LâHistoire, pour presque tout le monde, reste une abstraction: des dates apprises sans chair, des colonnes de morts rĂ©duites Ă des chiffres, des personnages figĂ©s, des Ă©vĂ©nements dont on ne saisit ni la texture rĂ©elle ni la violence vĂ©cue. Ce nâest pas une faute; nul ne peut Ă©prouver pleinement un passĂ© quâil nâa pas traversĂ©. Mais il est une histoire que lâon refuse plus encore que les autres de regarder en face: celle de la longue, inlassable, presque ininterrompue maltraitance infligĂ©e aux Juifs par tant de sociĂ©tĂ©s chrĂ©tiennes et musulmanes au milieu desquelles ils vivaient. ĂnumĂ©rer des pogroms ne dit rien, ou presque, de la terreur transmise de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration. Lister les expulsions, les humiliations, les conversions forcĂ©es, les massacres ou les exils nâen restitue pas la profondeur humaine. Tous les peuples ont connu la guerre; mais lâaccumulation des persĂ©cutions, des vulnĂ©rabilitĂ©s et des catastrophes qui ont frappĂ© les Juifs dans lâespace europĂ©en et mĂ©diterranĂ©en a quelque chose de singulier. Et câest prĂ©cisĂ©ment cette singularitĂ© historique que beaucoup ne veulent ni voir, ni penser, ni assumer.
Or câest sur ce terreau que le sionisme est nĂ© Ă la fin du XIXe siĂšcle, dans lâEurope des nationalismes, en rĂ©action Ă une donnĂ©e simple que trop de Juifs avaient fini par comprendre: mĂȘme lorsquâils semblaient intĂ©grĂ©s, Ă©mancipĂ©s ou tolĂ©rĂ©s, leur sĂ©curitĂ© demeurait prĂ©caire, rĂ©vocable, conditionnelle. Il ne sâagissait pas seulement de âvivre sur la terre de leurs ancĂȘtresâ, mĂȘme si la mĂ©moire historique et religieuse de Sion jouait Ă©videmment un rĂŽle central, mais de restaurer une capacitĂ© dâexistence politique autonome sur la terre dâIsraĂ«l, afin que les Juifs ne dĂ©pendent plus indĂ©finiment de la bienveillance des autres peuples, toujours prĂȘte Ă basculer vers de la malveillance.
Les premiers « sionistes » furent en majoritĂ© des laĂŻcs, souvent marquĂ©s par la culture politique europĂ©enne de leur temps; et les premiers « antisionistes » furent, pour une part, des Juifs eux-mĂȘmes, notamment dans les milieux religieux, pour des raisons thĂ©ologiques sur lesquelles il nâest pas utile de revenir ici. Mais ces oppositions internes ne doivent pas masquer lâessentiel: Ă mesure que lâhistoire confirmait la vulnĂ©rabilitĂ© persistante des Juifs en diaspora â des pogroms dâEurope orientale Ă la Shoah, puis Ă lâeffondrement des communautĂ©s juives du monde arabe et musulman â les objections anciennes se sont affaiblies. Aujourdâhui, en dehors de quelques groupes religieux ultra-minoritaires qui sont aujourdâhui de bien pratiques alibis pour les « antisionistes », ou de franges idĂ©ologiques gauchistes, il existe dans le monde juif un trĂšs large consensus sur un point fondamental: quelles que soient les divergences politiques internes, lâexistence dâIsraĂ«l nâest pas accessoire, mais vitale.
Dans ce contexte, interrogeons-nous sur lâaveuglement historique de lâantisionisme moderne.
Lâantisionisme prospĂšre en Europe, il gagne du terrain aux Ătats-Unis, il structure depuis longtemps une large part du discours politique arabe et musulman. Et partout, il se prĂ©sente comme une pure position morale, comme si le sionisme Ă©tait nĂ© dâun caprice idĂ©ologique, dâune volontĂ© arbitraire de domination, et non dâune histoire prĂ©cise, brutale, rĂ©pĂ©tĂ©e: celle dâun peuple partout tolĂ©rĂ© sous condition, rĂ©guliĂšrement persĂ©cutĂ©, pĂ©riodiquement expulsĂ©, finalement massacrĂ© et abandonnĂ©.
