La nouvelle configuration politique américaine invite Washington et Jérusalem à clarifier leur partenariat. Trois priorités se dégagent : préserver la sécurité, rendre les engagements prévisibles et construire une perspective de stabilité régionale.

1. Un changement politique à Washington, une alliance à préserver
La victoire démocrate à la Chambre des représentants et au Sénat constitue un revers majeur pour Donald Trump. Elle annonce un contrôle parlementaire renforcé de son administration. Mais ce scrutin, également marqué par les préoccupations économiques et les critiques de l’exercice du pouvoir présidentiel, ne saurait être interprété comme un référendum sur Israël.
Pour Jérusalem, l’enjeu dépasse cette alternance : une alliance durable doit pouvoir traverser les changements de majorité. Une relation trop étroitement associée à un président ou à un parti s’expose aux retournements électoraux.
Le nouveau Congrès entrera en fonction le 3 janvier 2027. Il disposera de leviers budgétaires, législatifs et d’investigation, tandis que Donald Trump conservera d’importantes prérogatives diplomatiques et militaires. La nouvelle majorité pourra donc peser sur les décisions, sans déterminer seule la politique étrangère.
La proposition : rétablir un dialogue bipartisan permanent. Dès l’installation du Congrès, les responsables israéliens devraient engager des échanges réguliers avec les deux partis, y compris avec les élus critiques disposés au dialogue. L’objectif serait de construire des accords sur des intérêts communs et des engagements vérifiables.
2. Face à l’Iran, définir les objectifs et les limites
Prévenir la prolifération nucléaire, protéger les populations et contenir les menaces balistiques constituent des objectifs légitimes. La question porte sur les moyens employés, leur efficacité et leurs conséquences.
Une opération militaire peut détruire des capacités sans garantir une sécurité durable. À l’inverse, une négociation dépourvue de contrôles crédibles risque de reporter le problème. L’exigence doit donc porter sur les résultats recherchés et les conditions permettant de les maintenir.
La proposition : élaborer une stratégie commune envers l’Iran, articulant renseignement partagé, défense antimissile, coordination régionale et diplomatie assortie de mécanismes de vérification. Toute nouvelle intervention devrait préciser son fondement juridique, ses objectifs, les risques d’escalade et les conditions de sa fin.
Une telle clarification permettrait aussi au Congrès d’exercer son contrôle sur une stratégie explicite.
3. L’aide militaire : organiser la prévisibilité
L’annonce de Donald Trump concernant l’interruption de l’assistance annuelle à Israël soulève une question immédiate : comment cette intention se traduirait-elle dans les décisions budgétaires, les contrats et les livraisons ?
Le cadre de référence prévoit 38 milliards de dollars sur les exercices 2019 à 2028, soit 3,3 milliards annuels de financement militaire et 500 millions pour la défense antimissile. Ce mémorandum est un engagement politique soumis aux crédits votés par le Congrès qu’une déclaration présidentielle ne suffit donc pas à transformer le devenir de l’ensemble des engagements.
Une autonomie israélienne accrue peut constituer un objectif stratégique ; elle suppose cependant des capacités industrielles, des financements et une transition préparée.
La proposition : négocier un calendrier public et progressif de toute évolution de l’aide. Il devrait préciser le traitement des commandes déjà engagées, les besoins de protection des populations et les conséquences industrielles pour les deux pays. Un nouveau cadre pluriannuel pourrait également développer les coopérations en cybersécurité, en recherche et en résilience des infrastructures.
4. Les ventes d’armes : concilier sécurité et responsabilité
Le nouveau Congrès pourra renforcer le contrôle des ventes d’armes et de l’assistance militaire. Ces pouvoirs restent encadrés par les procédures législatives et par la possibilité d’un veto présidentiel : un embargo ne découle pas mécaniquement du résultat électoral.
Pour autant, les interrogations sur l’emploi des équipements doivent recevoir des réponses précises. La confiance entre alliés se nourrit de transparence et de responsabilité.
La proposition : convenir de règles de contrôle claires, portant sur la traçabilité des équipements, leur utilisation conforme au droit international humanitaire et l’examen crédible des manquements allégués. Le suivi devrait distinguer les capacités de protection des populations des matériels employés dans les opérations.
Cette exigence doit s’accompagner d’une reconnaissance constante des menaces qui pèsent sur les Israéliens, ainsi que de la nécessité de protéger les civils palestiniens et de garantir l’accès humanitaire.
5. Le débat américain : dialoguer sans amalgamer
Le Parti démocrate rassemble des sensibilités différentes à l’égard d’Israël. La progression d’élus très critiques de sa politique ne permet pas de réduire toute la nouvelle majorité à leurs positions. Les propositions et les votes de chacun doivent être appréciés pour leur contenu, indépendamment de leur appartenance religieuse.
La même rigueur doit guider le débat public. Critiquer les décisions d’un gouvernement israélien relève du débat démocratique. Rendre les Juifs collectivement responsables de ces décisions relève de l’antisémitisme. Défendre les droits des Palestiniens implique aussi de refuser le terrorisme et de reconnaître le droit des Israéliens à vivre en sécurité.
La proposition : élargir les échanges au-delà des gouvernements. Parlementaires, chercheurs, universités, associations et acteurs économiques devraient multiplier les projets communs et les rencontres contradictoires. Une alliance est plus solide lorsque ses fondements sont compris et discutés dans les sociétés elles-mêmes.
6. La stabilité régionale : donner un contenu à l’horizon politique
La coopération militaire ne peut porter seule l’avenir du partenariat. Sans perspective politique crédible, chaque crise risque de préparer la suivante.
La sécurité israélienne, la protection des populations palestiniennes et la stabilité des pays voisins doivent être pensées ensemble. Cela suppose de traiter à la fois la menace des groupes terroristes, les conditions de gouvernance et les besoins de reconstruction.
La proposition : construire un programme régional assorti d’étapes mesurables, soutenu par Washington et ses partenaires européens et arabes. Il devrait articuler prévention du réarmement des groupes terroristes, gouvernance palestinienne responsable, reconstruction contrôlée et engagements contre les violences visant les civils et les déplacements forcés.
Les financements seraient liés à des résultats vérifiables. Les parties devraient également s’abstenir de décisions unilatérales compromettant un règlement négocié.
Une alliance durable exige des engagements réciproques
Washington doit offrir de la prévisibilité et prendre pleinement en compte les besoins de sécurité d’Israël. Jérusalem doit préserver le dialogue avec les deux partis américains et intégrer les dimensions humanitaires et politiques à sa stratégie.
La force de cette alliance se mesurera à sa capacité à protéger les populations, à tenir ses engagements et à ouvrir une voie crédible vers une paix durable.
Jean-Luc Scemama


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