À force de chercher des traîtres partout, nous risquons de ne plus reconnaître nos amis
Il règne une étrange fébrilité: une phrase est prononcée, une photographie exhumée, une ancienne déclaration ressurgit, un extrait de vidéo circule, un passé refait surface. Et immédiatement, le verdict tombe: Antisémite. Traître. Complice. Agent. Infiltré. Vendu. Il ne s’agit plus de comprendre: il s’agit de juger. De juger plus vite que les tribunaux, plus vite que les journalistes, plus vite que les faits eux-mêmes.
Comment ne pas regarder ce phénomène avec inquiétude. Non que l’antisémitisme, l’islamisme, les manipulations, les doubles discours, les trahisons n’existeraient pas: ils existent.
L’histoire juive nous a appris à nos dépens qu’une vigilance excessive coûte parfois moins cher qu’une naïveté excessive, mais elle nous a également appris que la peur devenait le seul instrument d’analyse, elle finissait par déformer la réalité.
Depuis le 7 octobre, cette tentation est devenue plus puissante encore. Beaucoup d’entre nous ont découvert des silences qu’ils n’imaginaient pas, des abandons qu’ils ne croyaient pas possibles, parfois même des hostilités là où ils pensaient trouver du soutien. Cette expérience a laissé des traces. Elle explique en partie pourquoi nous sommes devenus si prompts à nous interroger sur les intentions des uns et des autres.
Mais une blessure, aussi légitime soit-elle, ne transforme pas un soupçon en preuve.
Depuis le 7 octobre, nous vivons tous dans un état d’alerte permanent. Que d’amis n’avons-nous pas vus se taire, d’intellectuels détourner le regard, d’organisations hésiter à condamner l’indéfendable, que de médias n’avons-nous pas vus abandonnant la rigueur au profit de la narration.
Cette blessure ne nous dispense pas d’une obligation fondamentale : continuer à penser.
À penser, donc à distinguer. Distinguer donc un désaccord d’une hostilité, une erreur d’une malveillance, une critique d’une haine, une hypothèse d’une preuve, un soupçon d’une démonstration.
Cette distinction est devenue difficile parce qu’elle est inconfortable: le soupçon procure une satisfaction immédiate. Il simplifie le monde, répartit les rôles, désigne les bons et les mauvais, offre, surtout, des certitudes à une époque qui en manque.
La pensée, elle, avance plus lentement: elle accepte l’incertitude, supporte les zones grises. Mieux: elle reconnaît parfois qu’elle ne sait pas.
N’est-ce pas précisément cette modestie intellectuelle qui est aujourd’hui menacée?
Doit-on tous se taire en voyant des personnes transformées en ennemis définitifs pour une phrase maladroite, des parcours entiers résumés à un épisode de jeunesse, des décennies d’engagement effacées par une polémique du moment.
Les procès d’intention, arme redoutable s’il en est, se multiplient, prétendant connaître non seulement ce que fait un homme, mais ce qu’il est. Non seulement ce qu’il dit, mais ce qu’il pense réellement. Non seulement ses actes, mais ses arrière-pensées.
Plus rien, désormais, ne peut être discuté: tout devient preuve, et toute défense devient suspecte.
Une société libre ne peut fonctionner ainsi, une communauté non plus.
Si nous avons besoin de vigilance, de lucidité, de courage, nous avons tout autant besoin de sang-froid. Et aujourd’hui où chacun réclame une condamnation immédiate, garder la tête froide, loin d’être une faiblesse, est peut-être la dernière forme de courage intellectuel qui nous reste.
Distinguons plus que jamais un fait d’un soupçon, une preuve d’une intuition, un adversaire d’un traître.
© Sarah Cattan

Tellement juste !
La société par le biais des réseaux sociaux est devenue ingérable et complètement déconnectée de la réalité des faits agissant dans l’immédiateté de la pensée unique.