Or il faut dire les choses avec la nettetĂ© quâelles mĂ©ritent: si tant de Juifs sont devenus sionistes, câest parce que dâautres sociĂ©tĂ©s ont passĂ© des siĂšcles Ă leur apprendre quâils ne seraient jamais en sĂ©curitĂ© chez elles. Ceux qui se proclament aujourdâhui antisionistes devraient donc commencer par regarder non pas IsraĂ«l, mais leur propre histoire. Car le sionisme nâest pas tombĂ© du ciel. Il a Ă©tĂ© produit par lâEurope chrĂ©tienne, dĂ©mographiquement renforcĂ© par lâexpulsion des Juifs du monde arabe et musulman.
I. Antisionistes européens : regardez-vous dans un miroir
LâEurope est peut-ĂȘtre lâendroit du monde oĂč lâantisionisme est le plus obscĂšne, prĂ©cisĂ©ment parce quâelle est le continent qui a rendu le sionisme historiquement irrĂ©cusable. Sans revenir aux siĂšcles de persĂ©cutions, câest en Europe quâa Ă©tĂ© conçu, organisĂ© et exĂ©cutĂ© le plus vaste projet dâextermination des Juifs de lâhistoire. Câest en Europe que lâon a dĂ©portĂ©, spoliĂ©, enfermĂ©, affamĂ©, fusillĂ©, gazĂ©, brĂ»lĂ©. Câest en Europe que des administrations ont collaborĂ©, que des polices ont obĂ©i, que des fonctionnaires ont classĂ©, que des voisins ont dĂ©noncĂ©, que des populations ont profitĂ© de lâabsence des Juifs pour rĂ©cupĂ©rer leurs biens, leurs appartements, leurs commerces, leurs places.
Il faut en finir avec le conte confortable dâune Europe qui nâaurait Ă©tĂ© que le théùtre passif du crime allemand. LâAllemagne nazie a Ă©tĂ© le cĆur organisateur de lâextermination, mais trop dâEuropĂ©ens en ont Ă©tĂ© les auxiliaires, les bĂ©nĂ©ficiaires, les tĂ©moins satisfaits ou les indiffĂ©rents tranquilles. Il y a lĂ une responsabilitĂ© collective des sociĂ©tĂ©s europĂ©ennes, non au sens absurde dâune culpabilitĂ© biologique transmise par le sang, mais au sens plein dâune responsabilitĂ© historique, civilisationnelle et politique. Les sociĂ©tĂ©s europĂ©ennes ont rendu possible le dĂ©sastre, sâen sont accommodĂ©es, puis ont longtemps prĂ©fĂ©rĂ© lâoubli Ă la luciditĂ©.
Et câest aprĂšs cela que lâEurope ose parfois sâĂ©tonner que des Juifs aient voulu un Ătat ? AprĂšs avoir exterminĂ© les deux tiers des Juifs dâEurope, aprĂšs avoir laissĂ© une grande partie des survivants sans famille, sans biens, sans sĂ©curitĂ©, aprĂšs avoir dĂ©montrĂ© par lâexpĂ©rience que lâintĂ©gration juive en Europe pouvait ĂȘtre rĂ©voquĂ©e du jour au lendemain, on voudrait encore demander aux Juifs pourquoi ils ont choisi la souverainetĂ© plutĂŽt que la supplique ? Il faut une forme rare dâimpudeur morale, de la part dâun EuropĂ©en, pour oser cette posture.
