Il y a des tragédies qui ne passent jamais vraiment. Elles changent seulement de décor, de vocabulaire, de prétextes. Sarcelles fut longtemps la “petite Jérusalem”, non par folklore, mais parce qu’elle incarnait une réalité française : celle d’un judaïsme populaire, visible, enraciné, vivant. En 2003 encore, la ville comptait environ 3 000 familles juives, l’une des plus fortes concentrations du pays. Ce n’était pas un îlot exotique. C’était une part de la France.
Ce monde ne s’est pas éteint naturellement. Il a reculé sous pression. Pression de l’insécurité, du climat, des menaces diffuses, des regards hostiles, des intimidations répétées, de cette usure morale qui finit par convaincre les familles qu’elles n’ont plus tout à fait leur place. Les violences de juillet 2014 à Sarcelles ont rendu visible ce que beaucoup refusaient déjà de voir : des actes explicitement antisémites visant un quartier, des commerces, une population identifiée comme juive. Le gouvernement lui-même parlait alors de violence antisémite et d’actes antisémites.
Et pourtant, comme toujours en France, on a préféré expliquer plutôt que regarder en face. On a parlé de tensions, de contexte, de banlieue, de Proche-Orient, de frustration sociale, de coexistence difficile. On a tout convoqué, sauf l’essentiel : lorsqu’une partie des Juifs d’un territoire s’en va parce qu’elle ne se sent plus en sécurité, ce n’est pas une simple évolution urbaine. C’est une défaite civique. C’est la preuve qu’une nation n’assure plus pleinement aux siens le droit élémentaire de vivre chez eux sans peur. Les chiffres récents confirment d’ailleurs que le problème n’a rien d’anecdotique : 1 320 actes antisémites ont encore été recensés en France en 2025, soit 53 % de l’ensemble des faits antireligieux, à un niveau que le ministère de l’Intérieur qualifie lui-même d’« historiquement élevé ».
Le drame de Sarcelles est d’autant plus grave qu’il touche des familles qui avaient déjà connu l’arrachement. Beaucoup venaient d’Afrique du Nord. Elles n’étaient pas des étrangères venues chercher refuge au hasard. Elles étaient, pour beaucoup, des Français expatriés, parfois depuis plusieurs générations dans l’espace français d’outre-Méditerranée, qui pensaient rejoindre en métropole non un pays d’accueil, mais leur patrie. Elles avaient perdu une première terre. Elles croyaient avoir retrouvé la définitive. Et voilà qu’elles découvrent, un demi-siècle plus tard, qu’elles peuvent être à nouveau poussées vers la sortie, non par décret cette fois, mais par l’abandon, le climat, la résignation publique.
Hier Français expatriés, aujourd’hui Français expropriés. Cette formule dit presque tout. Expropriés non seulement de biens, mais d’un droit au maintien, d’une continuité de vie, d’une sécurité, d’une évidence d’appartenance.
Il faut ici rappeler une vérité historique que la République commémorative préfère souvent contourner. Les Juifs ne sont pas en France des arrivants de hasard. La Bibliothèque nationale de France rappelle que l’archéologie met en lumière une présence juive de l’Antiquité à nos jours sur le territoire de la France actuelle. Cela signifie une chose simple et immense : la présence juive n’est pas périphérique dans l’histoire française ; elle en est l’une des continuités anciennes.
Et pourtant, cette ancienneté n’a jamais suffi à garantir la pleine légitimité. C’est là l’une des grandes hypocrisies françaises. Les Juifs ont trop souvent été considérés non comme une composante organique et incontestable de la nation, mais comme une présence sous condition : tolérée lorsqu’elle servait, inquiétée lorsqu’elle dérangeait, rappelée lorsqu’elle était utile, sacrifiée lorsqu’elle devenait commode à désigner. L’histoire longue de France a connu ces alternances d’accueil intéressé et de rejet brutal, jusque dans les expulsions médiévales et les rappels ultérieurs.
C’est pourquoi le rappel de Vichy est ici central, et même accablant. Car enfin, ce n’est pas la première fois que l’État français retranche juridiquement les Juifs de la communauté nationale. Le 7 octobre 1940, le régime de Vichy abroge le décret Crémieux et retire la citoyenneté française aux Juifs d’Algérie. Le texte est là, au Journal officiel. Ce n’est pas une métaphore. Ce n’est pas une dérive rhétorique. C’est un acte légal de dénationalisation décidé par l’État français.
