Joël Kotek, ou le prix de la lucidité. Par Fundji Benedict

Il y a des silences qui valent aveu. Celui de l’Université Libre de Bruxelles, depuis que son propre chargé de cours a reçu un courrier officiel le signifiant hors de la délégation belge à l’IHRA, est de ceux-là. Pas un mot. Pas un communiqué. Pas une ligne. Joël Kotek enseigne à l’ULB depuis des années, il vient d’être évincé d’une instance internationale qu’il servait depuis plus de quinze ans pour avoir fait son métier d’historien — et l’institution qui l’emploie n’a pas jugé utile de se manifester. Oxford non plus, où il fut boursier Wiener Anspach au St Antony’s College. Le monde académique, si prompt à signer des pétitions pour des causes moins proches, s’est mué en chambre sourde.

Je connais Joël Kotek. J’avais conduit pour lui une recherche sur le génocide d’État au Canada — travail consacré aux Premières Nations, à cette destruction planifiée que certains s’obstinent encore à appeler autrement pour ne pas avoir à en mesurer le poids, couvrant près de deux siècles de politiques indiennes depuis 1812. Il a reçu ce texte avec cette attention particulière qu’il réserve aux sujets que d’autres n’ont pas encore osé nommer, à cette frontière inconfortable où la science politique croise la mémoire des vaincus. Nous parlions souvent de l’Afrique du Sud — je suis en partie juive afrikaner, et il ne cessait de marteler qu’il ne fallait pas oublier : le génocide des Hereros et des Nama, cette extermination coloniale allemande du début du XXe siècle qui fut, avant que l’Europe ne le reconnaisse en elle-même, le laboratoire des camps de concentration. Les mêmes logiques d’enfermement, la même déshumanisation méthodique, le même appareil bureaucratique mis au service de la destruction — et la même complaisance des puissances extérieures qui regardaient ailleurs. C’est lui qui m’a appris, bien avant que j’en aie le vocabulaire, que le silence des États est lui-même une politique. Que l’omission est un choix. Kotek voyait dans cette continuité non pas une curiosité historique mais un avertissement structurel, et il voulait que ses étudiants la voient aussi. Il s’intéressait à ma triple identité, à ce que je représente comme promesse oubliée, avec une curiosité qui n’était pas de façade. C’est une qualité rare chez un intellectuel de sa stature : l’écoute réelle, celle qui ne cherche pas à confirmer ce qu’elle sait déjà mais à comprendre ce qu’elle ne sait pas encore.

Ses cours ne laissent pas indifférents. Ils sont d’une autre nature. Il arrive avec des caricatures antisémites — des XIXe et XXe siècles, des corpus qu’il connaît mieux que quiconque, qu’il a étudiés, catalogués, analysés dans leur grammaire visuelle et leur efficacité propagandiste — et il les déploie devant ses étudiants non pour choquer mais pour désarmer : montrer comment la haine s’habille, comment elle se normalise, comment elle finit par sembler naturelle à ceux qui la reçoivent. Sa façon d’enseigner —  que dis-je de transmettre — est résolument anglophone dans l’esprit — le débat comme méthode, l’inconfort comme outil pédagogique, aucune vérité assénée qui ne soit d’abord questionnée — et l’on se retrouve des heures, des jours parfois, à prolonger la réflexion autour d’un café sur le campus, incapable de lâcher les questions qu’il a ouvertes. C’est cela, un grand professeur : non pas celui qui donne des réponses, mais celui dont les questions vous habitent longtemps après que l’amphi s’est vidé.

Sa plume est du même acabit. Quiconque a lu ses contributions à l’Institut Jonathas reconnaît immédiatement cette écriture-là — précise, articulée, sérieuse, refusant l’ornement inutile autant que la platitude technocratique, portée par une conviction qui ne se confond jamais avec le militantisme parce qu’elle reste ancrée dans le fait, dans la source, dans la démonstration. La façon dont il anime ses cours est exactement la même que celle dont il écrit et dont il a construit sa vie professionnelle : droit, sourcé, sans concession au confort de l’époque. C’est précisément ce regard en face qu’on ne lui pardonne pas.