Lâexemple polonais devrait suffire Ă rĂ©duire au silence une partie du discours antisioniste europĂ©en. On entend souvent dire aux IsraĂ©liens quâils nâauraient quâĂ âretourner en Pologneâ. Lâinjonction est ignoble. En Pologne, lâĂ©crasante majoritĂ© des Juifs a Ă©tĂ© exterminĂ©e avec de fortes complicitĂ©s locales. Et lorsque certains survivants ont tentĂ© de revenir, ils nâont pas retrouvĂ© une sociĂ©tĂ© repentante prĂȘte Ă les rĂ©intĂ©grer; ils ont retrouvĂ© leurs maisons occupĂ©es, leurs biens volĂ©s, leurs voisins hostiles, et bientĂŽt des pogroms, dont celui de Kielce en 1946. Puis, plus tard, le rĂ©gime polonais a relancĂ© la persĂ©cution sous le mot commode dââantisionismeâ. Que les choses soient claires: en Europe, le mot antisionisme a dĂ©jĂ servi de camouflage Ă une politique antijuive.
Il faut aussi rappeler ce que lâEurope et les AlliĂ©s ont fait des survivants aprĂšs la guerre. Ils ne les ont pas accueillis Ă bras ouverts comme des hommes et des femmes recouvrant enfin leur dignitĂ©. Ils les ont regroupĂ©s dans des camps de personnes dĂ©placĂ©es. Des centaines de milliers de Juifs ayant survĂ©cu au pire ont Ă©tĂ© âgĂ©rĂ©sâ, âadministrĂ©sâ, âstockĂ©sâ en Allemagne, en Autriche, en Italie. Dans la zone amĂ©ricaine, en BaviĂšre, autour de Munich, Landsberg, Feldafing, Föhrenwald, Pocking, Bad Reichenhall et ailleurs, les survivants ont attendu plusieurs annĂ©es. Dans la zone britannique, Bergen-Belsen, nom mĂȘme de lâhorreur, est devenu un camp pour les Juifs dĂ©placĂ©s : vous avez bien lu. LâEurope avait laissĂ© massacrer les Juifs; elle les a ensuite stockĂ©s jusqu’au dĂ©but des annĂ©es 50 comme un reliquat encombrant lĂ oĂč ils avaient Ă©tĂ© massacrĂ©s.
VoilĂ la vĂ©ritĂ© que lâantisionisme europĂ©en cherche sans cesse Ă escamoter: les Juifs ne sont pas partis dâEurope par caprice idĂ©ologique. Ils en sont partis parce que lâEurope leur avait appris, de siĂšcle en siĂšcle et dâabĂźme en abĂźme, que leur place y serait toujours prĂ©caire, rĂ©vocable, conditionnelle. DĂšs lors, quand des EuropĂ©ens condamnent aujourdâhui le sionisme avec de grands airs de supĂ©rioritĂ© morale, ils devraient commencer par regarder dans un miroir. Ce quâils dĂ©noncent, câest lâune des consĂ©quences politiques les plus intelligibles de leur propre histoire.
II. Antisionistes américains et occidentaux: regardez-vous dans un miroir
LâEurope nâa pas Ă©tĂ© seule. Le monde occidental dans son ensemble aime Ă se raconter comme le camp du bien, comme lâespace de la libertĂ©, comme lâanti-nazisme victorieux. Ce rĂ©cit nâest pas totalement faux mais il est surtout dramatiquement incomplet. Car pendant que les Juifs cherchaient Ă fuir lâEurope, les dĂ©mocraties occidentales ont, pour lâessentiel, laissĂ© leurs portes fermĂ©es ou entrouvertes au compte-gouttes.
Les lois amĂ©ricaines de 1921 et surtout de 1924 ont instaurĂ© un systĂšme de quotas qui a frappĂ© directement les Juifs dâEurope orientale. Les Ătats-Unis nâont pas eu besoin dâune interdiction totale; la restriction, la lenteur, la complexitĂ© administrative, lâĂ©troitesse des quotas ont suffi. Les Juifs qui voulaient fuir nâĂ©taient pas, pour la plupart, des notables cosmopolites capables de sâarracher au dĂ©sastre par simple dĂ©cision. Ils Ă©taient souvent pauvres, enracinĂ©s, sans rĂ©seau, sans argent, sans accĂšs rapide Ă un visa. LâOccident savait cela, et pourtant il a prĂ©fĂ©rĂ© la procĂ©dure Ă lâurgence, la souverainetĂ© des formulaires Ă la souverainetĂ© de vies humaines.
