Quand le soupçon suffit au lynchage : l’Inquisition est-elle de retour ? Par Richard Abitbol

Qu’on me donne six lignes écrites de la main du plus honnête homme, j’y trouverai de quoi le faire pendre

Cardinal de Richelie

Il est des époques sombres où l’on n’a plus besoin de démontrer, mais seulement d’accuser. Des époques où la rumeur tient lieu de preuve, où le soupçon vaut condamnation, où l’insinuation devient sentence immédiate. Le débat d’idées s’efface devant un tribunal permanent où la question n’est plus : « Qu’a-t-il fait ? », mais : « De quel camp est-il ? Qui fréquente-t-il ? Qui ose encore lui parler ? ».

Nous croyions avoir définitivement quitté l’Inquisition. Nous pensions que les démocraties modernes avaient substitué le droit à la dénonciation, la preuve à la suspicion, et le débat contradictoire au bûcher. Nous pensions que la civilisation politique consistait précisément à protéger l’individu contre la foule, l’accusé contre la rumeur, la vérité contre l’émotion collective.

Mais voici que revient, sous des habits neufs, le vieux mécanisme de la persécution : désigner, isoler, salir, faire taire. Hier, on traquait l’hérétique ; aujourd’hui, on cherche le complice, le traître, l’infréquentable, le suspect d’impureté morale. Le vocabulaire a changé, mais la mécanique reste identique à celle que décrivait Arthur Miller dans Les Sorcières de Salem : une mécanique où l’accusation s’auto-alimente et où le refus de hurler avec les loups devient la preuve absolue de la culpabilité.

L’histoire possède une sinistre ironie. Les mêmes terres symboliques semblent ressurgir : l’Espagne, la France, l’Europe des tribunaux moraux, des certitudes absolues, des foules persuadées de défendre le Bien en organisant la mise à mort sociale de celui qu’elles ont désigné. Et, une fois encore, les Juifs — ou ceux qui refusent de les abandonner — se retrouvent parmi les premières cibles de cette fièvre accusatoire. Car l’antisémitisme moderne avance masqué derrière l’indignation sélective et la vertu proclamée. Il prétend défendre l’humanité, mais commence par déshumaniser ; il prétend combattre l’injustice, mais rétablit la culpabilité collective.

La contamination du lien social et la mort de l’amitié

Le plus inquiétant n’est pas seulement que l’on accuse. C’est que l’accusation contamine tout autour d’elle, jusqu’à rendre l’amitié suspecte. On n’ose plus dire que l’on connaît, que l’on estime, que l’on reste fidèle. On abandonne un ami, non parce qu’on le croit coupable, mais parce qu’on craint d’être soi-même entraîné dans la boue. La nuance vaut désormais complicité.

C’est l’un des signes les plus graves d’une société qui bascule : lorsque la prudence sociale se substitue au courage moral, lorsque l’on ne se demande plus : « Est-ce juste ? », mais : « Que va-t-on penser de moi si je le dis ? ». À force de chercher des traîtres partout, nous risquons de ne plus reconnaître nos amis.

« On commence par brûler les livres, on finit par brûler les hommes. » — Heinrich Heine

Cette sentence se vérifie aujourd’hui sous une forme modernisée : on commence par rayer un nom des invitations, on finit par l’effacer de l’espace public. L’autoritarisme ne surgit pas toujours par les chars dans la rue ou par la censure officielle. Il naît d’abord d’une police invisible des consciences, de cette petite voix intérieure qui chuchote : « Ne parle pas, ne nuance pas, tu pourrais être le prochain ».

La dictature la plus efficace n’est pas celle qui interdit de parler par la force, c’est celle qui, comme le redoutait George Orwell dans 1984, installe le « crime de pensée » et pousse les hommes à s’autocensurer. Lorsque l’écrivain hésite, lorsque le journaliste renonce à nuancer, lorsque l’universitaire évite un sujet et que l’ami se tait, la police est entrée dans les esprits.

Le paradoxe de la vertu tyrannique

Le lynchage médiatique transforme la liberté d’expression en une liberté purement théorique : inscrite dans les textes, célébrée dans les discours, mais désertée dans les faits. Une démocratie peut conserver ses élections et ses grands mots républicains, elle devient profondément servile si la peur sociale paralyse le courage civique. Alexis de Tocqueville avait anticipé ce piège dans De la démocratie en Amérique, lorsqu’il mettait en garde contre la « tyrannie de la majorité » : « La majorité trace un cercle formidable autour de la pensée. Au-dedans de ces limites, l’écrivain est libre ; mais malheur à lui s’il ose en sortir. »

Le paradoxe le plus tragique de notre époque est que cette mécanique s’épanouit souvent au nom même de l’antifascisme. On prétend combattre le fascisme en reprenant ses méthodes : intimidation, exclusion, dénonciation publique, culpabilité par association. On cultive les réflexes mêmes du totalitarisme : désigner l’ennemi intérieur, purifier le camp, imposer une vérité obligatoire. C’est l’illustration parfaite de ce que Milan Kundera analysait dans La Plaisanterie ou L’Insupportable Légèreté de l’être : la tragédie des hommes qui, par fanatisme de la pureté, transforment le monde en un tribunal permanent et destructeur.

Il est trop facile d’accuser les seuls réseaux sociaux. S’ils accélèrent l’incendie, ils ne sont que la chambre d’écho d’un mal plus profond, souvent relayé par des médias établis qui préfèrent suggérer plutôt qu’informer. Un titre, une formule, une association implicite au conditionnel suffisent à condamner. La foule fait le reste.

Ainsi se construit une nouvelle Inquisition diffuse, horizontale, sans robe noire, mais armée de hashtags, de pétitions et d’appels au boycott. Le doute y devient suspect, demander des preuves devient une faute, et refuser la meute devient une trahison.

Pour un retour à l’État de droit et au doute salutaire

Or, une civilisation digne de ce nom se mesure précisément à sa capacité de résister à la foule. L’État de droit ne consiste pas à protéger ceux que tout le monde aime, mais à garantir les droits de ceux que tout le monde veut abattre. C’est le fondement même du combat de Voltaire dans l’Affaire Calas : la justice exige la raison, le temps et la preuve, jamais l’emportement de la multitude.

Une démocratie n’est pas une vaste cérémonie d’excommunication permanente. C’est le régime du doute, de la preuve, du contradictoire et de la retenue. Elle suppose d’accepter que l’émotion ne soit pas une preuve, et que la rumeur, même répétée mille fois, ne devienne pas une vérité. L’histoire nous a trop souvent montré qu’il est des époques où la délation de masse fut considérée comme un civisme. Nous savons où cela mène.

Ce que nous vivons est une crise anthropologique : l’effacement progressif de l’individu sous le poids du soupçon. Mais aucune cause juste ne reste juste lorsqu’elle adopte les méthodes de l’injustice. Aucun combat contre la haine ne peut se fonder sur la haine.

La vraie démocratie commence là où l’on refuse de lyncher celui que la meute désigne, là où l’on a encore le courage de dire : « Je ne sais pas, donc je ne condamne pas ». Une société qui accepte que le soupçon suffise à détruire un homme prépare sa propre servitude. Et une société où les amis n’osent plus être amis n’est plus une société libre.

La liberté ne se mesure pas au droit abstrait de parler, elle se mesure au courage concret de ne pas se taire.

© Richard Abitbol

Président d’honneur de la Confédération Juifs de France et Amis d’Israël CJFAI, Conseil en relations internationales Conseils en stratégie de développements et d’investissements pour les Etats, et notamment pays émergents, et les grandes entreprises.

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