Joël Kotek, ou le prix de la lucidité. Par Fundji Benedict

Il y a des silences qui valent aveu. Celui de l’Université Libre de Bruxelles, depuis que son propre chargé de cours a reçu un courrier officiel le signifiant hors de la délégation belge à l’IHRA, est de ceux-là. Pas un mot. Pas un communiqué. Pas une ligne. Joël Kotek enseigne à l’ULB depuis des années, il vient d’être évincé d’une instance internationale qu’il servait depuis plus de quinze ans pour avoir fait son métier d’historien — et l’institution qui l’emploie n’a pas jugé utile de se manifester. Oxford non plus, où il fut boursier Wiener Anspach au St Antony’s College. Le monde académique, si prompt à signer des pétitions pour des causes moins proches, s’est mué en chambre sourde.

Je connais Joël Kotek. J’avais conduit pour lui une recherche sur le génocide d’État au Canada — travail consacré aux Premières Nations, à cette destruction planifiée que certains s’obstinent encore à appeler autrement pour ne pas avoir à en mesurer le poids, couvrant près de deux siècles de politiques indiennes depuis 1812. Il a reçu ce texte avec cette attention particulière qu’il réserve aux sujets que d’autres n’ont pas encore osé nommer, à cette frontière inconfortable où la science politique croise la mémoire des vaincus. Nous parlions souvent de l’Afrique du Sud — je suis en partie juive afrikaner, et il ne cessait de marteler qu’il ne fallait pas oublier : le génocide des Hereros et des Nama, cette extermination coloniale allemande du début du XXe siècle qui fut, avant que l’Europe ne le reconnaisse en elle-même, le laboratoire des camps de concentration. Les mêmes logiques d’enfermement, la même déshumanisation méthodique, le même appareil bureaucratique mis au service de la destruction — et la même complaisance des puissances extérieures qui regardaient ailleurs. C’est lui qui m’a appris, bien avant que j’en aie le vocabulaire, que le silence des États est lui-même une politique. Que l’omission est un choix. Kotek voyait dans cette continuité non pas une curiosité historique mais un avertissement structurel, et il voulait que ses étudiants la voient aussi. Il s’intéressait à ma triple identité, à ce que je représente comme promesse oubliée, avec une curiosité qui n’était pas de façade. C’est une qualité rare chez un intellectuel de sa stature : l’écoute réelle, celle qui ne cherche pas à confirmer ce qu’elle sait déjà mais à comprendre ce qu’elle ne sait pas encore.

Ses cours ne laissent pas indifférents. Ils sont d’une autre nature. Il arrive avec des caricatures antisémites — des XIXe et XXe siècles, des corpus qu’il connaît mieux que quiconque, qu’il a étudiés, catalogués, analysés dans leur grammaire visuelle et leur efficacité propagandiste — et il les déploie devant ses étudiants non pour choquer mais pour désarmer : montrer comment la haine s’habille, comment elle se normalise, comment elle finit par sembler naturelle à ceux qui la reçoivent. Sa façon d’enseigner —  que dis-je de transmettre — est résolument anglophone dans l’esprit — le débat comme méthode, l’inconfort comme outil pédagogique, aucune vérité assénée qui ne soit d’abord questionnée — et l’on se retrouve des heures, des jours parfois, à prolonger la réflexion autour d’un café sur le campus, incapable de lâcher les questions qu’il a ouvertes. C’est cela, un grand professeur : non pas celui qui donne des réponses, mais celui dont les questions vous habitent longtemps après que l’amphi s’est vidé.

Sa plume est du même acabit. Quiconque a lu ses contributions à l’Institut Jonathas reconnaît immédiatement cette écriture-là — précise, articulée, sérieuse, refusant l’ornement inutile autant que la platitude technocratique, portée par une conviction qui ne se confond jamais avec le militantisme parce qu’elle reste ancrée dans le fait, dans la source, dans la démonstration. La façon dont il anime ses cours est exactement la même que celle dont il écrit et dont il a construit sa vie professionnelle : droit, sourcé, sans concession au confort de l’époque. C’est précisément ce regard en face qu’on ne lui pardonne pas.

Lors d’une réunion de l’IHRA consacrée à l’évolution de l’antisémitisme depuis le 7 octobre, tenue à Jérusalem, Kotek a mentionné ce que tout observateur honnête de la scène belge connaît : l’affaire Brusselmans, les polémiques récurrentes du carnaval d’Alost, les menaces dirigées contre une sénatrice, le dispositif militaire permanent autour de certaines écoles juives de Bruxelles. Des faits. Documentés. Vérifiables. Exactement le genre de matière que l’IHRA a été fondée pour examiner. Le Service public fédéral Affaires étrangères a interprété cela comme une charge contre l’État, si l’on en juge par la suite donnée au dossier : courrier, exclusion, et un silence obstiné.

Reste ici une question centrale : qu’est-ce que l’IHRA, si ce n’est pas le lieu où un expert belge peut nommer l’antisémitisme en Belgique ?

