La mémoire des peuples : le Biafra revient à Jérusalem. Par Fundji Benedict

Une dépêche de trois minutes annonce le renforcement des relations entre Abuja et Jérusalem. Elle ne dit pas que la main qui se tend vers Israël est celle de la veuve de Biafra — ni que, sous le protocole d’une rencontre, remonte l’une des fidélités les plus singulières de la diplomatie contemporaine.

Il existe des dépêches qui tiennent en quelques lignes et qui mettent plus d’un demi-siècle à se taire. Celle-ci paraît n’annoncer qu’une reprise de dialogue : à Abuja, la ministre nigériane des Affaires étrangères et l’ambassadeur d’Israël conviennent d’approfondir la coopération entre leurs deux pays, et l’on cite, dans l’ordre attendu, l’agriculture, la santé, la technologie, la sécurité, la sécurité alimentaire, la coordination aux Nations unies et dans les enceintes de l’Organisation mondiale de la santé. Le lexique est connu. Il a été poli par des décennies de communiqués interchangeables, où les peuples s’effacent en « partenariats » et l’Histoire en « volonté commune de donner un nouvel élan ». On y reconnaît la langue de la diplomatie, qui ne conjugue qu’un seul temps : le présent.

Reste à savoir quelle main se tend, et de quelle mémoire elle revient.

Car la femme qui engage aujourd’hui Abuja sur la route de Jérusalem se nomme Bianca Odumegwu-Ojukwu, et ce patronyme, à lui seul, fait remonter un continent de mémoire que le communiqué se garde bien de réveiller. Elle est la veuve de Chukwuemeka Odumegwu Ojukwu, le colonel qui, le 30 mai 1967, proclama la République du Biafra et entraîna les Igbo de la Région orientale dans une sécession dont l’Afrique n’a jamais fini de mesurer le prix. Trois années de guerre. Un blocus terrestre et maritime resserré jusqu’à l’asphyxie. Et la famine, surtout — cette famine que les écrans occidentaux découvrirent à travers les ventres d’enfants gonflés par le kwashiorkor, et qui enseigna aux consciences européennes un mot qu’elles croyaient relégué aux âges bibliques. Lorsque tout fut consommé, les morts se comptaient déjà par centaines de milliers, peut-être davantage. La plupart n’étaient pas tombés sous les balles. Ils avaient été abandonnés à la faim par la logique froide du blocus, dans l’indifférence calculée d’un monde qui, pourtant, savait.

Un monde, mais pas tout entier.

Israël, lui, ne se résigna pas à cette indifférence.

C’est ici que l’histoire bascule du côté de l’honneur, et que la photographie d’Abuja cesse d’être anodine. Tandis que bien des chancelleries s’abritaient derrière la prudence, la raison d’État ou le calcul pétrolier, Israël fit ce que peu d’États consentirent à faire : il ménagea Lagos, mais força un passage vers Biafra. Les archives diplomatiques israéliennes, exploitées par l’historien Zach Levey, le confirment : aide humanitaire, livraisons clandestines d’armes, dilemme permanent entre la fidélité morale aux affamés et la nécessité de ne pas rompre avec le Nigeria fédéral. L’opinion israélienne, une partie de la presse et des parlementaires reconnurent alors dans la famine du Biafra autre chose qu’une crise africaine de plus. Le sort des Igbo, peuple encerclé dans une enclave assiégée et acculé à la faim, réveillait un souvenir trop proche pour qu’on pût l’écarter sans honte. Vingt-cinq ans plus tôt, l’Europe avait déjà donné un nom à cette lâcheté : la prudence.

Qu’Israël ait, dans le même temps, maintenu un fil vers Lagos — et n’ait pas renoncé à certains arrangements avec le gouvernement fédéral — n’efface pas le geste ; cela l’arrache seulement à la légende pour le rendre plus tragique. Un État minuscule, encerclé, pauvre de garanties, sans marge ni filet, ne peut se permettre de rompre d’un coup toutes ses amitiés africaines. Il navigue, il compose, il survit. Mais que, dans cette arithmétique impitoyable, il ait tout de même choisi d’aider, d’armer et de nourrir un peuple promis à l’écrasement plutôt que de se taire tout à fait — voilà qui ne relève pas seulement du calcul, mais d’une fidélité à soi-même que peu de nations auraient eu la force de payer sans trembler.