Lors d’une réunion de l’IHRA consacrée à l’évolution de l’antisémitisme depuis le 7 octobre, tenue à Jérusalem, Kotek a mentionné ce que tout observateur honnête de la scène belge connaît : l’affaire Brusselmans, les polémiques récurrentes du carnaval d’Alost, les menaces dirigées contre une sénatrice, le dispositif militaire permanent autour de certaines écoles juives de Bruxelles. Des faits. Documentés. Vérifiables. Exactement le genre de matière que l’IHRA a été fondée pour examiner. Le Service public fédéral Affaires étrangères a interprété cela comme une charge contre l’État, si l’on en juge par la suite donnée au dossier : courrier, exclusion, et un silence obstiné.

Reste ici une question centrale : qu’est-ce que l’IHRA, si ce n’est pas le lieu où un expert belge peut nommer l’antisémitisme en Belgique ?

L’Institut Jonathas, que Kotek a cofondé avec Viviane Teitelbaum, a répondu avec une clarté que les institutions universitaires auraient dû trouver avant lui. Les signataires du communiqué — Teitelbaum, Doubi Ajami, Marina Blitz, Richard Laub — ont qualifié la décision de « consternante », refusant de lire dans l’intervention de Kotek autre chose qu’un « constat documenté ». Le Congrès juif européen a rejoint cette condamnation, posant la question en termes simples et implacables : il a été écarté pour avoir fait précisément ce pour quoi l’IHRA existe. La LICRA française a parlé d’atteinte grave à la liberté intellectuelle. L’American Jewish Committee a exigé sa réintégration immédiate, jugeant qu’il n’existe pas de profil plus qualifié pour siéger dans cette délégation.

Les voix se sont élevées de partout. Sauf d’où elles auraient dû s’élever en premier.

Faut-il vraiment rappeler qui est Joël Kotek ? Docteur en sciences politiques de l’Institut d’Études Politiques de Paris, formé à l’ULB, auteur d’une trentaine de livres, dont Le Siècle des camps — couronné du prix Chateaubriand, traduit en six langues — consacré à l’une des réalités les plus difficiles que le XXe siècle ait produit. Il a enseigné à l’ULB pendant plus de deux décennies, de 1999 à 2023, avant d’accéder en octobre de cette année-là au statut de professeur émérite — statut qu’il ne confond pas avec une retraite : il continue d’y assurer son enseignement spécifique sur les génocides, parce que cet enseignement-là, précisément, il ne lâche pas. Ce n’est pas un détail biographique. C’est un choix. Transmettre la connaissance des mécanismes d’extermination à des étudiants qui n’ont pas connu le XXe siècle, dans une université qui accueille désormais des populations pour lesquelles cette mémoire est étrangère ou ennemie — c’est un acte de résistance ordinaire, accompli semestre après semestre, sans fanfare. Il a dirigé la formation au Mémorial de la Shoah à Paris, siégé dans les conseils scientifiques du Musée de Malines, de la Revue d’Histoire de la Shoah, de l’ISGAP, de Yahad in Unum. Il est le correspondant belge du Centre Kantor de l’Université de Tel Aviv. Il a témoigné devant des assemblées, des parlements, des instances où sa parole faisait autorité parce qu’elle est fondée, sourcée, construite. Ce n’est pas le profil d’un provocateur. C’est le profil d’un homme qui, précisément, n’a jamais eu besoin de l’être pour être entendu.

Et c’est cela qui dérange.