Le confĂ©rence dâĂvian, en 1938, reste le monument parfait de cette lĂąchetĂ© polie. Trente-deux pays rĂ©unis pour discuter du sort des Juifs menacĂ©s; trente-deux pays ou presque qui sâĂ©meuvent, compatissent, discourent, puis refusent dâouvrir leurs portes. On reconnaĂźt le drame, mais on refuse dâen assumer le coĂ»t. On admet le danger, mais on laisse les victimes lĂ oĂč elles sont. Toute la morale occidentale tient parfois dans cette formule honteuse: nous sommes navrĂ©s pour vous, mais pas au point de vous accueillir.
L’Ă©popĂ©e du « Saint Louis » en 1939 rĂ©sume Ă lui seul cette faillite. Neuf cent trente-sept Juifs tentent de fuir. Cuba les refuse. Les Ătats-Unis les refusent. Le Canada les refuse. Ils repartent vers lâEurope. Une partie sera assassinĂ©e par les nazis. Cette histoire ne devrait plus jamais quitter la mĂ©moire occidentale, car elle dit tout: quand les Juifs Ă©taient encore assez loin, on sâindignait; quand ils Ă©taient lĂ , aux portes, on les renvoyait.
La politique britannique en Palestine mandataire relĂšve de la mĂȘme logique. Le White Paper de 1939 limite drastiquement lâimmigration juive au moment mĂȘme oĂč elle devient une question de vie ou de mort. Lâune des rares voies de fuite possibles est dĂ©libĂ©rĂ©ment bloquĂ©e. LâOccident ne sâest donc pas contentĂ© de ne pas accueillir suffisamment les Juifs; il a aussi restreint lâaccĂšs Ă lâun des rares endroits oĂč ils espĂ©raient pouvoir se rĂ©fugier en nombre.
Puis vient le moment oĂč lâignorance nâest plus une excuse. Ă partir de 1942, les AlliĂ©s disposent dâinformations substantielles sur la destruction en cours. Les massacres Ă lâEst par les Einsatzgruppen sont connus. Les centres de mise Ă mort, tous en Pologne, pays oĂč les antisionistes voudraient renvoyer les Juifs, sont connus. Auschwitz, Treblinka, Sobibor, Maidanek… La Solution finale est connue dans ses grandes lignes dĂšs 1942. La presse amĂ©ricaine Ă©voque le sort des Juifs dâEurope. Et pourtant, rien de ce qui aurait signifiĂ© une vĂ©ritable prioritĂ© de sauvetage nâest entrepris Ă la hauteur du crime. Il faut ici dire quelque chose de dur, mais juste: les AlliĂ©s nâont pas voulu faire du sauvetage des Juifs une prioritĂ©. Ils ont subordonnĂ© ce sujet Ă tout le reste, et surtout Ă leur propre confort stratĂ©gique et bureaucratique.
Le confĂ©rence de Bermuda, en avril 1943, porte cette vĂ©ritĂ© Ă son comble. Les Ătats-Unis et le Royaume-Uni sây rĂ©unissent alors que lâextermination est dĂ©jĂ largement documentĂ©e. Et que font-ils ? Ils refusent dâassouplir les quotas. Ils refusent de rouvrir la Palestine. Ils tiennent les organisations juives Ă distance. Ils neutralisent la pression de lâopinion et de la presse. Puis ils expliquent, avec lâĂ©lĂ©gance froide des chancelleries, que la seule vraie solution est la victoire militaire. Autrement dit: mourrez dâabord, nous verrons ensuite.
VoilĂ ce que devraient entendre les antisionistes occidentaux: si tant de Juifs ont cessĂ© de croire Ă la protection des Occidentaux, câest parce que le monde libre lui-mĂȘme leur a appris quâil prĂ©fĂ©rerait presque toujours ses Ă©quilibres intĂ©rieurs, ses prudences administratives et ses calculs diplomatiques Ă leur sauvetage. LâĂtat juif nâest pas nĂ© contre lâOccident ; il est nĂ© de son insuffisance morale. Et lorsquâaujourdâhui lâOccident condamne le sionisme sans rappeler ce quâil a refusĂ© de faire lorsque les Juifs cherchaient simplement Ă survivre, il se livre Ă une opĂ©ration de blanchiment historique.