Il faut pousser le paradoxe d’un cran encore, car il touche à une profondeur que la seule histoire diplomatique ne suffit pas à éclairer. Chez les Igbo que conduisit Ojukwu, le rapprochement avec Israël ne naquit pas seulement d’une analogie de souffrance ou d’une circonstance de guerre. Depuis le XIXe siècle au moins — Africanus Horton l’écrivait dès 1868 — une part d’entre eux se pense descendante des tribus perdues d’Israël, issue de Gad, et certains font dériver le nom même d’Igbo de l’hébreu Ivri. La conviction était ancienne, savante parfois, populaire souvent. Biafra la durcit en destin. Devant les morts innombrables, devant le sentiment d’un génocide, devant l’expérience d’un peuple dispersé et tenu en lisière dans son propre pays, beaucoup d’Igbo se reconnurent dans le miroir juif comme jamais — la terre assiégée, la catastrophe, l’exil intérieur, le Livre porté en bandoulière. Deux mémoires de la dispersion qui, à un demi-monde de distance, s’étaient cherchées avant même de se rencontrer.

De sorte que la ministre qui tend aujourd’hui la main vers Israël porte, par son nom, par son veuvage et par l’histoire qu’elle incarne, la mémoire d’un peuple dont une part se rêve depuis longtemps tribu d’Israël — et que ce peuple fut, à l’heure la plus noire, secouru par l’État juif quand tant d’autres refermaient leurs portes. Aucun romancier n’oserait nouer pareil enchevêtrement de fils. La diplomatie, elle, le noue sans s’en apercevoir.

Et c’est pourquoi le vocabulaire si plat du communiqué d’Abuja mérite qu’on s’y arrête, non pour ce qu’il tait seulement, mais pour ce qu’il laisse remonter. Relisez-le : agriculture, santé, technologie, sécurité alimentaire, coopération technique. Ce ne sont pas des mots neufs. Ce sont, presque terme pour terme, ceux des années 1960, lorsque le jeune État d’Israël, cherchant des amitiés et offrant ce qu’il savait faire, envoyait au Nigeria naissant ses agronomes, ses médecins, ses formateurs, et bâtissait avec lui une proximité que la guerre du Kippour, en 1973, vint trancher net — près de vingt années de silence, jusqu’au rétablissement des relations au début des années 1990. La dépêche de 2026 parle donc la langue d’avant la rupture. Non par amnésie : par rémanence. Elle reprend le fil là où les solidarités afro-arabes, les calculs pétroliers et les alignements du temps l’avaient brisé, comme si Abuja et Jérusalem, après le long détour, retrouvaient enfin le ton de leur première amitié.

Reste que ce retour, ce jour-là, ne traverse pas n’importe quel corps.

On n’efface pas une biographie. Une diplomate peut réciter sans trembler le bréviaire de la coopération bilatérale ; elle n’en porte pas moins, au creux de chaque phrase convenue, le nom de l’homme qu’elle a épousé et la cause pour laquelle il a combattu. L’ethnographe Favret-Saada disait qu’il est des situations que l’on ne comprend qu’à condition d’être affecté — touché, impliqué, traversé. Bianca Odumegwu-Ojukwu est affectée par cette histoire au sens le plus littéral. Sa poignée de main n’est donc pas un geste protocolaire de plus. C’est une reconnaissance, dans les deux sens que le mot français porte si heureusement : reconnaissance comme identification — voir enfin l’autre pour ce qu’il est —, et reconnaissance comme gratitude. La veuve de Biafra se tourne vers l’un des rares États qui, jadis, avaient refusé l’abandon complet. Ce qui s’était ouvert dans la faim et le sang de 1968 ne se referme pas ; cela devient enfin visible.

Que cela serve aussi des calculs très contemporains, il ne faut pas le nier ; c’est même ce qui rend la scène sérieuse au lieu de seulement émouvante. Israël reconstruit patiemment en Afrique le réseau d’amitiés que les années 1970 lui avaient arraché, et le Nigeria — première puissance démographique du continent, voix qui compte à l’Assemblée générale comme dans les enceintes multilatérales — n’est pas une amitié comme les autres. Abuja, de son côté, diversifie ses appuis et semble moins disposée à confondre la fidélité diplomatique avec l’alignement réflexe sur des résolutions qui n’ont jamais nourri personne. Chacun avance ses intérêts. Mais les intérêts n’expliquent jamais que la moitié des choses ; l’autre moitié se joue dans les symboles, dans les fidélités héritées, dans ce que les peuples se rappellent lorsque les protocoles font mine d’oublier. Là réside la force singulière de la diplomatie israélienne en Afrique : elle est rarement aussi solide que lorsque l’intérêt et la mémoire marchent du même pas. Abuja est précisément ce lieu-là.

Reste ouverte une question plus intime, et peut-être plus difficile : Israël saura-t-il, un jour, répondre pleinement à ceux qui l’attendent aux portes de Jérusalem depuis qu’ils se sont reconnus en elle — ces Igbo judaïsants, ces fils de Gad revendiqués, ces communautés que le Rabbinat ne reconnaît pas encore, et dont la veuve de Biafra vient, sans le dire, de rappeler l’existence au seuil de l’État hébreu ?

La dépêche ne le dira pas. Elle a trois minutes. La reconnaissance, elle, a la patience des demi-siècles.

© 2026 Fundji Benedict

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