En mai 2026, Frédéric Sroussi publiait dans Tribune Juive une charge contre des propos tenus par Luc Ferry sur LCI, qualifiant certaines de ses formules d’antisémites. La réponse d’Élie Chouraqui, publiée dans le même journal, a ouvert une polémique qui dépasse la querelle personnelle. C’est cette méthode d’accusation, et ce qu’elle révèle d’une pensée de camp, que ce texte interroge.
Frédéric Sroussi ne démontre pas ; il traduit à charge.
Tout est là, ou presque, dans ce glissement minuscule en apparence, immense en conséquence. Il ne prend pas une phrase pour l’examiner. Il la conduit au tribunal. Il ne discute pas une maladresse, il la charge d’un arrière-monde. Il n’interroge pas seulement ce que Luc Ferry a voulu dire, ce qu’il a mal dit, ce qu’il aurait dû dire autrement ; il décide qu’au-dessous des mots, derrière les mots, malgré les mots mêmes, autre chose parle. Et cette chose relèverait de l’antisémitisme.
Or le mot est trop grave pour être livré à cette mécanique.
Il y a des termes qui ne supportent pas l’imprécision. Ils portent une histoire, des morts, des enfants cachés, des familles dispersées, des noms rayés, des corps frappés encore aujourd’hui parce que juifs. L’antisémitisme n’est pas une nuance défavorable, ni une manière malheureuse de parler d’Israël, ni une inquiétude politique trop vivement formulée. C’est une haine ancienne, obstinée, mobile, qui change de peau sans changer de proie. Le nommer exige de la force ; il exige davantage encore : de l’exactitude.
C’est précisément cette exactitude qui manque dans la charge de Frédéric Sroussi contre les propos de Luc Ferry.
L’affaire s’est jouée dans les colonnes de Tribune Juive, entre les articles de Frédéric Sroussi consacrés à Luc Ferry et la réponse d’Élie Chouraqui. Le titre de Sroussi installe déjà le soupçon : « Luc Ferry ou les propos antisémites d’un philosémite ». La formule est habile. Elle fait tenir ensemble l’ami déclaré des Juifs et le retour possible, sous ses propres mots, de ce qu’il prétend combattre. Puis vient l’accusation centrale : lorsque Ferry soutient que l’antisémitisme est inacceptable mais que Netanyahou, par son comportement, n’aiderait pas à lutter contre ce fléau, cela « relève tout bonnement de… l’antisémitisme ». Enfin, le mécanisme se dévoile : le nom de Netanyahou fonctionnerait comme « forme cryptique du mot Juif ».
Sroussi prendra soin de préciser, dans sa réponse du 29 mai, qu’il ne traite pas Luc Ferry d’antisémite, mais que certains de ses propos le seraient parfois. La distinction est réelle. Elle ne change pas le problème de méthode ; elle le déplace seulement. Car il ne s’agit plus d’accuser directement un homme, mais de faire porter l’infamie sur certaines phrases, puis de laisser cette infamie rayonner autour de lui.
Voici donc l’opération accomplie. Netanyahou n’est plus seulement Netanyahou. Il devient le signe dissimulé du Juif. Critiquer Netanyahou ne revient plus seulement à critiquer un chef de gouvernement ; cela peut devenir, par translation, par soupçon, par surinterprétation, une manière de reconduire la vieille haine antijuive. La phrase n’est plus lue. Elle est traduite dans la langue de l’accusation.
L’hypothèse, prise en elle-même, n’est pas folle. Il arrive, bien sûr, que l’antisémitisme contemporain se masque. Il arrive qu’il n’ose plus dire « Juif » et qu’il dise « sioniste ». Il arrive qu’il ne parle d’Israël que pour refuser aux Juifs ce qu’il accorde à tous les peuples : le droit de vivre souverains, visibles, défendus. Il arrive que le nom de Netanyahou serve de paravent commode, non pour discuter une politique, mais pour désigner, à travers lui, le Juif coupable de tout, le Juif déjà condamné avant même d’avoir parlé.
Tout cela existe. Le nier serait une naïveté.
Mais la rigueur commence après cette reconnaissance, non avant. Car de ce que certains antisémites utilisent Netanyahou comme masque du Juif, il ne découle pas que tout homme parlant de Netanyahou parle secrètement des Juifs. De ce que certains antisionistes déguisent leur haine en analyse politique, il ne découle pas que toute analyse politique d’Israël soit une haine déguisée. De ce que certains invoquent les souffrances palestiniennes pour effacer le crime du Hamas, il ne découle pas que toute tentative de comprendre les ressorts d’une haine ennemie soit une justification de cette haine.