L’Institut Jonathas, que Kotek a cofondé avec Viviane Teitelbaum, a répondu avec une clarté que les institutions universitaires auraient dû trouver avant lui. Les signataires du communiqué — Teitelbaum, Doubi Ajami, Marina Blitz, Richard Laub — ont qualifié la décision de « consternante », refusant de lire dans l’intervention de Kotek autre chose qu’un « constat documenté ». Le Congrès juif européen a rejoint cette condamnation, posant la question en termes simples et implacables : il a été écarté pour avoir fait précisément ce pour quoi l’IHRA existe. La LICRA française a parlé d’atteinte grave à la liberté intellectuelle. L’American Jewish Committee a exigé sa réintégration immédiate, jugeant qu’il n’existe pas de profil plus qualifié pour siéger dans cette délégation.

Les voix se sont élevées de partout. Sauf d’où elles auraient dû s’élever en premier.

Faut-il vraiment rappeler qui est Joël Kotek ? Docteur en sciences politiques de l’Institut d’Études Politiques de Paris, formé à l’ULB, auteur d’une trentaine de livres, dont Le Siècle des camps — couronné du prix Chateaubriand, traduit en six langues — consacré à l’une des réalités les plus difficiles que le XXe siècle ait produit. Il a enseigné à l’ULB pendant plus de deux décennies, de 1999 à 2023, avant d’accéder en octobre de cette année-là au statut de professeur émérite — statut qu’il ne confond pas avec une retraite : il continue d’y assurer son enseignement spécifique sur les génocides, parce que cet enseignement-là, précisément, il ne lâche pas. Ce n’est pas un détail biographique. C’est un choix. Transmettre la connaissance des mécanismes d’extermination à des étudiants qui n’ont pas connu le XXe siècle, dans une université qui accueille désormais des populations pour lesquelles cette mémoire est étrangère ou ennemie — c’est un acte de résistance ordinaire, accompli semestre après semestre, sans fanfare. Il a dirigé la formation au Mémorial de la Shoah à Paris, siégé dans les conseils scientifiques du Musée de Malines, de la Revue d’Histoire de la Shoah, de l’ISGAP, de Yahad in Unum. Il est le correspondant belge du Centre Kantor de l’Université de Tel Aviv. Il a témoigné devant des assemblées, des parlements, des instances où sa parole faisait autorité parce qu’elle est fondée, sourcée, construite. Ce n’est pas le profil d’un provocateur. C’est le profil d’un homme qui, précisément, n’a jamais eu besoin de l’être pour être entendu.

Et c’est cela qui dérange.

Ce que le SPF Affaires étrangères a sanctionné, ce n’est pas un écart, une outrance, une parole irresponsable. C’est un diagnostic. Et ce diagnostic a un nom que j’utilise moi-même depuis plusieurs années dans mes travaux : l’antisémitisme d’État par omission — c’est-à-dire ce moment où la somme des non-décisions publiques, des classements sans suite et des silences répétés finit par produire, de facto, un déséquilibre répété au détriment des Juifs. Non pas l’antisémitisme bruyant, affiché, revendiqué — celui-là, la Belgique sait le condamner quand la pression internationale l’y contraint — mais l’antisémitisme silencieux de l’institution qui regarde ailleurs, qui laisse faire. L’affaire des mohalim d’Anvers en est l’illustration la plus nette. Le même État qui alerte, par la voix de l’OCAM, sur la menace qui guette la communauté juive comme cible prioritaire — et qui éloigne, dans le même mouvement, celui qui analyse ces menaces depuis une tribune internationale. Ce n’est pas de l’incohérence. C’est de la cohérence d’un autre type.

La Belgique, pays dont l’antisémitisme traverse tous les partis politiques, a décidé qu’un de ses représentants experts ne pouvait plus nommer, depuis une tribune internationale, ce que ses propres services de sécurité documentent par ailleurs. Le même diagnostic que Kotek pose depuis des décennies, avec la même méthode, la même rigueur, le même refus de l’euphémisme confortable.

L’ULB n’a rien dit. Oxford n’a rien dit. Et le silence de l’ULB, en particulier, mérite qu’on s’y arrête — car il y a quelque chose de profondément révélateur dans le fait qu’une institution fondée sur le principe du libre examen, qui avait choisi en novembre 1941 de fermer ses propres portes sous l’occupation nazie plutôt que d’enseigner sous la contrainte, qui avait vu ses étudiants rejoindre la résistance et ses murs devenir le symbole de ce que la vie intellectuelle oppose à la barbarie, soit aujourd’hui capable de regarder l’un de ses professeurs se faire évincer pour avoir nommé l’antisémitisme devant l’instance internationale précisément dédiée à ce travail —  et de ne pas bouger, de ne pas parler, de ne pas même formuler une question. Ce n’est pas de la neutralité. C’est une capitulation différée.  L’université qui résistait aux nazis ne résiste plus, aujourd’hui, à la pression diffuse — sans uniforme, sans date précise — d’un climat où nommer la haine contre les Juifs est devenu politiquement coûteux. Ce n’est plus la même université. Ou plus exactement : c’est la même université, qui a cessé d’être elle-même. Et cela porte un nom : trahison.

