Antisémitisme contemporain et crise de l’ordre westphalien
Golders Green, fin avril 2026. Au cœur de ce quartier du nord-ouest de Londres où la communauté juive prie, étudie et habite depuis plus d’un siècle, deux hommes sont poignardés en pleine rue. L’agresseur est neutralisé par deux policiers et un passant ; l’unité antiterroriste britannique se saisit immédiatement de l’enquête. L’attentat est revendiqué, en ligne, par un groupe jusqu’alors inconnu — le Harakat Ashab al-Yamin al-Islamiya — dont les premières apparitions avaient accompagné, six semaines plus tôt, l’explosion qui éventra la façade de la synagogue de Liège. Entre ces deux dates, un incendie criminel dans le quartier juif d’Anvers, des attentats déjoués aux Pays-Bas, des incendies visant des lieux juifs du nord de Londres, et — toujours en arrière-plan — le souvenir de la synagogue de Manchester frappée le 2 octobre 2025. La plateforme belge antisemitisme.be a enregistré, pour la seule année 2025, une hausse de près de quatre-vingts pour cent des actes antisémites, soit le record absolu depuis sa création — un phénomène qui n’a rien d’une singularité nationale.
Devant ce paysage, la tentation est forte de raisonner par accumulation. Une attaque s’ajoute à une autre, une statistique commente la précédente, et l’on conclut, comme de coutume, à une « montée de l’antisémitisme » que l’État promet de combattre par davantage de policiers, davantage de caméras, davantage de campagnes mémorielles. Cette grammaire de la réponse n’est pas illégitime. Elle est simplement périmée. Les caméras filmeront, les patrouilles passeront, les ministres se succéderont aux pupitres — et le phénomène poursuivra sa course, parce qu’il n’est plus tout à fait ce que les institutions croient combattre.
Ce que révèlent en réalité GoldersGreen, Liège, Anvers, Heemstede et leurs prolongements numériques, ce n’est pas seulement la réactivation d’une vieille haine. C’est l’irruption, dans nos rues, d’une menace dont la structure même échappe à l’ordre politique sur lequel nous comptons depuis quatre siècles. Un groupuscule revendique sur Telegram des attentats commis dans cinq pays ; ses logos miment ceux du Hezbollah libanais et du Corps des gardiens de la révolution iraniens ; les services de renseignement le soupçonnent d’être l’instrument d’une guerre hybride pilotée depuis Téhéran. Les exécutants matériels, eux, sont recrutés sur des messageries ; jeunes, locaux, sans liens organiques antérieurs avec le commanditaire. Le citoyen attaqué est belge, français, britannique, néerlandais ; l’agresseur agit sur le territoire mais la chaîne d’autorité, de financement, d’idéologie et de revendication court à travers une dizaine de juridictions et autant de plateformes. L’État national, dépositaire historique de la sécurité de ses citoyens, se trouve confronté à un péril qui ne reconnaît plus la frontière comme principe d’organisation parce qu’il a été conçu, précisément, pour la déborder.
Nous sommes entrés dans l’un de ces moments où une crise apparemment politique révèle, à qui veut l’examiner, une transformation plus profonde de l’architecture du monde. La convergence formée depuis une dizaine d’années entre une partie de la gauche radicale occidentale et plusieurs courants de l’islam politique n’est pas une anomalie conjoncturelle ; les étiquettes commodes de wokisme ou d’islamo-gauchisme en masquent la portée réelle. Ce que nous observons n’est pas seulement une coalition idéologique. C’est l’un des symptômes les plus lisibles d’une rupture d’époque : l’affaiblissement accéléré de l’ordre westphalien, et ce que cette mutation signifie pour les Juifs d’Occident.