La possibilité d’un masque ne prouve pas que tout visage soit un masque.
C’est ici que le raisonnement de Sroussi se rompt. Il part d’une vérité réelle — l’antisémitisme sait se camoufler — pour en tirer une conclusion abusive : certaines formules de Ferry, parce qu’elles rencontreraient des motifs que l’antisémitisme peut lui aussi employer, seraient donc des propos antisémites. Entre les deux, il manque pourtant l’essentiel : la preuve, le contexte, la distinction entre intention et effet, entre critique et hostilité, entre imprudence et haine.
La pensée exige de distinguer. Le soupçon, lui, associe. Il rapproche deux réalités, puis se donne le droit de les confondre. Il entend un mot, lui prête une profondeur dissimulée, puis condamne au nom de cette profondeur supposée. C’est une herméneutique accusatoire : non plus lire pour comprendre, mais lire pour inculper.
Admettons même la distinction. Un propos peut, certes, reconduire une structure antisémite sans que celui qui le tient soit animé par une haine consciente des Juifs. Cela arrive. Mais encore faut-il le démontrer. Il faut montrer que la parole ne se contente pas d’être maladroite, excessive, brutale ou dangereuse ; il faut établir qu’elle participe réellement d’une logique d’assignation du Juif comme Juif, d’une culpabilité collective, d’une délégitimation du droit d’Israël à exister, ou d’un imaginaire antijuif identifiable.
C’est cette démonstration qui manque.
Il faut pourtant dire aussi ce que cette défense de la méthode ne doit pas dissimuler. Certaines phrases prêtées à Luc Ferry sont contestables. Dire que, si l’on était un adolescent palestinien, on haïrait les Juifs et Israël, est une formulation dangereuse, parce qu’elle mêle dans une même phrase les Juifs, Israël, l’hypothèse psychologique et l’identification affective à l’ennemi. La comparaison visant Smotrich et Ben Gvir peut être jugée brutale, discutable, inutilement inflammable. Il ne s’agit donc pas de blanchir Ferry de toute maladresse. Il s’agit de refuser qu’une maladresse, même grave, soit convertie sans preuve en structure antisémite.
Comprendre une haine n’est pas l’excuser. Expliquer les conditions de son apparition n’est pas la légitimer. Dire que des êtres peuvent être formés par la guerre, l’humiliation, la propagande, le ressentiment et la mort n’équivaut pas à absoudre ce qu’ils feront de cette formation. Toute pensée politique sérieuse repose sur cette différence. La supprimer, c’est rendre impossible toute intelligence du mal. Si analyser les causes d’une haine revenait à la justifier, il faudrait renoncer à comprendre le totalitarisme, l’islamisme, les fanatismes religieux, les foules meurtrières, les ivresses de masse. Il ne resterait que la stupeur morale. Or la stupeur morale est parfois nécessaire ; elle ne suffit jamais à penser.
Sroussi confond deux ordres : celui de l’explication et celui de l’approbation. Cette confusion est l’un des gestes ordinaires du campisme. Le campisme ne demande pas d’abord : que signifie cette phrase ? Il demande : cette phrase affaiblit-elle les nôtres ? Il ne cherche pas la vérité d’un énoncé ; il vérifie son degré de conformité. À cet instant commence la pensée surveillée.
La pensée surveillée ne bâillonne pas toujours. Elle fait plus subtil, plus durable, plus dangereux : elle laisse parler, mais elle règle d’avance les issues permises. Elle tolère le débat, à condition qu’il revienne au bercail. Elle autorise l’inquiétude, pourvu qu’elle ne trouble pas le chœur. Elle ne dit pas seulement : vous vous trompez. Elle dit : votre erreur vous rend suspect. Ainsi l’erreur devient symptôme, la nuance devient défaillance, la maladresse devient trahison latente.
C’est exactement ce que produit, dans le texte de Sroussi, la formule du « philosémite » porteur de « propos antisémites ». Elle ne réfute pas seulement Ferry ; elle enferme d’avance la réfutation dans un cadre où l’accusé ne peut presque plus répondre. S’il défend les Juifs, cela ne suffit pas, puisque le soupçon porte sur ce qui parlerait malgré lui. S’il critique Netanyahou, cela devient l’indice possible d’un déplacement vers le Juif. S’il cherche à comprendre la haine palestinienne, cela peut être lu comme une complaisance. L’issue est donc réglée avant même que le débat commence : ce qui devrait nuancer l’accusation se trouve absorbé par elle.
