Israël contre l’Iran : une opération à objectifs variables. Par Jean Tsadik

Au menu de ce vendredi, la décortication stratégique de l’opération militaire menée par le Khe’l Avir, l’Aviation israélienne, dans la nuit de lundi à mardi derniers, aux abords immédiats de la frontière iranienne.

J’écris « opération militaire » dans un sens générique, car il s’est agi d’une manœuvre hautement sophistiquée à objectifs variables.

Pour comprendre ce que cela signifie, il faut imaginer une salle de commandement high-tech, probablement à un étage souterrain du « bor » [héb.: la fosse], le commandement général de Tsahal, situé à des dizaines de mètres sous le cœur de Tel-Aviv.

Y étaient réunis les spécialistes des missions aériennes, les décideurs politiques, les chefs des officines du Renseignement, et ceux des unités de détection des signaux émis par l’Armée de la Théocratie persane.

Chacun de ces responsables était relié en direct avec ses propres opérateurs et analystes, et, bien entendu, le commandant suprême du Khe’l Avir, le Général de division [Aluf] Omer Tischler, se trouvait en contact permanent avec ses pilotes.

Cette réunion de spécialistes et de décideurs, digne des meilleurs films hollywoodiens du genre, dirigeait une flotte comptant des dizaines d’avions de chasse, de suprématie aérienne et d’observation, accompagnés d’avions avitailleurs – les citernes volantes -, indispensables pour une mission à plus de 1 000 kilomètres d’Israël.

L’imposante formation – comptant probablement autour de 150 appareils – a traversé les espaces aériens de la Syrie et de l’Irak, en suivant scrupuleusement la trajectoire typique d’un raid aérien contre la Satrapie ayatollesque.

Etaient-ils en route pour une frappe majeure visant les batteries antiaériennes, les sites nucléaires, les usines et entrepôts enfouis de missiles balistiques, voire des installations à vocation énergétique ? Oui et non.

Etaient-ils engagés dans un exercice grandeur nature, en préparation d’interventions à venir ? Même réponse : oui et non.

Etaient-ils impliqués dans une démonstration de force destinée à impressionner les dirigeants et les militaires khomeynistes ? Assurément.

En fait, on peut cocher toutes les cases ci-dessus, puisqu’il s’agissait d’une manœuvre à objectifs variables : une opération qui pouvait changer de finalité à n’importe quel moment du vol des aéronefs.

En ajoutant une autre éventualité : celle d’une perte de contrôle de l’Armée du régime, aboutissant à une réaction militaire défensive de sa part, à l’instar de tirs de DCA ou de missiles sur nos avions. Ce qui aurait offert un prétexte légitime parfait pour déclencher une offensive aérienne totale et immédiate.

Car ce n’est pas uniquement que Jérusalem savait pertinemment que sa flotte serait détectée par les radars de Téhéran, c’est qu’elle l’escomptait.

La condition sine qua non à l’ouverture de toutes ces opportunités tactiques était que tous les avions soient prêts au combat, chacun chargé de fonctions attenantes à des cibles désignées, selon une préparation minutieuse savamment établie et ayant fait l’objet de plusieurs répétitions, aussi bien des groupes d’accompagnement au sol que des équipages embarqués.

Le but premier consistait à obliger les Iraniens à activer leurs systèmes de défense : radars, missiles antiaériens et canons de Défense Contre Avions.

Ces installations ne sont pas « allumées » en permanence, afin de ne pas révéler leurs positions, et leur mise en œuvre n’est pas instantanée.

Mais lorsque vous percevez 150 appareils israéliens en formation de combat, en route vers votre territoire, je vous assure que vous réveillez tous les moyens d’interdiction aérienne à votre disposition sans vous faire prier.

Ce, d’autant plus qu’à Washington et à Jérusalem, on multiplie les discours faisant état d’une opération imminente contre les objectifs que nous avons cités, et qu’on spécifie même que ce sont les aviateurs hébreux qui ouvriront le bal, en commençant par éliminer les moyens antiaériens pour permettre une activité sécurisée dans tout l’espace aérien ennemi.

Sûr qu’au moment de l’acquisition des signaux électriques émanant desdits moyens, des équipes de spécialistes, en vol, sur les rives du Golfe arabo-persique, sur les bâtiments de l’U.S.Navy, à partir des satellites-espions et en Israël ont enregistré la localisation et les types de ces équipements, ce qui justifiait déjà amplement la mise sur pied de cette opération.

En effet, après l’éradication des défenses aériennes du régime clérical persan lors des épisodes précédents, l’on sait que des équipements de remplacement lui ont été livrés, notamment par les Chinois et les Russes.

Or, rien ne vaut une observation en condition réelle pour connaître leur genre, leur nombre et leurs positions.

Et si les Gardiens de la Révolution khomeyniste n’avaient pas allumé leur dispositif, ne croyant pas à une frappe réelle de l’Aviation sioniste ?