III. Antisionistes arabes et musulmans : regardez-vous dans un miroir
Il existe, dans le discours arabe et musulman sur le sionisme, une autre forme dâimposture historique. Elle consiste Ă prĂ©senter IsraĂ«l comme un corps Ă©tranger absolu, tombĂ© sur la rĂ©gion comme une anomalie coloniale pure, sans regarder ce que les sociĂ©tĂ©s arabes et musulmanes ont elles-mĂȘmes fait de leurs propres Juifs.
Il nâest mĂȘme pas nĂ©cessaire de revenir ici sur lâensemble de la longue histoire de la condition juive en terre dâislam, trĂšs loin du rĂ©cit naĂŻf dâune coexistence idyllique. Suffisamment dâauteurs ont traitĂ© la question. Il suffit de regarder le XXe siĂšcle. Le Farhoud, Ă Bagdad, en juin 1941, montre que la violence antijuive dans le monde arabe prĂ©cĂšde la crĂ©ation dâIsraĂ«l. Cent vingt-huit Juifs assassinĂ©s, plus de deux cents blessĂ©s, des centaines de foyers et de commerces pillĂ©s ou dĂ©truits. Ă ce moment-lĂ , il nây a pas encore dâĂtat dâIsraĂ«l. Il y a en revanche des Juifs que lâon massacre comme Juifs.
Ce fait devrait suffire Ă pulvĂ©riser le mensonge selon lequel la haine antijuive dans le monde arabe ne serait quâune rĂ©action Ă la crĂ©ation d’IsraĂ«l. La liste des massacres de Juifs dans le monde arabe depuis des siĂšcles est trop longue pour croire Ă ce conte de fĂ©es. Le sionisme nâa pas créé cette vulnĂ©rabilitĂ©; il y a rĂ©pondu. Les Juifs dâIrak ont compris, dans le sang, que leur enracinement millĂ©naire ne les protĂ©geait de rien si lâenvironnement politique se retournait contre eux.
AprĂšs 1948, lâhistoire devient encore plus accablante. Des communautĂ©s juives plusieurs fois sĂ©culaires ou millĂ©naires sont progressivement dĂ©truites, expulsĂ©es ou poussĂ©es au dĂ©part. Irak, YĂ©men, Ăgypte, Libye, Syrie, AlgĂ©rie, et dâautres encore: partout, les Juifs comprennent quâils nâont plus dâavenir, quand ils ne sont pas tout simplement jetĂ© dehors sans mĂ©nagement, laissant tout derriĂšre eux. On les spolie, on les discrimine, on les humilie, on les menace, on les arrache Ă leur place historique. Il y avait environ un million de Juifs dans les pays arabes, en Iran et en Turquie; il nâen reste aujourdâhui quâune fraction dĂ©risoire, moins de 1% ! Ce nâest pas un accident. Ce nâest pas une migration neutre. Câest lâeffacement massif dâun monde. Et quâon ne nous raconte pas que câest la faute du Mossad, cette fable ne prend pas : le Mossad a aidĂ© les Juifs Ă se sortir de situations impossibles, il nâest pas responsable de ces situations dans les pays oĂč ils vivaient.
Plus rĂ©cemment, lâIran : 100.000 Juifs vivaient en Iran lors de la chute du Shah et de lâavĂšnement de la rĂ©publique islamique. Ils sont 8.000 aujourdâhui. Les ayatollahs ont envoyĂ© leurs Juifs en IsraĂ«l tout en souhaitant la destruction dâIsraĂ«l.