Il faut mesurer l’abîme moral de ce précédent. Avant d’être aujourd’hui abandonnés sur certains territoires, ils avaient déjà été hier officiellement retranchés de la nation par la loi. Avant d’être poussés dehors par le climat, ils avaient été exclus par le droit. Avant d’être fragilisés comme citoyens concrets, ils avaient été niés comme citoyens juridiques.
Bis repetita.
Hier, on leur déchirait la nationalité dans une indifférence trop large.
Aujourd’hui, on les laisse perdre le territoire dans une indécence remarquable et remarquée.
La France aime à se raconter qu’elle a appris. Elle commémore, elle enseigne, elle moralise, elle multiplie les cérémonies. Mais une nation ne prouve pas sa lucidité par ses discours de mémoire. Elle la prouve par sa capacité à empêcher que les mêmes mécanismes recommencent sous des formes nouvelles. Or que voyons-nous ? Non pas la répétition identique du passé, mais sa rime sinistre : les Juifs restent trop souvent perçus comme pleinement français tant que leur présence ne met pas à l’épreuve le confort moral du pays. Dès qu’il faut nommer les causes, affronter les lâchetés, assumer des choix politiques clairs, la solidarité devient hésitante, la fermeté se dissout, la vérité se couvre de précautions.
Le scandale de Sarcelles est là. On voudrait nous faire croire qu’il ne s’agit que d’un changement de sociologie urbaine. Mais lorsqu’un quartier historiquement juif se vide peu à peu de ses familles juives sous l’effet d’un climat hostile, ce n’est pas un simple changement de population. C’est un signal d’effondrement. Car quand les Juifs partent, ce n’est jamais seulement une minorité qui déménage. C’est toujours un indice avancé de l’affaissement national.
Lâchés dans les colonies, les voilà donc à nouveau lâchés dans leur patrie. Non plus au nom d’une raison d’État impériale, mais au nom d’une lâcheté démocratique, d’un aveuglement volontaire, d’une incapacité à regarder en face la nature exacte de certaines haines contemporaines.
Sarcelles n’est donc pas seulement un lieu. C’est un avertissement. C’est la démonstration qu’en France, en 2026, il reste possible que des Juifs comprennent qu’ils ne sont plus tout à fait chez eux là où ils avaient cru pouvoir finir leur histoire.
Et c’est cela, au fond, qui est le plus terrible : pour des familles venues d’Afrique du Nord, pour des Français qui pensaient avoir rejoint leur sol définitif, pour des descendants d’une présence juive vieille de l’Antiquité, l’exil n’en finit jamais. Il change de visage, mais il revient. Sous Vichy, on leur a retiré la nationalité. Aujourd’hui, on laisse s’éroder les conditions concrètes de leur enracinement. Hier on les retranchait de la nation ; aujourd’hui on tolère qu’ils se retranchent eux-mêmes, par prudence, par lassitude, par peur.
Il faut avoir le courage de le dire : ce qui se joue là n’est pas seulement une question juive. C’est une question française. Car un pays qui ne sait plus garder chez lui ceux qui furent parmi ses citoyens les plus anciens, les plus loyaux, les plus attachés à son destin, est un pays qui se défait lui-même.
Sarcelles n’est pas seulement la fin possible d’une “petite Jérusalem”.
C’est peut-être le miroir d’une France qui, une fois encore, découvre trop tard qu’elle a laissé partir une part d’elle-même.
© Richard Abitbol
Président d’honneur du CFJA

Mais non Mr Abitbol , les juifs algeriens ne sont pas des français exilés en afrique depuis plusieurs generations .
Nous etions des juifs » indigenes » comme disait les petainistes qui ont renvoyé nos parents des ecoles et les fascistes europeens qui briguaient la mairie d Oran au debut du 20 eme siecle .
Notre communauté est issue de l antique peuplement juif d afrique du nord , des conversions berberes et de l apport espagnol apres l expulsion.
Notre vernis » français » remonte a 1870 et le decret Cremieux qui nous a ouvert les portes de l emancipation et de la citoyenneté .