D’abord cela ne se peut pas, ce serait trop risqué de leur point de vue. Ensuite, la route aurait été ouverte pour frapper des cibles essentielles désignées, sachant qu’à un moment ou un autre, les radars et les nids de missiles antiaériens seraient activés, et que l’on serait prêt pour les oblitérer.

Ce, suivant bien sûr l’évaluation en temps réel du risque par les experts dans la fosse à Tel-Aviv.

Je vous assure que lundi soir, de nombreux responsables de la dictature chiite ont pensé que leur dernière heure était sans doute venue, et que cela a obligatoirement un effet déstabilisant sur leur comportement.

L’explication qui précède enseigne que la manœuvre de lundi dernier n’était pas un entraînement, mais une opération militaire fonctionnelle de très haute importance.

Sans compter que la mise en œuvre d’une si grande escadrille participe d’un exercice fort coûteux, de l’ordre de dizaines de millions d’euros, que l’on n’engage pas si l’on ne poursuit pas une finalité opérationnelle prépondérante.

Au niveau de la démonstration de force, cela a indiqué à la clique aux affaires à Téhéran qu’Israël et les Etats-Unis – qui étaient partie prenante – « mean business », selon la formule en langue anglaise consacrée, sont sérieux dans leurs intentions, capables de les réaliser, et résolus à agir.

Ce n’est pas un hasard si le Secrétaire américain à la Défense, Pete Hegseth, se trouvait en déplacement en Israël au moment de la manœuvre pour coordonner les plans d’urgence.

S’il y a des individus sensés parmi les cadres de la junte iranienne, et il y en a sûrement, qui sont conscients de ce que la vraie attaque à venir entraînera des conséquences apocalyptiques pour leurs intérêts, la démonstration israélienne de la semaine qui se termine va les encourager à conclure une solution négociée avec Washington.

Car la prochaine fois, les appareils frappés de la petite étoile de David bleue sur leurs ailes ne rebrousseront pas chemin à la lisière de l’espace aérien iranien pour regagner leurs bases. Et les capacités de réplique des Gardiens de la Révolution sont – en valeur absolue – dramatiquement limitées, presque autant que leurs coffres de devises sont quasiment vides.

Le lanceur de missiles antiaériens de conception iranienne Bavar-373 : pas au niveau

Selon les évaluations actuelles des deux côtés de l’océan Atlantique, l’anéantissement des objectifs que nous rappelons dans cet article participe d’une nécessité absolue : pour les gouvernements de Washington et de Jérusalem, la question n’est clairement pas si, mais quand.

Même son de cloche de la Théocratie khomeyniste, qui a fait savoir par ses agences officielles « qu’elle considérait désormais une offensive américano-israélienne comme certaine et a ouvertement déployé des systèmes de défense antiaérienne mobiles dans ses régions occidentales ».

Et cette question a de l’importance : le Financial Times de Londres a révélé dans sa livraison de mercredi dernier que le Premier ministre Binyamin Netanyahu(B.N.) avait programmé la nouvelle campagne de frappes d’envergure ciblant les infrastructures nucléaires, énergétiques et civiles de l’Iran pour le 10 octobre dernier.

Mais qu’elle a été reportée en raison des réticences de Donald Trump avant les « midterms » américaines.

Il est vrai que les vues des deux leaders divergent légèrement quant à la date de l’intervention prévue : pour B.N, qui est à la traîne dans les sondages, la reprise des hostilités avec Téhéran pourrait constituer un événement déclencheur de nature à l’aider à refaire son retard. La plupart de ses compatriotes étant convaincus de la nécessité d’éradiquer la menace nucléaire iranienne.

Ce, alors que pour D. Trump, dont les administrés sont opposés à la guerre en Iran, l’intérêt consiste à intervenir seulement après les élections de mi-mandat.

Dans l’Etat hébreu, les media, la population, ainsi que l’organisme public chargé de l’organisation et de la réalisation des élections générales – la Commission Electorale Centrale [héb.: Va’adat HaBekhirot HaMerkazit], se préparent à l’éventualité de l’ouverture des hostilités même mardi, le jour de la consultation populaire.
Pour les chefs de file de l’opposition, cela constituerait une manœuvre grossière, antidémocratique, et partant inadmissible de la part de Netanyahu.

Heureusement, on peut compter sur le chef d’état-major de Tsahal, le Lieutenant Général Eyal Zamir [Rav Alouf] pour tempérer l’opportunisme du Premier ministre : s’il lui demande de lancer l’opération avant mercredi, il refusera, l’informant que cela ne ferait aucune différence opérationnelle de la déclencher après le bouclage des urnes.
Car, heureusement aussi, l’intervention contre le nucléaire iranien est certes urgente, mais pas à une semaine près.

Jean Tsadik

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