Kotek n’a pas dit son dernier mot. C’est un revers, certes, pas une fin — et lui, mieux que quiconque, sait la différence. Un homme qui a consacré sa vie entière à comprendre comment les sociétés cèdent à la pression du silence ne peut pas, lui, s’y soumettre. Ce serait se renier. Il s’est toujours tenu droit face à l’adversité — dans ses écrits, dans ses cours, dans les salles où personne d’autre n’osait formuler ce qu’il formulait. Cette droiture-là ne se négocie pas, ne s’administre pas, ne s’évince pas par courrier. Elle revient.

Je reprends, avec d’autres, le flambeau. Ma plume est peut-être plus acérée — c’est le privilège de la jeunesse et de l’indignation intacte — mais elle n’en est pas moins sourcée, factuelle, documentée. C’est un héritage direct : celui d’un professeur qui m’a appris que la rigueur n’est pas l’ennemi de la ferveur, que l’on peut nommer avec précision ce que d’autres refusent de regarder, et que le prix de cette lucidité-là vaut toujours d’être payé. Je dénonce l’antisémitisme d’État par omission en Belgique parce que Joël Kotek m’a montré que le silence des institutions est lui-même une forme d’action. Une forme de choix.

Merci, Professeur. À moi comme à d’autres Juifs qui avons fréquenté cette université devenue perméable à un climat islamiste militant, où les Juifs savent qu’ils ne sont plus chez eux comme ils l’étaient, vous nous donnez la force de nous battre. C’est votre legs le plus durable — et nous le portons.

Caelum certe patet.

© 2026 – Fundji Benedict


Dr. Fundji Benedict, Founder and President of the Liberty Values & Strategy Foundation, specializes in political science, anthropology, international law, and African studies. Her triple identity — Afrikaner, Franco-Ethiopian, and Jewish — gives her a unique perspective on geopolitical dynamics and contemporary identity issues.

A polyglot, she held executive positions in international companies in the United States and Canada before establishing her foundation. Her research focuses on identity conflicts, minority rights, decolonization, and the rule of law, with particular emphasis on the Middle East and the Horn of Africa.

She regularly speaks on antisemitism, terrorism, and the complex geopolitical realities shaping our era. Her approach combines academic rigor with hands-on engagement alongside the communities concerned.