Ce que le SPF Affaires étrangères a sanctionné, ce n’est pas un écart, une outrance, une parole irresponsable. C’est un diagnostic. Et ce diagnostic a un nom que j’utilise moi-même depuis plusieurs années dans mes travaux : l’antisémitisme d’État par omission — c’est-à-dire ce moment où la somme des non-décisions publiques, des classements sans suite et des silences répétés finit par produire, de facto, un déséquilibre répété au détriment des Juifs. Non pas l’antisémitisme bruyant, affiché, revendiqué — celui-là, la Belgique sait le condamner quand la pression internationale l’y contraint — mais l’antisémitisme silencieux de l’institution qui regarde ailleurs, qui laisse faire. L’affaire des mohalim d’Anvers en est l’illustration la plus nette. Le même État qui alerte, par la voix de l’OCAM, sur la menace qui guette la communauté juive comme cible prioritaire — et qui éloigne, dans le même mouvement, celui qui analyse ces menaces depuis une tribune internationale. Ce n’est pas de l’incohérence. C’est de la cohérence d’un autre type.

La Belgique, pays dont l’antisémitisme traverse tous les partis politiques, a décidé qu’un de ses représentants experts ne pouvait plus nommer, depuis une tribune internationale, ce que ses propres services de sécurité documentent par ailleurs. Le même diagnostic que Kotek pose depuis des décennies, avec la même méthode, la même rigueur, le même refus de l’euphémisme confortable.

L’ULB n’a rien dit. Oxford n’a rien dit. Et le silence de l’ULB, en particulier, mérite qu’on s’y arrête — car il y a quelque chose de profondément révélateur dans le fait qu’une institution fondée sur le principe du libre examen, qui avait choisi en novembre 1941 de fermer ses propres portes sous l’occupation nazie plutôt que d’enseigner sous la contrainte, qui avait vu ses étudiants rejoindre la résistance et ses murs devenir le symbole de ce que la vie intellectuelle oppose à la barbarie, soit aujourd’hui capable de regarder l’un de ses professeurs se faire évincer pour avoir nommé l’antisémitisme devant l’instance internationale précisément dédiée à ce travail —  et de ne pas bouger, de ne pas parler, de ne pas même formuler une question. Ce n’est pas de la neutralité. C’est une capitulation différée.  L’université qui résistait aux nazis ne résiste plus, aujourd’hui, à la pression diffuse — sans uniforme, sans date précise — d’un climat où nommer la haine contre les Juifs est devenu politiquement coûteux. Ce n’est plus la même université. Ou plus exactement : c’est la même université, qui a cessé d’être elle-même. Et cela porte un nom : trahison.

Kotek n’a pas dit son dernier mot. C’est un revers, certes, pas une fin — et lui, mieux que quiconque, sait la différence. Un homme qui a consacré sa vie entière à comprendre comment les sociétés cèdent à la pression du silence ne peut pas, lui, s’y soumettre. Ce serait se renier. Il s’est toujours tenu droit face à l’adversité — dans ses écrits, dans ses cours, dans les salles où personne d’autre n’osait formuler ce qu’il formulait. Cette droiture-là ne se négocie pas, ne s’administre pas, ne s’évince pas par courrier. Elle revient.

Je reprends, avec d’autres, le flambeau. Ma plume est peut-être plus acérée — c’est le privilège de la jeunesse et de l’indignation intacte — mais elle n’en est pas moins sourcée, factuelle, documentée. C’est un héritage direct : celui d’un professeur qui m’a appris que la rigueur n’est pas l’ennemi de la ferveur, que l’on peut nommer avec précision ce que d’autres refusent de regarder, et que le prix de cette lucidité-là vaut toujours d’être payé. Je dénonce l’antisémitisme d’État par omission en Belgique parce que Joël Kotek m’a montré que le silence des institutions est lui-même une forme d’action. Une forme de choix.

Merci, Professeur. À moi comme à d’autres Juifs qui avons fréquenté cette université devenue perméable à un climat islamiste militant, où les Juifs savent qu’ils ne sont plus chez eux comme ils l’étaient, vous nous donnez la force de nous battre. C’est votre legs le plus durable — et nous le portons.

Caelum certe patet.

© 2026 – Fundji Benedict

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