L’antisémitisme et ses différentes traductions historiques n’ont jamais constitué, comme l’indique Guillaume Erner (1), des problématiques sociologiques à part entière, en dehors de contributions particulières, celles d’Émile Durkheim, de Raymond Aron ou encore de Talcott Parsons et d’Hannah Arendt. À ce titre, la théorie du « bouc émissaire » a longtemps prospéré en tant qu’explication centrale du phénomène, occultant d’ailleurs le fait que celui-ci a pourtant existé dans des périodes « fastes » et que certaines crises sociales se sont déroulées sans manifestation antisémite caractérisée.
Or, la résurgence des haines envers le peuple juif réinterroge aujourd’hui immanquablement la sociologie, et ceci au moment où les tensions sociales, culturelles et géopolitiques sont de plus en plus prégnantes au sein des sociétés occidentales. Force est cependant de reconnaître les réticences de la discipline à investir le sujet, parce qu’elle est elle-même prisonnière, parmi bien d’autres prétextes, des pensées « dominantes ». L’enjeu de la démarche sociologique, à même d’établir les faits, est bien de rechercher les causes profondes de ce fléau dévastateur pour la cohésion nationale et de saisir les ressorts idéologiques qui alimentent les violences antisémites.
Quand la sociologie demeure « aveugle et sourde à des questions qui taraudent la société et dont les citoyens ont une conscience aiguë » (2), celle-ci tend alors à se réfugier dans le déni…
Olivier Galland et Gérard Grunberg (3), dans leur contribution au dernier ouvrage collectif dirigé par Pierre-André Taguieff et coordonné par David Reinharc (4), en dénoncent les effets néfastes à travers deux exemples récents :
– d’une part, en réaction à la publication d’une enquête de l’IFOP (5), menée en 2025, sur les représentations des musulmans de France à l’égard de l’islam et de l’islamisme ;
– d’autre part, à propos de la suspension d’un projet d’enquête du Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF) (6) sur l’antisémitisme, commandité par le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche.
« Ne rien voir, ne rien dire, ne rien entendre… »
Dans le premier cas, il s’est agi de relayer les plaintes d’associations musulmanes accusant l’IFOP « de distiller le poison de la haine dans l’espace public », ainsi que celles de députés LFI arguant de la nocivité d’une telle enquête, « au service d’un agenda islamophobe de l’extrême droite » et porteuse de « suspicion, de stigmatisation et de division » (sic).
Les associations de chercheurs en sociologie et en science politique n’ont pas vraiment hésité à reprendre ces assertions mensongères, en instillant l’idée que ce sondage « commercial » serait biaisé et truffé d’erreurs méthodologiques.
Et jusqu’à remettre en cause la compétence même de l’institut de sondage, organisme privé pourtant parfaitement reconnu pour sa rigueur scientifique et venant en appui, depuis des décennies, à de nombreuses recherches sociologiques initiées par différents laboratoires universitaires.
La richesse des statistiques recueillies ne semble pas, en effet, intéresser la profession, considérant, si nous suivons le raisonnement, que les questions posées seraient alors de « fausses questions », issues d’une opinion « manipulée », et donc indignes de relever du champ des sciences sociales…
Comme le précisent les deux auteurs, cette sociologie du « déni » affirme, au fond, que le « peuple pense mal » et qu’il est parfois nécessaire de le « convaincre que ses idées ne correspondent pas à une réalité tangible ».
Plus encore, il est plus que suspect de faire des musulmans, entendus d’abord comme des « victimes », selon les principes de la sociologie « dominante » (7), « des acteurs potentiellement menaçants ».
Et pourtant, il est question ici, objet central de la sociologie, de cerner les contours d’un nouveau phénomène social : celui, en l’occurrence, de la « réislamisation de la population musulmane », étayée par différents comportements, véritables « marqueurs » de différenciation, notamment « un haut degré de religiosité qui va de pair avec une montée de l’orthopraxie en matière alimentaire, vestimentaire et de relations entre les sexes » (8).