Il faut employer les mots qui conviennent. Il sâagit dâun nettoyage ethnique Ă lâĂ©chelle rĂ©gionale. Et ce sont prĂ©cisĂ©ment ces sociĂ©tĂ©s qui, aprĂšs avoir rendu la vie juive impossible chez elles, osent ensuite dĂ©noncer le sionisme comme si elles nâavaient jouĂ© aucun rĂŽle. Ce sont elles qui ont fabriquĂ© les IsraĂ©liens originaires dâIrak, du YĂ©men, dâĂgypte, de Libye, de Syrie, du Maghreb. Qui les a poussĂ©s Ă partir ? Qui leur a appris que leurs voisins, leurs compatriotes, leurs Ătats pouvaient du jour au lendemain les traiter comme des corps Ă©trangers ? Ce ne sont pas les sionistes. Ce sont dâabord les sociĂ©tĂ©s qui les ont rejetĂ©s. Mes grands-parents, chassĂ©s dâEgypte, en furent ; mon grand-pĂšre en mourut de chagrin peu de temps aprĂšs.
Il faut donc retourner contre les antisionistes arabes leur propre histoire. Sans lâexclusion, sans la persĂ©cution, sans la spoliation, sans la pression constante exercĂ©e sur les Juifs du monde arabe et musulman, IsraĂ«l aurait Ă©tĂ© bien moins peuplĂ©, bien moins oriental, bien moins central pour eux. Ceux qui dĂ©noncent aujourdâhui le sionisme oublient quâils en ont Ă©tĂ© parmi les plus efficaces recruteurs.
IV. Antisionistes contemporains : regardez-vous dans un miroir
Le plus grand paradoxe de lâantisionisme contemporain est Ă©galement lĂ : il prĂ©tend combattre le sionisme, mais il travaille sans relĂąche Ă le renforcer. Il ne le marginalise pas; il le rend plus nĂ©cessaire.
Depuis la seconde Intifada, et plus encore depuis le 7 octobre 2023, on a vu se multiplier en Occident les actes antijuifs, les intimidations, les mises en accusation collectives, les agressions, les assassinats. En France, la liste est longue et accablante: Ilan Halimi, Toulouse, lâHyper Cacher, Mireille Knoll, et tant dâautres. Ce sont des Juifs concrets qui ont Ă©tĂ© pris pour cible, pas des concepts. Or, de plus en plus souvent, le mot âsionisteâ sert Ă rendre cette hostilitĂ© socialement dicible, politiquement habillable, moralement excusable.
Depuis le 7 octobre 2023, le phĂ©nomĂšne a pris une dimension caricaturale. Avant mĂȘme que la guerre Ă Gaza nâait dĂ©butĂ©, les accusations pavloviennes de gĂ©nocide, les dĂ©chaĂźnements obsessionnels contre IsraĂ«l, les manifestations de haine et les rĂ©percussions contre les Juifs ont commencĂ©. Le signal envoyĂ© est simple: lorsque lâĂtat juif est attaquĂ©, beaucoup trouvent encore le moyen de faire du Juif le coupable presque immĂ©diat. Et les Juifs de diaspora comprennent parfaitement ce message.
Alors ils se taisent davantage. Ils cachent davantage. Ils hĂ©sitent Ă afficher davantage. Les synagogues s’Ă©quipent de portes blindĂ©es, les Ă©coles juives sont gardĂ©es par des soldats. Cela ne choque personne.
Et certains partent, de plus en plus nombreux. Ils nâĂ©taient pas nĂ©cessairement sionistes, les « antisionistes » les ont faits sionistes. Câest cela que les antisionistes refusent de voir: Ă force de rendre la vie juive plus difficile, plus suspecte, plus pĂ©nible dans les sociĂ©tĂ©s occidentales, ils ont comme leurs aĂźnĂ©s rĂ©activĂ© la fonction existentielle dâIsraĂ«l. Ils transforment des Juifs parfois peu politisĂ©s, parfois peu attachĂ©s au sionisme dans sa dimension idĂ©ologique, en hommes et en femmes qui se disent soudain: au moins lĂ -bas, nous nâaurons pas Ă demander la permission dâĂȘtre nous-mĂȘmes. Car ce que les antisionistes ne comprennent pas, câest que les Juifs ne vont pas en IsraĂ«l pour la seule raison de leur sĂ©curitĂ© : ils y vont pour avoir le droit dâexister.
