veston pantalon. Je visitais les magasins les plus chics. Les boutiques les plus modestes. Je ne trouvais rien de seyant. Pour être à l’aise. J’allais chercher la chose à la fermeture du magasin.

Notre appartement n’était pas prêt. Notre voyage de noce était un cauchemar. Nous avions peur de mourir, de ne pas revenir, dis-je.      

            …

– Deux heures avant la cérémonie, un médecin venait me faire une piqûre, dis-je. Un antidouleur. Il avait de la morphine sur lui. Au cas où je m’écroulerais pendant la soirée.

– Les deux familles s’habillaient à l’hôtel. Il n’y avait pas de limousines pour me prendre à l’appartement. 

Un ami célibataire de mon père me conduisait à la synagogue. Il était en deuil.

Du coup, j’étais en avance. Les grandes portes de la rue de la Régence étaient fermées. J’entrais par la porte de côté. Celle de la rue Joseph Dupont.

Et mon oncle était domicilié rue Dupont à Schaerbeek. Au moment où il était à Auschwitz, dis-je. 

– J’attendais dans la salle des mariages. Nelle ne pensait pas que je serais là.

Elle entrait. Somptueuse. Les mots n’existent pas pour la décrire. C’était le plus beau moment du monde. Nous avions tout. Pour être heureux. Nous n’en avions pas le droit. Dites-moi pourquoi ? je demande.

            …

– Mon beau-père oubliait l’alliance à l’hôtel. Le rabbin refusait de nous marier sans alliance. Nous nous sommes mariés avec l’alliance d’un cousin par alliance, dis-je.

            …

– Le coiffeur avait convaincu Nelle de couper ses longs cheveux après la cérémonie religieuse. Pour le bal du soir… A Auschwitz, on rasait les cheveux, dis-je.

            …

– Le traiteur avait oublié de dresser une table. Mon oncle Ephraïm était un oublié, dis-je.

– L’orchestre ne pouvait jouer. Deux pannes d’électricité l’obligeaient à se taire.

Les Allemands obligeaient d’écouter l’orchestre d’Auschwitz des heures durant, dis-je.

            …

– Le décor nous tombait presque sur la tête, dis-je, encore.

– Ces faits ne résultent pas du hasard. J’imagine être sous l’emprise d’une parole forte de mon oncle ou de quelque chose de ce genre, dis-je.

Madame Schützenberger cite les effets d’une parole forte sur les descendants.

Une famille où tous les aînés meurent à l’âge de trois ans. Sur plusieurs générations. C’est comme si on n’avait pas le droit de savoir et d’en parler ; et en même temps comme si on n’avait pas le droit d’oublier et qu’il fallait le faire savoir, mais ne pas le dire explicitement, ni même savoir que l’on sait et que l’on transmet. Une double contrainte diaboliquement contraignante, un double « bind », un double noeud gordien.

Guy Ausloos remarque qu’« il est interdit de savoir » et il est « interdit de ne pas savoir », dis-je, enfin.

(Aïe, mes aïeux ! – Anne Ancelin Schützenberger – Editions Desclée de Brouwer)

– Les livres racontent que l’inconscient a bonne mémoire.

Au-delà du devoir de « nescience », je savais.

            …

– J’achetais aux Puces, un œil, un squelette et dix-huit planches d’anatomie du corps humain, qu’on appelle les « écorchés ».

Ce n’était pas anodin, dis-je.

Les écorchés, le squelette et l’œil étaient des signifiants.

Les écorchés signifiaient la manière dont mon oncle est mort. Le squelette signifiait le musulman qu’il était à Auschwitz. Et l’œil était une invite à voir. La vérité brute, dure. La réalité telle qu’elle est, en face. 

…                     

– Le brillant des chaussures de mon premier psychiatre signifie clairement le phénol.

Un médecin me faisait une injection avant la cérémonie religieuse du mariage.  

Le 21 septembre 2000 est une date fatidique de ma vie. Mon oncle était sélectionné le 18 septembre 1942. Il était enfermé jusqu’au 21 septembre. Le docteur Kremer signait son acte de décès. Il était biologiste, professeur d’anatomie à l’université de Münster, féru d’hérédité. Il faisait rechercher par les capos les cas de musulmans « les plus intéressants ». Il les interrogeait. Après, il les tuait en leur faisant une piqûre de phénol dans le coeur.

Mon oncle Ephraïm n’a pas été gazé. Il a été amené le matin du 21 septembre devant le docteur Kremer. Où il a été interrogé. Puis assassiné d’une injection de phénol dans le coeur.

J’ai toujours su qu’un berger allemand avait arraché des membres à quelqu’un de ma famille. Je ne savais pas qui ? Ni comment ?

En venant ici, un homme sortait d’un magasin de meubles. Il lui manquait un bras.

Les meubles sont un signifiant. La loi Brüg de 1957, reprend les conditions de remboursement des meubles volés aux Juifs par les Allemands.

Kremer prélevait des matières vivantes de foie, de rate et de pancréas après l’injection. Il a « arraché » la rate, le foie, le pancréas de mon oncle Ephraïm pour ses expériences, dis-je.

– Vous devez vous arrêter ! dit le psychiatre.

– Pou… pourquoi dites-vous ça ! je demande.

– Les propos que vous venez de tenir sont d’une violence inouïe lorsqu’il s’agit d’un membre de sa famille, répond-il.

– Jjje ne vous comprends pas… Excusez-moi ! Je suis épuisé, dis-je enfin.

– Calmez-vous ! Vous en avez suffisamment fait aujourd’hui, dit le thérapeute.

Win Freddy

Le Porteur de Fantôme. Win Freddy. Chapitre 77

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