Pour le comprendre, il faut d’abord se rappeler ce qui avait été construit. En 1648, après trois décennies de guerres de religion qui avaient ravagé l’Europe centrale, les puissances européennes conclurent à Münster et à Osnabrück les traités qui allaient fournir l’une des matrices de la modernité politique. La paix de Westphalie ne fut pas seulement un règlement diplomatique : elle institua une grammaire politique. À l’intérieur d’un territoire donné, l’État devenait l’autorité ultime ; à l’extérieur, nul empire religieux, nulle puissance idéologique, nul universalisme concurrent n’était censé pouvoir se substituer à lui. De cette ordonnance naquit le pacte moderne : le citoyen donnait sa loyauté, son impôt, parfois sa vie ; l’État, en retour, garantissait sa sécurité, ses droits civiques et son égalité devant la loi. Ce contrat rendit possible une grande partie de la modernité qui suivit : l’émancipation des Juifs en 1791, la construction des États-nations, la Charte des Nations unies en 1945, la Déclaration universelle des droits de l’homme — et jusqu’à l’Union européenne elle-même, qui n’abolit pas l’État mais l’inscrit dans un cadre supranational.
Pour les Juifs d’Europe, cet ordre fut bien davantage qu’une abstraction juridique. Il fournit l’architecture politique qui rendit possible leur transformation en citoyens égaux. L’émancipation juive n’a pu fonctionner que parce que l’État moderne disposait d’une autorité suffisante pour imposer l’égalité civile contre les résistances de l’Église, des corporations, des aristocraties locales et de la rue. Le Consistoire napoléonien, le Board of Deputies britannique, les communautés juives allemandes et belges furent édifiés sur ce présupposé : l’État, en dernière instance, honorerait sa part du pacte. Lorsque l’Allemagne nazie rompit catastrophiquement ce contrat entre 1933 et 1945, la reconstruction d’après-guerre tenta de le restaurer sur des bases renforcées : institutionnalisation de la mémoire de la Shoah, législation antidiscriminatoire, protection policière des synagogues, dispositifs administratifs de lutte contre l’antisémitisme. Toutes ces réponses obéissaient à une logique westphalienne : l’État identifiait la menace, mobilisait ses instruments et protégeait ses citoyens. Or c’est ce pacte qui entre aujourd’hui en crise. Non sous les coups d’une armée étrangère, mais sous la pression d’un ordre politique diffus, qui agit au-dessus de l’État, en dessous de l’État et parfois à travers lui, selon des modalités étrangères à la logique westphalienne.
C’est ici que la question juive redevient le sismographe de l’ordre politique. La convergence opérationnelle entre la gauche radicale anti-impérialiste et plusieurs courants de l’islam politique ne révèle pas seulement un problème politique à l’intérieur du système westphalien. Elle est l’une des formes visibles de sa décomposition. Cette alliance ne prend pas l’État territorial pour unité politique première. Elle organise l’identité, la loyauté, le financement, la mobilisation et l’action à travers les frontières — non par accident, mais par conception. Et elle le fait avec une vitesse, une plasticité et une infrastructure militante que les États nationaux comme les institutions juives traditionnelles peinent à égaler.
L’autorité religieuse s’affranchit désormais des frontières. Un imam établi à Bruxelles peut être financé depuis le Golfe, formé au Caire, influencé par des réseaux transnationaux, et s’adresser à une communauté dont les imaginaires politiques gravitent autour de la umma plutôt que de l’État belge. Ce qui est en cause n’est pas l’autorité de l’État sur la foi, mais son incapacité à contrôler les infrastructures étrangères qui structurent l’espace religieux sur son territoire. À cette captation de l’autorité spirituelle s’ajoute une recomposition de l’identité elle-même : l’appartenance civique cède du terrain à des affiliations transnationales — la umma, le Sud global, les colonisés. Un jeune bruxellois, un étudiant de Detroit et un activiste de Sydney peuvent se percevoir comme membres d’une même communauté politique imaginaire ; un militant de Sciences Po et un manifestant de Columbia, comme les segments d’un même mouvement décolonial. Cette dissolution symbolique de la frontière a son pendant matériel dans les flux de financement : capitaux qataris, turcs, iraniens ont irrigué mosquées, programmes universitaires et médias, tandis que des flux venus d’Europe ont pu bénéficier, directement ou indirectement, à des organisations liées au Hamas ou à l’écosystème BDS. L’État régule ce qui est juridiquement visible sur son territoire ; la menace, elle, se loge souvent dans les interstices entre juridictions.