Gilles Kepel, spécialiste du Moyen-Orient, avait lui-même, au cours des années 1990, interpellé les sociologues sur ce processus — et ses dégâts sociaux — de « réaffirmation identitaire » des jeunes issus de l’immigration venant des pays du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne (9).
Les résultats analysés attestent donc de la véracité de cette évolution, devenue « pérenne au fil des générations », et du développement, en parallèle, d’une « logique de contre-société »…
À cet égard, il est regrettable que les chercheurs spécialistes de l’islamisme et de l’influence de ses réseaux dans nos sociétés ne soient pas suffisamment soutenus par le CNRS et les institutions académiques de recherche, à l’instar de Florence Bergeau-Blackler (10).
Regrettable également que la sociologie « officielle » choisisse délibérément de ne pas lire ce dont rend compte le sondage CSA, réalisé en 2022, attestant que 80 % des Français s’inquiètent des manifestations de « racisme anti-Blanc » (11) — non sans lien d’ailleurs avec l’antisémitisme — qui s’installent dans les écoles, les quartiers et les hôpitaux…
Parce que la théorie est jugée « nauséabonde et complotiste », le déni sociologique s’impose là aussi, renvoyant au mieux à une « légende inventée par l’extrême droite », et donc à une réalité qui ne peut être ni nommée, ni encore moins quantifiée.
Le choix de la censure
Concernant le projet d’étude sur l’antisémitisme cité plus haut, celui-ci a suscité l’opposition frontale des autorités de Sciences Po (12), mettant en doute sa « scientificité » et surtout — en dépit des précisions apportées par l’IFOP quant au respect des normes du règlement général sur la protection des données (RGPD) — la garantie de confidentialité des informations collectées, avec le risque d’un « fichage des répondants… ».
Olivier Galland et Gérard Grunberg indiquent, à juste titre, qu’il aurait alors été plus honnête, pour la profession dans son ensemble, de proposer son aide technique aux équipes du CEVIPOF — chercheurs dûment expérimentés — afin d’affiner la structure du questionnaire et d’éviter les éventuels biais méthodologiques (13).
Les opposants, appuyés par la Ligue des droits de l’homme et les sphères politiques d’extrême gauche, ont préféré les « procès d’intention », en réclamant officiellement l’abandon de la démarche d’enquête… Une attitude de refus motivée, sans doute, par la peur de voir révélés des résultats gênants pour l’image même de la communauté universitaire…
Redoutant, pure hypothèse, la mise en évidence — dans des proportions qu’il conviendrait précisément de mesurer ! — de sentiments de haine des Juifs pouvant prospérer au sein du corps professoral et de certains établissements assurant, par divers canaux, la promotion de l’antisémitisme.
Craindre la « droitisation » du débat public et la menace que celle-ci ferait alors peser sur la recherche en sciences sociales — et l’évoquer comme prétexte et justification de la victoire de la censure —, c’est pratiquer le mélange des genres, contrevenant, par voie de conséquence, aux principes épistémologiques censés guider la science et la production des connaissances.
Vers la recherche de l’objectivité…
En effet, si la sociologue Caroline Ibos a plutôt raison d’affirmer que la « neutralité scientifique est au mieux une illusion », il n’en demeure pas moins que tout chercheur a un devoir d’objectivité.
Le statut scientifique de la sociologie repose, en effet, sur la capacité de celle-ci à définir clairement son objet d’étude, à s’appuyer sur des méthodes d’enquête éprouvées et à vérifier la pertinence des théories confrontées au réel…
Nathalie Heinich (14) met ainsi en garde la communauté des professionnels de la sociologie contre cette tentation d’adopter un certain parti pris militant, hérité de l’engagement intellectuel de Pierre Bourdieu.