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  1. La Belgique antisémite ? Vexé, Maxime Prévot, ministre belge des Affaires étrangères, comme à son habitude, bombe le torse et répond à Sa’ar sur X : « Assez de ces caricatures ! le pouvoir judiciaire est indépendant et rend ses décisions – qu’on les approuve ou non – en toute liberté politique ». C’est à la suite d’une plainte initiée contre des mohels, monsieur Prévot précise alors que la procédure engagée avait été initiée « par des représentants de la communauté juive elle-même ». En réalité, cette initiative vient d’une personne qui se dit juive, nie l’Holocauste, et qui a été invitée à une conférence négationniste au sujet de l’Holocauste. La réponse du gouvernement belge fut, à cet égard, instructive : au lieu d’ouvrir un examen politique serein du fond de l’accusation, il choisit d’abord de disqualifier le messager. Maxime Prévot convoqua l’ambassadeur et dénonça une « désinformation dangereuse ». Monsieur Prévot a réitéré ce message à Monsieur White l’Ambassadeur américain en Belgique ajoutant : « Je vous exhorte à faire preuve de plus de retenue et à replacer votre rôle dans son contexte. Il est inadmissible de critiquer publiquement un pays et de ternir son image simplement parce que l’on désapprouve une procédure judiciaire ». Prévot a poursuivi : « Présenter cela comme la volonté d’un pays de porter atteinte à la liberté religieuse des Juifs est diffamatoire. Cette liberté n’a jamais été remise en cause et ne le sera jamais dans notre pays. Notre Constitution la protège. », rejetant comme « totalement fausse, offensante et inacceptable » toute suggestion selon laquelle la Belgique serait antisémite. Ce réflexe est révélateur : en Belgique, dès lors que l’accusation d’aveuglement institutionnel est formulée de l’extérieur, le premier mouvement du pouvoir n’est pas l’introspection, mais la défense réflexe de son innocence.
    Il y a quand même quelque chose qui ressemble pour le moins à de l’hostilité quand le gouvernement belge ne manque pas de se placer à l’avant-garde des critiques contre les politiques du gouvernement israélien. Ainsi, en 2024, Bien que la déclaration de « génocide » soit loin d’être convaincante, bien que sans évidence, la Belgique s’est jointe à plusieurs autres pays pour soutenir la « plainte pour génocide » déposée par l’Afrique du Sud contre Israël devant la Cour internationale de justice (CIJ). Israël est face à des terroristes qui ne cherchent pas la « négociation » mais son éradication. On ne demande pas à un peuple qui joue sa survie d’être « proportionné ». On peut relever encore ce courrier consulaire belge  ne révèle-t-il pas une mutation préoccupante de l’action extérieure de l’État belge contre des personnes juives ? N’y a-t-il pas, par ailleurs, comme une atmosphère d’antisémitisme non réprimée ?
    Président de la Ligue belge contre l’antisémitisme, Joël Rubinfeld s’inquiète du sort de la petite communauté juive de Belgique (à peine 30 000 personnes), à l’heure où l’antisémitisme s’est banalisé et est même devenu routinier. Ce fils de rescapés de la Shoah a voulu publier cette tribune pour rendre hommage aux « Justes de notre temps » dans la presse belge, mais elle a été refusée par tous les journaux. « Marianne » la publie. Parmi les Justes ainsi remerciés figure notre chroniqueuse Nadia Geerts. Monsieur Rubinfeld pousuit ; À Bruxelles, on s’autoproclame « ville antifasciste » tout en y tolérant les fascistes antisionistes qui, chaque jour qui passe depuis le 11 octobre 2023, manifestent rageusement dans la capitale de l’Europe. On célèbre en place publique le premier anniversaire des pogroms du 7 octobre en appelant à « brûler les Juifs ». On profane le Monument des Justes et les Pavés de mémoire, au nom de Gaza. On occupe un bâtiment de l’Université libre de Bruxelles rebaptisé du nom d’un terroriste palestinien, on saccage les lieux, et on tabasse le coprésident de l’Union des étudiants juifs de Belgique sur le campus de l’université. On interdit la venue de l’équipe de football israélienne pour y disputer le match l’opposant aux Diables rouges. On refuse dans certaines écoles, sous la pression de parents d’élèves, de participer à la commémoration de la Shoah. On déploie le drapeau palestinien au balcon de mairies de la capitale, et on le hisse sur le toit du siège du Parti socialiste. On fait danser, lors de la kermesse scolaire, des écoliers de neuf ans tout de noir vêtus et coiffés d’un keffieh, au rythme martial de la chanson arabe Mon sang est palestinien – une mise en scène glaçante qui rappelle les images des « camps scouts » du Hamas à Gaza. À Anvers, on insulte, on caillasse et on violente des juifs religieux dans la rue. On refuse de louer une salle à une école juive pour sa cérémonie de remise des diplômes, excipant d’un « génocide qui se déroule actuellement à Gaza ». On affiche « 5 JUIFS » sur l’écran d’accueil du bowling où sont venus se divertir cinq jeunes juifs. On perquisitionne le domicile de rabbins pratiquant la circoncision, on saisit les instruments leur permettant de pratiquer cette tradition juive trimillénaire, et on exige qu’ils remettent aux autorités judiciaires la liste des enfants circoncis ces dernières années. On se donne rendez-vous le 9 novembre – jour commémoratif de la Nuit de Cristal – dans un parc notoirement fréquenté par des familles juives, pour y « mutiler chaque sioniste ». « Dans le royaume, des cimetières juifs sont profanés, des tombes couvertes de croix gammées et des étoiles de David arrachées de leurs sépultures, tandis que des hordes d’antisémites contemporains battent le pavé des métropoles en vociférant le slogan 2.0 de la Solution