VoilĂ la vĂ©ritĂ© nue. Lâantisionisme contemporain est devenu une machine Ă fabriquer des sionistes. Il pousse vers IsraĂ«l ceux quâil prĂ©tend dĂ©tourner dâIsraĂ«l. Il reproduit exactement la logique historique dont il feint de sâindigner: exclusion, intimidation, hostilitĂ©, dĂ©part.
LâantisĂ©mitisme nâa pas disparu; il sâest recyclĂ©. Il a troquĂ© son vieux nom, devenu compromettant, contre un terme plus Ă©lĂ©gant, plus frĂ©quentable, plus conforme aux hypocrisies du temps: lâantisionisme. On ne dit plus quâon nâaime pas les Juifs; on explique quâon combat le sionisme. On ne se reconnaĂźt plus dans les haines anciennes; on les reformule dans le vocabulaire de la justice, des droits de lâhomme, de lâanti-colonialisme ou de la morale universelle. Le procĂ©dĂ© est commode: il permet de charger lâĂtat juif, et implicitement les Juifs eux-mĂȘmes par ricochet, tout en se donnant Ă bon compte le beau rĂŽle.
Il faut donc cesser une bonne fois pour toutes de traiter lâantisionisme comme une posture innocente. Dans lâĂ©crasante majoritĂ© des cas, il est le dernier habillage dâune hostilitĂ© purement antisĂ©mite. Et dans presque tous les cas, lorsquâil se veut radical, il repose sur un mensonge par omission.
IsraĂ«l nâest pas un pays parfait. Il a ses dĂ©fauts, ses excĂšs, ses gouvernements critiquables, comme tous les autres pays. Les Palestiniens doivent avoir des droits, et ĂȘtre respectĂ©s. Le problĂšme nâest donc pas quâon critique tel ou tel ministre israĂ©lien, mais quâon critique le pays, IsraĂ«l, dâune maniĂšre obsessionnelle, disproportionnĂ©e, comme sâil incarnait le mal absolu. Cette fixation sur le seul Ătat juif du monde nâa rien dâinnocent: elle trahit, derriĂšre le langage politique, des passions troubles et des haines sĂ©culaires.
Les EuropĂ©ens devraient se souvenir que leurs sociĂ©tĂ©s ont persĂ©cutĂ©, abandonnĂ©, puis souvent mal accueilli les survivants. Les Occidentaux devraient se souvenir quâils ont fermĂ© leurs portes quand les Juifs cherchaient Ă fuir. Les Arabes et les musulmans devraient se souvenir quâils ont vidĂ© leurs propres pays de leurs Juifs. Et les antisionistes contemporains, enfin, devraient comprendre quâen rendant de nouveau prĂ©caire la vie juive hors dâIsraĂ«l, ils ne combattent pas le sionisme: ils le justifient.
Autrement dit: ceux qui condamnent aujourdâhui le sionisme comme sâil Ă©tait une faute devraient commencer par reconnaĂźtre que ce sont dâabord leurs sociĂ©tĂ©s respectives qui lâont rendu nĂ©cessaire. Lâhistoire nâa pas fabriquĂ© le sionisme malgrĂ© elles. Elle lâa fabriquĂ© Ă cause dâelles.
Vous remarquerez que je ne suis mĂȘme pas remontĂ© Ă lâhistoire plus ancienne, celle qui prĂ©cĂšde le XXe siĂšcle. Nâen demandons pas trop aux âantisionistesâ contemporains: leur mĂ©moire historique de poissons rouges dĂ©passe rarement quelques slogans, quelques images, quelques indignations sĂ©lectives. Revenir plus loin, vers les siĂšcles dâhumiliations, dâexpulsions, de pogroms et de persĂ©cutions qui ont façonnĂ© la condition juive en terres chrĂ©tiennes et musulmanes, ce serait exiger dâeux un effort de profondeur dont leur vision binaire du monde est, le plus souvent, incapable.
© Jean Mizrahi

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