Aussi incontournable qu’il soit dans le domaine de la sociologie, l’auteur de La Distinction (1979) a fortement influencé la posture actuelle, qui consiste à véhiculer des points de vue idéologiques « bien-pensants », habillés en théories scientifiques et soutenus par un jargon quelque peu excessif…
Et à privilégier également, sans caricaturer la pensée bourdieusienne, un corpus explicatif autour du concept de « domination », imposé comme « réalité incontestée » et qu’il apparaît impossible de « relativiser ou d’inverser ».
Le rôle du sociologue est de décrypter les situations vécues, de leur donner une lecture distanciée, en conservant une indépendance vis-à-vis du « prêt-à-penser » dominant, au moment même où le débat idéologique se radicalise autour du « wokisme », du décolonialisme, de l’intersectionnalité et de la cancel culture.
Nos universités, devenues, pour certaines d’entre elles, des lieux de manifestations de violence, doivent, en ce sens, demeurer des « temples du savoir », faisant du respect de la liberté de choix des enseignements et des sujets de recherche scientifique une vertu cardinale et indépassable.
À cet égard, l’antisémitisme et l’évolution de ses représentations constituent, sans conteste, du fait de leurs caractéristiques et de leurs conséquences sur la survie même de la cohésion nationale, un champ d’étude légitime, supposant la mobilisation de moyens d’enquête adaptés à la diversité des problématiques à traiter.
La réalité du fléau de l’antisémitisme
Sur la question de l’antisémitisme, comme sur d’autres questions dites « sensibles », nous pourrions dire que la sociologie « académique » est rattrapée par la réalité des chiffres, « têtue » par nature.
Depuis les massacres du 7 octobre 2023 dans le nord d’Israël, perpétrés par l’organisation terroriste du Hamas, et la réaction militaire de l’État hébreu qui a suivi à Gaza, une violente « rhétorique » antisioniste s’est effectivement répandue dans une partie de l’opinion française, notamment au sein de la jeunesse et, de façon encore plus affirmée, chez les jeunes de confession et de culture musulmane (15).
Le nombre total d’actes antisémites en France s’élève, en 2025, à 1 320, dont 126 agressions physiques, contre 108 en 2024. En effet, la cible demeure, à plus de 67 %, des atteintes à la personne, confirmant l’installation durable « d’un antisémitisme diffus sur le territoire et de plus en plus violent » (16).
La liste des faits de violence commis depuis 2023 est très longue. S’y agrègent, dans le contexte conflictuel du Moyen-Orient, les attaques récentes contre des cibles juives en Europe, revendiquées par le groupe Harakat Ashab al-Yamin al-Islamiyya, relevant de la « sphère » des réseaux pro-iraniens.
Après l’attentat de Bondi Beach, à Sydney, du 14 décembre 2025, la sociologue franco-israélienne Eva Illouz s’est aussi très justement interrogée sur les formes nouvelles de l’antisémitisme, désormais traduit en « haine politique ». Celle-ci, dit-elle, « propagée dans le monde entier, épouse, sous le couvert de l’antisionisme, un projet antisémite ancestral : priver les Juifs d’un foyer… ».
L’historien Marc Knobel a insisté, de son côté, sur les discours tenus dans l’espace public, produisant cet « antisémitisme d’atmosphère » — et, précisons-le, incitant au basculement vers la haine viscérale (17).
Ainsi, selon le baromètre biannuel installé depuis 2014 par la Fondapol et l’American Jewish Committee (AJC), avec le concours de l’IFOP, le conflit « israélo-palestinien », ayant alors resurgi sur l’agenda géopolitique, aura sans aucun doute « mis en mouvement l’antisémitisme » dans sa « version » actuelle, alors même qu’il était déjà fortement présent dans une fraction de la population française (18).
Cette nouvelle enquête, menée en 2024, a mis au jour ce constat glaçant de la propagation d’un « antisémitisme culturel qui ignore l’histoire », voire la dénigre, sur fond de propos « outranciers et révisionnistes » diffusés sur les réseaux sociaux.