Plus radicalement encore, l’État a perdu toute prise sur la formation politique de ses citoyens. Des contenus produits à Doha, Téhéran ou Istanbul, distribués par des algorithmes conçus à Pékin ou en Californie, façonnent la conscience politique de jeunes Bruxellois, Berlinois ou Londoniens — sans que leurs États aient voix au chapitre. Le règlement européen sur les services numériques est une tentative de reprise partielle du contrôle — non un rétablissement de la souveraineté. L’environnement dans lequel se radicalisent certaines jeunesses européennes a été conçu, structurellement, pour ignorer les frontières.
Le droit lui-même, naguère expression la plus pure de la souveraineté, s’est déterritorialisé. La Cour pénale internationale a émis, en novembre 2024, des mandats d’arrêt contre Benjamin Netanyahu et Yoav Gallant — décision juridiquement contestable et politiquement lourde de conséquences — sur la base d’un dispositif juridictionnel qui dépasse la logique classique de la souveraineté territoriale. Des procédures fondées sur la compétence universelle, notamment en Europe, ont visé ou pourraient viser des responsables israéliens pour des actes allégués commis hors du territoire des États concernés. L’affaire introduite par l’Afrique du Sud contre Israël devant la Cour internationale de Justice au titre de la Convention sur le génocide suit, elle aussi, une logique de judiciarisation supranationale du conflit. Ces mécanismes ne sont pas illégitimes en eux-mêmes ; ils appartiennent même à l’ordre juridique né après 1945. Mais lorsqu’ils sont mobilisés de manière sélective contre Israël, ils deviennent l’un des terrains privilégiés de la guerre politique contre l’État juif. L’édifice juridique conçu pour limiter la barbarie peut ainsi être retourné, politiquement et symboliquement, contre ceux qu’il prétendait protéger.
Tout converge vers un même constat : la diaspora est désormais le théâtre central du conflit. Les guerres westphaliennes opposaient des États sur des territoires identifiables ; les diasporas n’en étaient que l’enjeu secondaire. La guerre contemporaine contre les Juifs se déroule d’abord là : sur les campus, dans les institutions culturelles, dans les médias, sur les plateformes. Israël demeure le foyer stratégique du conflit ; mais le Juif de diaspora en est devenu l’une des cibles opérationnelles les plus accessibles. C’est une guerre transnationale — et elle se gagne ou se perd dans des espaces que nos institutions n’ont pas été conçues pour occuper.
Cette crise n’est pas strictement européenne : elle est déjà transatlantique. Dans l’université d’abord — Columbia, Harvard, Berkeley : campements, effondrements disciplinaires, démissions de présidents. Des structures comme Students for Justice in Palestine, alimentées par des financements étrangers dont l’ampleur est désormais documentée, ont su transformer le conflit israélo-palestinien en matrice de mobilisation intérieure. Dans le champ électoral ensuite : le mouvement des électeurs « non engagés », la rupture de l’électorat arabo-musulman dans le Michigan, la montée de figures comme Zohran Mamdani — autant de signaux que cette dynamique a basculé du campus à l’urne. À droite enfin, une partie du courant America First recycle les figures classiques de l’antisémitisme — double loyauté, contrôle supposé d’AIPAC — non par alliance avec la gauche islamo-progressiste, mais par production d’effets politiques convergents. La théorie du fer à cheval cesse d’être une métaphore et devient un mécanisme observable.