finale et en glorifiant les protagonistes des pogroms du 7 octobre ». À Gand, on vote le boycott d’entreprises de l’État juif et on exhorte les autorités fédérales à en faire de même. On bannit les athlètes israéliens du championnat d’Europe d’Ultimate Frisbee pour les moins de 17 ans. On annule la cérémonie officielle commémorant la Kristallnacht par crainte d’incidents. On occupe le campus de l’Université de Gand, on agresse des membres du personnel, et l’on célèbre la rupture des relations avec les universités israéliennes – une rupture qui consacre la capitulation des autorités académiques. On acquitte le chroniqueur qui, dans les colonnes d’un des principaux hebdomadaires du pays, confesse son « envie d’enfoncer un couteau pointu dans la gorge de chaque juif [qu’il] rencontre ». Dans le royaume, des cimetières juifs sont profanés, des tombes couvertes de croix gammées et des étoiles de David arrachées de leurs sépultures, tandis que des hordes d’antisémites contemporains battent le pavé des métropoles en vociférant le slogan 2.0 de la Solution finale et en glorifiant les protagonistes des pogroms du 7 octobre. Depuis, les actes antisémites se comptent par centaines. Ce qui se passe en Belgique parle pour la plupart des nations occidentales où, aujourd’hui comme hier, les résistants se font rares tandis que les collabos de notre temps prolifèrent dans la sphère politique, les salles de rédaction, les instances judiciaires, le monde académique, les milieux artistiques, les cercles associatifs, et jusque dans nos rues où les manifestations dites « pro-palestiniennes » – « pro-Hamas » serait plus conforme à la réalité – rappellent de plus en plus les marches des SA à Nuremberg. « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve », disait le philosophe Friedrich Hölderlin. © Joël Rubinfeld
    Les étudiants de Master 2 en droit et criminologie de l’Université Libre de Bruxelles (ULB) ont tranché : leur promotion 2025 portera le nom de l’eurodéputée Rima Hassan (LFI). Alain Destexhe : L’université manque de courage face à tout ce qui est antisémitisme et islamisation depuis longtemps, mais en particulier depuis le 7 octobre 2023. Les racines du problème sont bien antérieures, cela fait au moins 15 ans qu’il existe une dérive communautariste islamiste de l’ULB avec le port du voile qui est toléré dans l’université, alors que tout signe catholique a toujours été strictement prohibé.
    Trois universités belges décernent leur plus haute distinction à une figure de l’antisémitisme onusien, (Fundji Benedict) l’Université d’Anvers (UAntwerp), l’Université de Gand (UGent) et la Vrije Universiteit Brussel (VUB) se sont longtemps prévalues de former des esprits critiques, attachés à l’examen des faits, à la pluralité des interprétations et à la discipline des preuves. C’est précisément au nom de cette exigence que la décision de décerner conjointement le 2 avril 2026 un doctorat honoris causa à Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies pour les droits humains dans ce que le mandat onusien intitule les « territoires palestiniens occupés », appelle une interrogation de fond. Un tel titre ne consiste pas à “ouvrir un débat” : il opère une consécration, il confère un surcroît d’autorité, et il engage l’institution qui l’accorde, non seulement sur une personne, mais sur un certain régime de discours. Le geste n’est pas neutre : un doctorat honoris causa n’est pas une « invitation au débat » mais un acte de consécration. Il transfère vers une personne une part du capital symbolique de l’université et, par ricochet, accrédite une certaine grammaire morale du réel. Ici, il accrédite une figure devenue — par la radicalité de ses qualifications, la répétition de schèmes accusatoires, et l’effacement méthodique du terrorisme comme donnée structurante du conflit — l’un des vecteurs les plus visibles de la judiciarisation militante visant Israël dans l’espace public occidental. tout le moins, susciter la prudence de toute institution soucieuse de son intégrité intellectuelle. L’Université de Gand, en particulier, porte dans son histoire les stigmates de la période d’occupation nazie : sous le régime allemand, elle fut l’une des rares universités belges à poursuivre ses activités, accueillant des professeurs acquis à la collaboration et participant, fût-ce passivement, à l’exclusion des enseignants et étudiants juifs. Si l’institution a depuis entrepris un travail mémoriel, la question demeure de savoir si les leçons de cette période ont véritablement été intégrées à sa culture institutionnelle. Quant à l’Université d’Anvers, elle s’inscrit dans une ville dont l’histoire juive est indissociable de la tragédie de la Shoah : sur les quelque 25 000 Juifs anversois d’avant-guerre, plus de 65 % furent déportés et assassinés. Lorsque la distinction académique suprême devient l’instrument d’une consécration militante ; lorsque le prestige institutionnel est mis au service d’une cause plutôt que d’une œuvre ; lorsque des universités européennes honorent une personnalité en dépit — ou peut-être en raison — de ses liens documentés avec des réseaux terroristes, c’est l’idée même d’une recherche désintéressée — cette skholè qui fut le berceau de la pensée libre — qui se trouve compromise. Lorsque l’excellence est confondue avec la visibilité ; lorsque la valeur académique est remplacée par la conformité à une cause ; lorsque le droit devient un langage sacralisé, brandi contre un seul État jusqu’à l’obsession ; lorsque l’inquiétude juive est traitée comme un bruit de fond — alors l’université s’éloigne de sa mission. Plus grave encore, ce qui est en jeu c’est la capacité de nos sociétés à distinguer le juste de l’injuste, le légitime de l’illégitime, le défenseur des droits du complice de leur négation, qui se trouve ébranlée. L’université cesse alors d’être le lieu où l’on apprend à penser contre soi-même pour devenir celui où l’on célèbre ceux qui pensent comme il faut — fût-ce aux côtés de ceux qui planifient des massacres.