Voilà pourquoi Luc Ferry n’est pas le véritable sujet. Il est le révélateur. Son cas montre comment une partie du débat contemporain transforme la loyauté en obéissance verbale. Il ne suffit plus de défendre Israël contre ceux qui veulent son effacement. Il ne suffit plus de combattre l’antisémitisme, l’islamisme, la complaisance d’une certaine gauche envers les haines antijuives. Il faut encore parler selon le code attendu. Il faut que chaque phrase soit immédiatement reconnaissable comme phrase du camp. Autrement, le soupçon entre, s’installe, travaille, ronge.
Or défendre Israël ne devrait jamais signifier interdire la critique d’un gouvernement israélien. Combattre l’antisémitisme ne devrait jamais imposer de transformer Ben Gvir, Smotrich ou Netanyahou en figures soustraites à l’examen. Le droit du peuple juif à vivre souverain sur sa terre n’est pas l’infaillibilité d’une coalition politique. Cette vérité est assez forte pour supporter la critique. Elle est même trop forte pour avoir besoin de sophismes.
Il faut maintenir ensemble deux vérités. Les Juifs ne sont jamais responsables de l’antisémitisme qui les frappe. Jamais. La haine antijuive précède Netanyahou, survivra à Netanyahou, et n’a pas besoin de prétexte pour se réinventer. Mais cela ne signifie pas que toute parole sur la politique israélienne doive être neutralisée par avance. Dire que certains choix gouvernementaux peuvent être utilisés par les ennemis d’Israël n’est pas dire que ces ennemis auraient raison. C’est constater que la politique produit aussi des images, des effets, des armes symboliques.
On peut contester cette analyse. On ne peut pas, sans preuve, la rabattre sur l’antisémitisme.
C’est ce que le texte de Sroussi ne parvient pas à établir. Il suggère. Il insinue. Il installe une atmosphère d’accusation. Mais une phrase contestable n’est pas une doctrine. Un homme ne se résume pas au fragment qui permet de l’abattre. Et le soupçon, même formulé avec gravité, n’est jamais une preuve.
Lorsque ces distinctions disparaissent, on perd d’abord la justice envers celui que l’on critique. Mais l’on perd surtout la précision des mots. Si l’antisémitisme désigne tout propos déplaisant sur Israël, alors il ne désigne plus assez nettement ce qu’il doit désigner : la haine du Juif comme Juif, la délégitimation du droit des Juifs à former un peuple souverain, l’assignation collective, le fantasme de puissance, la vieille mythologie du Juif corrupteur, dominateur, meurtrier, étranger à l’humanité commune.
Ce noyau-là doit rester visible.
La rigueur n’est donc pas une faiblesse dans la lutte contre l’antisémitisme. Elle en est la condition. Nommer juste, ce n’est pas affaiblir le combat ; c’est lui conserver sa force. L’antisémitisme contemporain avance sous des masques nombreux. L’antisionisme radical est souvent une haine du Juif rendue présentable. Le Hamas est une organisation islamiste et meurtrière. Ces vérités doivent être dites fermement.
Mais une vérité ferme n’autorise pas un raisonnement faux.
C’est l’ironie de cette affaire. Ce que l’on reproche, à juste titre, à certains militants de gauche radicale — réduire l’adversaire à une infamie, transformer la nuance en complicité, lire dans chaque réserve une trahison, préférer l’assignation à la réfutation — se retrouve ici dans un texte qui prétend défendre Israël. Le camp a changé. La méthode demeure.
Et c’est cette méthode qu’il faut refuser.
Luc Ferry n’est ici qu’une occasion. Le sujet véritable est notre capacité à défendre une vérité sans abîmer les instruments qui permettent de la reconnaître. Une cause juste peut être mal défendue ; une fidélité noble peut se perdre dans le réflexe d’alignement ; une colère légitime peut produire de l’injustice dès qu’elle abaisse la preuve au niveau de la loyauté.
Quand le mot se dilate jusqu’à englober ce qu’il ne prouve pas, il cesse peu à peu de trancher. Et lorsqu’il ne tranche plus, ce sont les véritables antisémites qui respirent.
C’est pourquoi il faut rester exact.
Non par tiédeur.
Par fidélité au vrai.
© Nataneli Lizée
Auteure · chroniqueuse · journaliste indépendante
Occitanie · Lozère

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