Rappelons ici, pour mémoire, les résultats éclairants publiés lors de la sortie du baromètre, témoignant « d’indices de pénétration » de l’antisémitisme :
– 23 % des Français considèrent « que les Juifs ne sont pas des Français comme les autres » ;
– un peu plus d’un Français sur dix déclare « que le départ de certains Juifs pour aller vivre en Israël ou dans d’autres pays est plutôt une bonne chose pour la France » — chiffre qui a doublé depuis 2020 ;
– 46 % des Français partagent au moins six « préjugés antijuifs » ; 49 % soutiennent, par exemple, que les Juifs disposent de « lobbies très puissants qui interviennent au plus haut niveau » (19) ;
– 40 % des moins de 35 ans indiquent « qu’Israël se comporte avec les Palestiniens comme les nazis avec les Juifs » ; cette assertion est partagée par 65 % des moins de 35 ans de confession musulmane ;
– en lien avec ce jugement sur la « détestation d’Israël », une sympathie est exprimée, en parallèle, à l’égard du Hamas, par 14 % de ces jeunes de moins de 35 ans, et à hauteur de 27 % chez ceux de confession musulmane ;
– un jeune sur vingt déclarait, peu de jours après la Journée internationale en faveur de la mémoire des victimes de la Shoah, le 27 janvier 2025, que « le génocide décidé par le régime nazi était une invention» ;
– 25 % des Français juifs affirment « avoir subi un acte antisémite depuis le 7 octobre 2023 », tandis que 86 % d’entre eux disent « craindre d’en être victimes ».
Ajoutons à ce tableau général que 29 % des répondants en proximité avec La France insoumise « considèrent que la création d’Israël est le fruit d’une entreprise raciste », contre 16 % au sein de la population française.
Les enquêtes qualitatives conduites en leur temps, notamment par le sociologue Didier Lapeyronnie (20), ont aussi révélé ce malaise ambiant, en évoquant la généralisation d’un « sentiment antisémite » dans les quartiers populaires, et plus particulièrement au sein des populations se disant elles-mêmes discriminées…
L’antisémitisme s’érige alors en « représentation du monde » dans laquelle une grande partie des jeunes provenant de l’immigration extra-européenne, « plus perméables aux préjugés antisémites », trouvent la justification de leur propre échec social…
Le verbatim suivant en résume l’esprit : « les Juifs sont partout et moi je suis nulle part ; s’ils n’étaient pas partout, je ne serais pas nulle part ».
Pour autant, la société française, dans son ensemble, ne peut être qualifiée d’antisémite, se montrant préoccupée par la montée de ces sentiments de haine. 76 % des personnes interrogées, dans ce même baromètre, estiment, en effet, que « l’antisémitisme est un problème qui concerne tous les Français », tandis que 80 % d’entre elles affirment que « la justice ne condamne pas assez sévèrement les auteurs des actes antisémites ».
Ces grandes tendances sont aussi perceptibles dans différents pays occidentaux au sein desquels vivent d’importantes communautés juives, à l’instar des États-Unis et du Royaume-Uni.
L’enquête réalisée, en début d’année 2024, par le think tank Henry Jackson Society auprès de 1 000 musulmans britanniques, en « dit long » sur le rapport au conflit « israélo-palestinien » et à l’antisémitisme.
Ainsi, un seul musulman britannique sur quatre considère « qu’Israël a le droit d’exister » !
Antisémitisme : quelles problématiques sociologiques ?
Si les études sur l’antisémitisme ont aussi leur propre histoire, variant dans leurs conclusions en fonction des époques et des circonstances (21), Pierre-André Taguieff avait eu la prescience de débusquer, dès le début des années 2000, l’installation de cette « nouvelle judéophobie » (22), « post-nazie », marquée par un « antisionisme radical », soutenu principalement par les milieux sociaux d’origine musulmane et l’extrême gauche.
L’historien des idées insistait alors sur la nécessité de s’interroger sur la signification de « l’antisémitisme » — ayant succédé à « l’antijudaïsme » reposant sur des arguments religieux —, une expression « générique » jugée « inadaptée pour rendre compte de toutes les composantes antijuives » (23).