    Comme jadis, les institutions qui avaient la charge de promouvoir la civilisation et d’en diffuser les résultats ; universités, arts, éditions… non seulement n’ont pas su s’opposer efficacement à la barbarie politique, mais l’ont glorifiée, plus souvent honorée et couverte d’éloges. (George Steiner). « Antisémite? Mais il n’est pas question des Juifs ! », clamerait-on en Belgique, en ajoutant le qualificatif de paranoïaque pour qui s’en offusquerait.
    En 1966, le philosophe Vladimir Jankélévitch écrivait que l’antisionisme est « une incroyable aubaine », car « il nous donne la permission – et même le droit, et même le devoir – d’être antisémite au nom de la démocratie ! L’antisionisme est l’antisémitisme justifié, mis enfin à la portée de tous. Il est la permission d’être démocratiquement antisémite. Et si les Juifs étaient eux-mêmes des nazis ? Ce serait merveilleux. Il ne serait plus nécessaire de les plaindre : ils auraient mérité leur sort. »
    Joël Kotek le 5 août 2025, professeur émérite de l’Université libre de Bruxelles (ULB), constate que la séquence meurtrière déclenchée le 7 octobre 2023 par le Hamas n’a pas seulement engendré une catastrophe humanitaire de grande ampleur, elle a également servi de détonateur à une libération de la parole antisémite dans des proportions et sous des formes que l’on croyait reléguées aux marges les plus extrêmes de l’espace public occidental. Bien au-delà des slogans violents ou des propos haineux épisodiques, ce sont des tropes antisémites pluriséculaires – que l’on pensait à jamais disqualifiés par leur association historique avec la Shoah – qui opèrent aujourd’hui un retour tonitruant dans le débat public, et ce parfois jusqu’aux médias les plus respectés. Au centre de ces motifs éculés, celui du Juif tueur d’enfants et buveur de sang refait surface. Le Juif (certes déguisé en sioniste), n’apparaît plus comme citoyen, soldat ou acteur politique, mais comme incarnation surnaturelle du mal absolu. L’imagerie du vampire, du sacrificateur, du boucher – jusque-là instrument de la propagande nazie, des pamphlets d’extrême droite ou de la rhétorique de la gauche radicalement antisioniste – refleurit aujourd’hui… dans la presse grand public européenne. L’un des exemples les plus inquiétants de cette résurgence est donné par une caricature de Kama & Seele publiée le 31 juillet dernier par le magazine flamand HUMO (n° 4430). Le dessin représente un boucher israélien/sioniste/juif (?) abattant « à Gaza (des enfants palestiniens) sans étourdissement ». L’image est antisémite par son titre, « Abattage sans étourdissement » faisant clairement allusion à l’abattage rituel juif désormais interdit sur le territoire flamand.
    Le 10 février 2026, l’Institut Jonathas publiait un rapport, RTBF, Israël et Gaza : le biais originel, concluant, analyses à l’appui, à un traitement structurellement déséquilibré du conflit israélo-palestinien par le service public audiovisuel belge depuis le 7 octobre 2023. Le point n’est pas ici de trancher un débat éditorial abstrait. Il est de rappeler qu’un biais systématique dans la mise en récit d’Israël, du Hamas, de Gaza et, plus largement, de la conflictualité juive contemporaine n’est jamais sans effet sur le climat intellectuel d’un pays. Lorsqu’un service public installe, même indirectement, des schémas de perception asymétriques, il contribue à banaliser un environnement dans lequel l’inquiétude juive apparaît excessive, et l’hostilité dont elle procède presque secondaire. Ce n’est plus seulement l’appareil judiciaire ou administratif qui participe à l’érosion du cadre de vie de la minorité juive en Belgique : c’est le quatrième pouvoir lui-même qui, par ses choix éditoriaux, légitime insidieusement ce qu’il prétend condamner.
    Les médias seraient-ils revenus à d’anciennes habitudes ? répétant le bilan des victimes et les informations du Hamas sans scepticisme ni de contexte. Parmi de nombreux exemples voici la débâcle de l’hôpital Al-Ahli d’octobre 2023 , où les principaux médias s’étaient empressés d’accuser Israël d’une explosion, dont il a été prouvé plus tard qu’il s’agissait d’une roquette ratée du Jihad islamique, qui avait touché le parking d’un hôpital, qui pouvait accueillir Une douzaine de véhicules, et non l’hôpital lui-même, et tué 500 Palestiniens initialement revendiqués. Le Hamas savait qu’il n’avait pas besoin de faits et pouvait compter sur des journalistes complaisants pour amplifier des images épouvantables. Il y a dans le regard porté sur Israël une intensité qui dépasse la politique, la géopolitique ou le droit international. Une tension sourde, souvent irrationnelle, presque mystique. Ce n’est pas seulement ce qu’Israël fait qui dérange. C’est ce qu’Israël est.