Voilà le cœur du problème. L’Antisemitismusbeauftragter allemand, la délégation interministérielle française, le coordinateur fédéral belge, le Holocaust Memorial Trust britannique, l’ADL et l’AIPAC américains relèvent tous d’une même logique westphalienne — face à un péril qui l’a déjà dépassée. Le problème n’est pas l’insuffisance des moyens. C’est l’obsolescence du logiciel. Face à une menace transnationale, numérique, juridique, diasporique, les réponses strictement nationales produisent une inadéquation structurelle. La mémoire de la Shoah demeure indispensable, mais elle est conceptuellement calibrée sur la guerre précédente : celle de l’État totalitaire, de l’antisémitisme racial et de l’extermination bureaucratique. Le nouvel antisémitisme procède autrement. Il parle le langage des droits, de l’antiracisme, de la décolonisation, de la justice globale. Ces institutions n’échouent pas par incompétence. Elles échouent parce qu’elles ont été conçues pour un monde qui n’existe plus.
Le diagnostic commande sa conséquence : on ne combat pas une menace transnationale avec une défense strictement nationale. Une constellation de communautés nationales, chacune enfermée dans son propre État, ne peut pas vaincre une alliance qui circule entre les frontières, les plateformes et les juridictions. La structure défensive doit refléter la structure offensive. Il faut une logique d’OTAN plutôt qu’une logique d’Union européenne : fédérée mais opérationnelle, transnationale mais disciplinée, organisée par fonctions plutôt que par territoires, capable d’agir dans les interstices mêmes que l’adversaire exploite. Contentieux stratégique, renseignement ouvert, riposte médiatique, coordination politique : c’est cette architecture qu’il faut construire.
Les Juifs furent parmi les premiers bénéficiaires de l’État moderne. Leur émancipation n’a pas été le fruit d’une bienveillance abstraite de l’histoire, mais d’un fait politique précis : l’État souverain devint assez fort pour arracher l’individu aux corporations, aux Églises, aux aristocraties locales, et pour le reconnaître comme citoyen. C’est cette puissance-là qui fit du Juif européen un sujet de droit. Deux siècles plus tard, les Juifs sont peut-être les premiers à mesurer ce qui advient lorsque cette puissance protectrice se laisse contourner. L’antisémitisme contemporain ne revient pas simplement sous les vieux uniformes de l’Europe des années 1930. Il avance sous des formes nouvelles : langage des droits, rhétorique décoloniale, contentieux international, intimidation diasporique. Il n’abolit pas l’État ; il le déborde. Il ne nie pas toujours la loi ; il l’instrumentalise.
C’est pourquoi la question juive demeure l’épreuve de vérité de l’ordre politique. Non parce que les Juifs seraient seuls menacés, mais parce que leur sécurité dépend de la capacité des démocraties à distinguer la protection des minorités de la capitulation devant les entrepreneurs de haine. Si l’État n’est plus capable de protéger ses citoyens juifs, ce n’est pas seulement la sécurité juive qui est en cause : c’est la promesse même de la citoyenneté moderne. La tâche n’est pas de restaurer un monde déjà fissuré. C’est de construire, pour l’âge qui vient, les institutions capables de tenir la promesse que l’État ne tient plus.
Le danger n’est pas que l’histoire se répète. C’est que les Juifs soient, une fois encore, les premiers à comprendre ce qui arrive — et les derniers à être entendus.
© Fundji Benedict (05.05.26)

Dr. Fundji Benedict, Fondatrice et Présidente de Liberty Values & Strategy Foundation, est spécialisée en sciences politiques, anthropologie, droit international et études africaines. Sa triple identité – afrikaner, franco-éthiopienne et juive – nourrit une perspective unique sur les dynamiques géopolitiques et les questions identitaires contemporaines.
Polyglotte, elle a occupé des postes de direction dans des entreprises internationales aux États-Unis et au Canada avant de créer sa fondation. Ses recherches portent sur les conflits identitaires, les droits des minorités, la décolonisation et l’État de droit, avec un focus particulier sur le Moyen-Orient et la Corne de l’Afrique.
Elle intervient régulièrement sur l’antisémitisme, le terrorisme et les réalités géopolitiques complexes qui façonnent notre époque. Son approche combine rigueur académique et engagement de terrain auprès des communautés concernées.

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