La notion de « judéophobie » (24) lui est apparue, en effet, plus juste, désignant une attitude « réactionnelle » vis-à-vis du Juif, diabolisé et fantasmé, au travers des « grands mythes accusatoires » qui ont jalonné l’histoire de la persécution : des « lois antijuives » à l’extermination de la race « inférieure », en passant par la spoliation et l’isolement…
Plus encore, sa démonstration le conduit à identifier les différentes facettes contemporaines de cette « judéophobie », pratiquée depuis les années 1970 par l’islamisme, dénonçant le « complot sioniste mondial », ourdi par l’État d’Israël, accusé, à partir d’une inversion des valeurs, « d’impérialisme et de fascisme ».
Pierre-André Taguieff nous fait observer cet « effet oxymorique » par le biais de la « nazification du nationalisme juif ». Ainsi, la « judéophobie » islamiste vise, d’une part, à « occidentaliser » le peuple juif, « perçu alors comme des Blancs colonialistes et racistes », et, d’autre part, à exploiter une « vulgate anti-israélienne ».
« Racisme dirigé contre les Juifs » tout au long du XIXe siècle jusqu’à la fin du IIIe Reich, l’idéologie antisémite se serait donc recentrée, depuis la création de l’État hébreu, autour d’une critique « islamisée» du sionisme.
Ce cadre explicatif, réactualisé et argumenté, nourrit sans aucun doute le débat scientifique, en offrant des champs d’exploration inédits pour les sciences sociales.
La masse des données empiriques accumulées ne peut d’ailleurs que motiver le renouvellement de la recherche sociologique sur le sujet, à condition que celle-ci en finisse avec ses tabous et cesse de se recroqueviller sur ses certitudes…
L’antisémitisme renvoie, dans notre pays, à bien des paradoxes — qui allient tolérance globale et diffusion des haines dans certains « univers » de la population —, suscitant, en effet, de nombreux questionnements, dont la sociologie et la science politique, appuyées par bien d’autres expertises multidisciplinaires — juridiques, philosophiques et historiques —, devraient se saisir au nom de la liberté académique.
Nous retenons ici quelques-unes de ces interrogations majeures :
Comment cerner ce qui fait la spécificité de l’antisémitisme, ne pouvant être totalement assimilé à d’autres formes de racisme, au regard des « passions antijuives » qui ont émaillé l’histoire ?
Est-il encore possible de distinguer antisémitisme et antisionisme (25), et comment ces deux termes sont-ils réellement appréhendés par l’opinion publique ?
En quoi les discours associant État d’Israël, société israélienne et Juifs de France créent-ils une confusion politique, source de fabrication de l’antisémitisme et d’exacerbation des tensions communautaires ?
Par quels moyens l’État et la démocratie française, berceau des Lumières, peuvent-ils se protéger de l’obscurantisme et de ces violences ancestrales — propagés, notamment, par l’intermédiaire de plateformes numériques —, par l’affirmation d’une politique pénale de fermeté, à la hauteur des préjudices et de la gravité des situations ?
De quelle manière entretenir le devoir de mémoire, encourager un débat ouvert sur les tragédies du passé et transmettre dans nos écoles, par l’éducation et la pédagogie, les leçons essentielles de l’Histoire (26) ?
Comme nous l’avions déjà indiqué, les actes génocidaires du 7 octobre 2023 ont d’une certaine façon « testé l’efficacité et la solidité de l’acquis éducatif » issu du procès de Nuremberg, qui avait marqué une véritable « rupture historique » après des siècles de persécutions ayant échappé à la réponse de la justice internationale.
Au-delà même de ces questionnements, la sociologie, avec ses méthodes, ses regards et ses « visions » anticipatrices, a l’obligation d’investir ce champ : identifier les racines sociales profondes de l’antisémitisme et « déconstruire », au sens méthodologique du terme, les fondements idéologiques et les discours qui agissent en relais amplificateurs de la haine sous toutes ses formes.