    Le 14 août 2025 au Parlement belge. Sous la pression de la plupart des médias et partis politiques belges, d’ONG droits-de-l’hommistes, des recteurs des dix universités du royaume, d’anciens diplomates en quête de tribune et de la rue antisioniste, la commission des Relations extérieures de la Chambre basse du Parlement fédéral s’est réunie pour débattre de la reconnaissance de la Palestine. Une session glaçante dont l’atmosphère rappelait la fièvre antisémite du procès Dreyfus, des disputations ou des tribunaux de l’Inquisition. « Génocide », « apartheid », « famine instrumentalisée comme outil d’extermination d’un peuple », « plus grande prison à ciel ouvert au monde », « régime raciste », « crimes contre l’humanité », « camps de concentration », « plus grand cimetière des enfants », « purification ethnique », « phase finale »… Autant d’anathèmes martelés, quatre heures durant, par des députés de gauche, d’extrême gauche, du centre et de la droite flamande, pour nazifier Israël et, dans la bouche de certains, les Juifs dans leur ensemble. Pour dénoncer un monde occidental qui « se lave les mains » du « pire génocide du XXIe siècle », Mertens convoque à trois reprises la figure de Ponce Pilate. Ainsi, le député et secrétaire général du PTB consacre le passage de l’accusation fondatrice de l’antisémitisme chrétien – le peuple juif « déicide » – à l’accusation paroxystique de l’antisémitisme contemporain : le « génocide » du peuple palestinien. Clôturant les débats de la commission parlementaire, la diatribe antisémite du député N-VA ne suscitera aucun émoi. Pis encore, elle sera complaisamment saluée par la présidente de la commission des Relations extérieures, la démocrate-chrétienne Els van Hoof. Pas un seul des députés présents n’a réfuté les deux forgeries antisémites contemporaines : l’accusation portée contre Israël de commettre un « génocide » et celle d’orchestrer une « famine » à Gaza. Pas un seul pour mettre en pièces ces impostures habillées dans la langue des droits de l’homme. Voilà l’état lamentable de la classe politique belge. Dans le meilleur des cas, elle renvoie dos à dos les terroristes du Hamas et tout ou partie du gouvernement israélien. Dans le pire, elle érige les Israéliens en nouveaux nazis, glorifie le terrorisme palestinien, taxe les soutiens d’Israël de négationnistes, fait du « génocide » le nouveau « déicide », et questionne jusqu’au droit à l’existence de l’État juif. Dans l’Hémicycle, le ministre des Affaires étrangères Maxime Prévot prendra la parole pendant une heure et demie pour exposer la position du gouvernement et la sienne personnelle – pas toujours en phase. Plaidant pour la reconnaissance immédiate de la Palestine, le chef de la diplomatie belge fait preuve d’un amateurisme embarrassant lorsqu’il déclare : « Il ne s’agit pas de reconnaître un gouvernement, on reconnaît un État. » Ce dernier semble ignorer que, selon le droit international – qu’il brandit pourtant à tout bout de champ –, la Convention de Montevideo sur les droits et les devoirs des États (1933) fixe quatre critères juridiques pour prétendre au statut d’État, dont celui d’« être doté d’un gouvernement ». Monsieur Prévot affuble la démocratie israélienne de la livrée des bourreaux passés du peuple juif : « Comment le gouvernement d’un peuple qui a connu tant de souffrances et de privations peut-il se comporter de la sorte aujourd’hui ? » Il accuse Israël de faire « volontairement mourir de faim des enfants » et de doser cyniquement l’aide humanitaire « non pas pour protéger mais pour dominer ». Selon lui, cette guerre contiendrait « tous les éléments susceptibles de constituer des violences clairement génocidaires ». Paul Magnette, estime qu’une « reconnaissance sous conditions n’est pas une reconnaissance ! ». « En refusant de choisir, la Belgique laisse Netanyahou poursuivre le génocide et la colonisation ».
    Joël Kotek, a livré une analyse sans concession de la position belge sur la reconnaissance d’un État palestinien. La Belgique n’a pas simplement suivi une tendance internationale, mais a agi sous la pression conjuguée du politique, des médias et d’une évolution profonde de sa société. Joel Kotek parle d’une « palestinisation de la vie politique belge », soulignant que la majorité des partis, à l’exception des libéraux et du parti du Premier ministre, affichent désormais des positions plus favorables à la Palestine qu’à Israël. Cette dynamique, dit-il, est alimentée par plusieurs facteurs. D’abord, un antisémitisme résiduel, présent aussi bien à l’extrême gauche qu’à l’extrême droite. Ensuite, ce qu’il appelle un antisémitisme secondaire, nourri par une culpabilité persistante liée à la Shoah. Enfin, un antisémitisme de calcul, lié à la pression démographique : à Bruxelles, l’islam est devenu la première religion dans les écoles, incitant les partis du centre et de la gauche à courtiser cet électorat.
    Comment la société belge ne ferait-elle pas étalage de son antisémitisme alors que les élus ne se privent pas de s’en glorifier ! L’écologiste, ancienne co-présidente Rajae Maouane arbore ostensiblement un pendentif représentant une carte de « Palestine » expurgée d’Israël. À la tribune, elle fustige « un génocide en 4K, une extermination organisée du peuple palestinien », s’indigne « des bébés délibérément affamés », clame que « les vies arabes sont déshumanisées » et réclame l’envoi de forces internationales à Gaza : « Il faut stopper ce blocus par la force s’il le faut. » Elle conclut son intervention par un « Vive la résistance palestinienne ». Elle a aussi relayé une chanson antisémite sur ses réseaux sociaux sans jamais être inquiétée. Jean-Marie Dedecker (N-VA, nationaliste flamand), est l’auteur d’un discours saturé de parallèles entre Israël, les Juifs et les nazis. Quant à « ceux qui aiment Israël », il les qualifie de « négationnistes de Gaza ». L’anti-israélien le plus extrémiste est l’ancien Sénateur Pierre Galand (PS). Il a initié de nombreuses motions anti-israéliennes au Sénat. Il dirige aussi plusieurs organisations antisionistes, dont l’Association Belgo-Palestinienne Wallonie-Bruxelles. Galand était aussi Secrétaire Général d’OXFAM-Belgique, au cours de la période 1967-1996. [Pierre Galand: « Israël « est un État voyou. Mais à quoi cela sert-il de le