Macron n’en rate pas une, par Paul Germon 

Emmanuel Macron a accepté une distinction espagnole qui porte le nom d’Isabelle la Catholique. Un détail lui a échappé. En 1492, sous Isabelle et Ferdinand d’Aragon, les Juifs d’Espagne durent choisir entre la conversion et l’exil. Des familles entières prirent la route. L’Espagne perdit une part de son histoire, les Juifs une patrie.

Accepter un tel honneur sans se demander ce que ce nom signifie pour les Juifs, il fallait oser.

Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ?

Après Isabelle, Hadrien. Au IIe siècle, l’empereur écrasa la révolte de Bar Kokhba, ravagea la Judée et fit de Jérusalem une cité romaine, Aelia Capitolina. La province elle-même changea de nom et devint la Syrie-Palestine. La mémoire juive n’a pas oublié cette entreprise d’effacement.

Puis Titus. En l’an 70, ses légions détruisirent le Second Temple. Avec lui disparut le Saint des Saints, cœur du judaïsme. On le pleure encore chaque année, le 9 Av.

Pourquoi ne pas créer une médaille pour chacun ? Tant qu’à honorer, autant aller jusqu’au bout.

Les symboles ont un sens. Qui accepte une médaille devrait au moins savoir ce que son nom évoque pour ceux qui en ont payé le prix.

Macron n’en rate pas une

À Trappes, le 23 octobre, le président a présenté comme une première une attaque terroriste visant des personnes en raison de leur couleur de peau ou de leur religion supposée. Les victimes du terrorisme islamiste n’avaient pourtant pas attendu ce discours pour exister.

Les enfants de l’école Ozar Hatorah, Jonathan Sandler et ses fils Gabriel et Arié, Myriam Monsonego, tués parce que juifs. Ilan Halimi, enlevé, torturé et tué en 2006. Yohan Cohen, Philippe Braham, Yoav Hattab et François-Michel Saada, abattus à l’Hyper Cacher en janvier 2015 parce que juifs. Sarah Halimi en 2017. Mireille Knoll en 2018.

Avant eux, la rue Copernic en 1980, la rue des Rosiers en 1982. Sébastien Selam en 2003.

Le 13 novembre 2015, 90 personnes tombèrent au Bataclan pendant un concert. D’autres furent fauchées aux terrasses parisiennes pour le seul crime d’y être assises. Au Stade de France, des terroristes se firent sauter. Bilan de la nuit : 130 morts.

Toutes n’étaient pas juives, ni chrétiennes. Il y avait parmi elles des Français et des étrangers, des jeunes gens et d’autres qui l’étaient moins. Des islamistes les avaient choisies pour cibles.

Le père Jacques Hamel, égorgé dans son église en 2016. Trois fidèles assassinés dans la basilique Notre-Dame de Nice en 2020.

Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie, décapité près de son collège de Conflans-Sainte-Honorine le 16 octobre 2020 pour avoir montré des caricatures en classe. Dominique Bernard, professeur de lettres, poignardé dans la cour du lycée Gambetta d’Arras le 13 octobre 2023. Deux enseignants, tués pour ce qu’ils enseignaient.

Jean-Baptiste Salvaing et Jessica Schneider, tués chez eux à Magnanville en juin 2016 par un homme qui se réclamait de Daech. Sous les yeux de leur jeune fils.

Alban Gervaise, médecin militaire, père de famille, poignardé à mort à Marseille en mai 2022 devant l’école de ses enfants. Le meurtrier disait avoir agi au nom de Dieu. La justice l’a déclaré pénalement irresponsable et n’a pas retenu la qualification terroriste.

Ces morts appartiennent à l’histoire du pays. Les taire, ou laisser croire que le phénomène commence avec une nouvelle catégorie de victimes, c’est établir une hiérarchie des mémoires. Un président devrait être le premier à la refuser.

Le 12 novembre 2023, Emmanuel Macron n’a pas rejoint la marche contre l’antisémitisme lancée par Yaël Braun-Pivet et Gérard Larcher. Un mois après les massacres du 7 octobre en Israël, alors que les actes antisémites explosaient en France. Une faute politique.

On a invoqué la crainte de défiler aux côtés du Rassemblement national. L’explication importe peu : le président n’y était pas.

Des mots justes sans actes ne pèsent rien. L’universalisme s’accommode mal d’une mémoire qui varie selon les circonstances, et l’Histoire tout aussi mal de médailles épinglées sans en connaître le poids.

Ce rappel n’a rien d’exhaustif. La liste des noms oubliés serait plus longue que le discours de Trappes. Un chef de l’État doit nommer toutes les victimes, sans géométrie variable, et appeler le terrorisme islamiste par son nom. Ce qu’il dit engage la République. Ce qu’il tait aussi.

Reste une suggestion. Avant la prochaine décoration, l’Élysée pourrait consulter un historien. À défaut, un manuel de cinquième. Cela éviterait de recevoir un jour, avec la gratitude d’usage, la grand-croix de l’ordre de Torquemada.

Paul Germon

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