Le combat en faveur de la défense d’un idéal républicain, sur la base d’une société unie et fraternelle, s’impose à nouveau comme une nécessité absolue.
Au lieu de pratiquer la diabolisation, en dénonçant, par souci de disqualification, les agissements de « fascistes imaginaires » à tous les étages de nos institutions, plaidons sans attendre pour une recherche ouverte, tolérante et rationnelle.
Associons « intelligence collective, arguments de la raison et sursaut des consciences » (27), comme le préconise le recueil dirigé, en 2025, par Daniel Salvatore Schiffer, appelant à la vigilance de tous les instants face à la « déraison antisémite ».
© Philippe Mocellin
Notes
(1) Cf. Guillaume Erner, Expliquer l’antisémitisme, PUF, 2012
(2) Cf. Olivier Galland, La sociologie du déni, Le Débat, n° 197, 2017
(3) Respectivement sociologue (directeur de recherche émérite au CNRS) et politologue (ex-directeur scientifique de Sciences Po)
(4) Cf. Pierre-André Taguieff (dir.), LFI, anatomie d’une perversion, Ed. David Reinharc, 2026. Voir les contributions respectives de Olivier Galland, Gérard Grunberg, Sur la participation d’universitaires aux campagnes de disqualification de deux enquêtes (parue aussi sur le site de la revue Telos) et de Alix L’Hospital, Baptiste Gauthey, Bataille autour d’un sondage sur l’antisémitisme à l’université : les dessous de sa suspension (publiée également sur le site de L’Express, le 8 décembre 2025)
(5) Cf. Etat des lieux du rapport à l’islam et à l’islamisme des musulmans de France, IFOP, 2025 (échantillon de 1 005 personnes de religion musulmane)
(6) Laboratoire de recherche sous la tutelle conjointe de l’Institut d’Etudes Politiques (IEP) de Paris et du CNRS
(7) En référence notamment à l’enquête « Trajectoires et Origines 2 » (TeO2), réalisée par l’INED et l’INSEE, à la fin des années 2000. Le pilote de cette étude, Patrick Simon, conteste l’idée de « sociologie victimaire », au regard du fait que ce travail de recherche ne portait pas sur les « valeurs » des enquêtés mais sur leurs conditions de vie
(8) Cf. IFOP, 2025, op.cit.
(9) Cf. également Simone Langois, Le multiculturalisme à la lumière de la sociologie de Raymond Boudon, Revue européenne des sciences sociales, 57-1, 2019
(10) Cf. Florence Bergeau-Blackler, Le frérisme et ses réseaux, Odile Jacob, 2023 et également, Le djihad par le marché, Odile Jacob, 2025
(11) Cf. l’ouvrage de François Bousquet, Le racisme anti-blanc, La nouvelle librairie, 2025 ainsi que le fascicule « historique » de Tarik Yildiz, Le racisme anti-blanc. Ne pas en parler : un déni de réalité, Puits de Roulle, 2010
(12) S’ajoute à cette prise de position (cf. communiqué du 25 novembre 2025 des associations françaises de sociologie et de science politique), la publication d’un article par deux chercheurs, la politiste Nonna Mayer et le sociologue Vincent Tiberj
(13) Des questions concernant principalement les préjugés antisémites, Israël et les conflits « israélo-arabes », utilisées, précédemment, par les études de la Fondapol, de l’AJC et de l’IFOP (pôle Opinion et Stratégies d’entreprise) in Dominique Reynié, Anne-Sophie Sebban-Bécache, Radiographie de l’antisémitisme en France, octobre 2024 (sur la base d’une enquête menée auprès de trois échantillons distincts : un échantillon représentatif de l’ensemble des français, un échantillon de français de confession musulmane et un autre échantillon de français de confession juive).