répéter? Israël n’est qu’un petit pays, s’il peut faire tout cela en toute impunité, c’est parce qu’il bénéficie de complicités. »]. Dans son sillage monsieur Magnette, à la tête du PS a voté une motion sur le conflit israélo-palestinien. Le premier point de votre « motion » suggère que le gouvernement fédéral et les entités fédérées dont la Région Wallonne prennent immédiatement des sanctions économiques contre Israël ! Et puis, il y a Elio Di Rupo qui déclare à la RTBF (pourtant un média qui se vante de vérifier ses infos) « Il y a eu des milliers d’enfants, des milliers de femmes, des milliers d’innocents, des milliers de civils qui ont été tués… Dans un article d’opinion, Robrecht Vanderbeeken, professeur à la VUB et secrétaire national de l’ACOD Culture (le pendant flamand de la CGSP à gauche), a affirmé que des enfants palestiniens de Gaza étaient tués par l’armée israélienne pour leurs organes. Des propos jugés antisémites… Le Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme (Unia) a déposé une plainte contre ces propos nettement antisémites autant que calmonieux. Suite à cela, la rédaction du site a publié un “correctif”, retirant quelques expressions “trop fortes” mais en maintenant le caractère calomnieux des accusations: “Israël commet des crimes de guerre, y compris les enlèvements d’enfants et leur assassinat. Toutefois, on ne peut en déduire qu’il y a un lien de cause à effet entre ces assassinats et le vol d’organes à des fins de greffes”!
    En Belgique, on peut parler d’antisionisme systémique fonctionnant comme un véritable « code culturel », au sens de la définition de la chercheuse israélienne Shumalit Volkov. Comme jadis les Juifs dans la chrétienté, l’État d’Israël en modernité figure en variable d’ajustement au nom d’une politique du moindre mal, pour reprendre l’expression de l’historien belge de la Shoah, Maxime Steinberg. Cette politique du moindre mal fut la politique des autorités communales belges durant la Seconde Guerre mondiale. Elle amena, par exemple, Joseph Bologne, le bourgmestre socialiste de Liège, à communiquer aux nazis, au nom de la sauvegarde du plus grand nombre, des listes de Juifs liégeois.
    Ah, le sujet : l’antisémitisme en Belgique ! Et bien si les politiques et les médias distillent un tel antisémitisme, cette atmosphère rempli toute la société. Il y a dans l’air quelque chose de vicié dirait Charles Rojzman. C’est une haine qui murmure, qui se diffuse, qui enveloppe. Une buée noire, lente, insistante, comme un brouillard qui s’insinue dans les rues, dans les écrans, dans les phrases banales échangées à voix basse ou hurlées sans conséquence sur les réseaux. Un antisémitisme d’atmosphère — oui, c’est cela. Non pas une doctrine, mais une respiration commune. Non pas une théorie, mais une manière de voir, de sentir, de juger avant même de penser. Et dans ce climat saturé, Israël apparaît comme une figure de nécessité négative, une sorte de centre obscur autour duquel gravite une indignation devenue réflexe. Il ne s’agit plus de comprendre, encore moins de juger avec précision : il faut condamner. Toujours. Israël n’est plus un pays. Il est devenu une allégorie. Une métaphore du mal. Chaque geste est suspect, chaque riposte criminelle, chaque silence coupable. Et même lorsqu’il se défend, c’est encore sa faute. Car il est devenu impossible, ou presque, de nommer ce qui se joue sans être immédiatement suspect. L’accusation d’antisémitisme est elle-même devenue suspecte, retournée, disqualifiée, comme si le simple fait de la formuler relevait d’une stratégie de domination. Alors tout est permis, à condition de ne jamais dire ce que l’on fait. On peut accuser sans preuve, simplifier sans honte, haïr sans le mot. Il suffit de parler de politique, de justice, de morale — et le reste suit. Les médias, les réseaux, cette rumeur planétaire qui ne dort jamais, ne sont pas les inventeurs de cette dérive ; ils en sont les amplificateurs. Ils en donnent la cadence, la répétition, l’évidence. Ils transforment des fragments en certitudes, des images en verdicts, des émotions en jugements définitifs. Et dans cette mécanique, la complexité est une faute, la nuance une trahison, le doute une faiblesse. Alors se forme cette étrange communauté de ressentiment, où se rejoignent, sans se parler vraiment, des militants, des journalistes, des intellectuels, des anonymes — tous unis par une même certitude : il y a un coupable, et ce coupable a un nom. Ce n’est plus un raisonnement, c’est une évidence. Et l’évidence, comme toujours, dispense de penser. Ce qui disparaît dans ce climat, ce n’est pas seulement la vérité des faits — c’est la possibilité même du conflit. Non pas le conflit violent, que l’on croit dénoncer, mais le conflit réel, celui qui suppose des arguments, des contradictions, une reconnaissance minimale de l’autre. Ici, il n’y a plus d’adversaire : il n’y a qu’un accusé. Et un accusé auquel aucune défense n’est accordée. On dira que l’histoire ne se répète pas. C’est vrai. Elle ne revient jamais sous les mêmes formes, ni avec les mêmes visages. Mais elle insiste, autrement. Elle se glisse dans les replis de la bonne conscience, elle emprunte les mots de la morale, elle se déguise en justice. Et c’est peut-être là, aujourd’hui, sa forme la plus dangereuse : non plus la haine assumée, mais la haine justifiée. Un climat, donc. Une atmosphère. Et comme toujours avec les atmosphères, on finit par ne plus les sentir. On s’y habitue. On y respire. Jusqu’au jour où l’on comprend — trop tard peut-être — que l’air lui-même était devenu irrespirable.(Un antisémitisme d’atmosphère. Par Charles Rojzman)

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