(14) Nathalie Hienich, Penser contre son camp. Itinéraire politique d’une intellectuelle de gauche, Gallimard, 2025 et également Misères de la sociologie critique, Cairn Info, n° 197, 2017/5
(15) Cette tendance à l’augmentation des actes antisémites est visible, au moins en France, à partir des années 2000, après l’intifada de l’automne de la même année
(16) Cf. rapport officiel du Service de Protection de la communauté juive. A noter, qu’entre janvier et juin 2025, 646 faits antisémites ont été recensées en France, soit une hausse au global de 112 % de ces actes entre 2023 et 2025
(17) Nous invitons nos lecteurs à se reporter à notre tribune publiée, en 2025, avec le soutien de l’Association Zakhor, cf. Philippe Mocellin, Philippe Benguigui,L’antisémitisme, maladie de l’humanité
(18) Cf. les analyses conjointes de Dominique Reynié et d’Anne-Sophie Sebban-Bécache, op.cit., octobre 2024 et celles de Frédéric Dabi, directeur général de l’IFOP et François Legrand, directeur d’études IFOP
(19) Accompagné par la thématique du « Juif et de l’argent », relayée par différents courants politiques, le parti nazi mais aussi par la gauche historique anticapitaliste. Cf. Bernard Bruneteau, Stéphane Courtois, Les gauches antisémites, Fondapol, juin 2025
(20) Cf. Didier Lapeyronnie, La demande d’antisémitisme (antisémitisme, racisme et exclusion sociale) in Etudes du Crif, n°9, 2005
(21) Citons, ainsi, parmi d’autres références :
– François de Fontette, Sociologie de l’antisémitisme, PUF, Que sais-je ?, 1984
– Dominique Schnapper, Paul Salmona, Perrine Simon-Nahum, Réflexions sur l’antisémitisme, Odile Jacob, 2016
– Nonna Mayer, Permanences et renouveau de l’antisémitisme en France, Communications n° 107, 2020 (analyse du sondage annuel effectué par la Commission Nationale consultative des droits de l’homme -CNCDH -, insistant, à partir du recensement d’actes antisémites de l’année 2018, sur le renouvellement des préjugés envers les juifs – « critique d’Israël et antisionisme » – et la persistance, dans le même temps, de « vieux jugements stéréotypés et traditionnels », renvoyant à « l’imaginaire anti-juif »)
(22) Cf. Pierre-André Taguieff, La nouvelle judéophobie, Mille et une nuits, 2002, décrivant un antisémitisme qui associe « antisionisme et processus d’islamisation »
(23) C’est le libre penseur allemand Wilhelm Marr qui donne, en 1879, cette « vision moderne de l’antisémitisme (….) imprégnée de matérialisme biologique », impliquant « une réaction de défense contre une communauté conquérante » (race juive).
(24) Le terme « judéophobie » est né, en 1882, par la « plume du médecin russe, Léo Pinsker ».
(25) En référence aux débats autour de la proposition de loi Yadan contre l’antisémitisme (finalement retirée, avant la fin de son examen à l’Assemblée nationale), qui élargissait le champ d’infraction « d’apologie du terrorisme », en indiquant que « la haine d’Israël est consubstantielle de la haine des juifs » (une évolution contestée qui pourrait, selon les contempteurs du texte, empêcher toute velléité de critique politique de l’État hébreu)
(26) Cf. tribune op.cit. 2025 (note 17)
(27) Cf. Daniel Salvatore Schiffer (dir.), Critique de la déraison antisémite (un enjeu de civilisation, un combat pour la paix), Ed.Intervalles, 2025.

Philippe Mocellin, docteur en science politique, maître de conférences associé de 2013 à 2019 à l’université de Poitiers, est l’auteur d’ouvrages de sociologie, d’essais et de contributions géopolitiques touchant au Moyen-Orient. Il est par ailleurs coauteur de l’ouvrage collectif dirigé par Daniel Salvatore Schiffer, Critique de la déraison antisémite. Un enjeu de civilisation, un combat pour la paix, publié aux éditions Intervalles en 2025.


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