« Hubert et le premier matin sans clé ». Par Hubert Bouccara

À « Tribune juive », nous avons souvent ouvert nos pages à « La Rose de Java ». Aujourd’hui, c’est avec une émotion particulière que nous accueillons ce texte. Parce qu’il ne raconte pas seulement la retraite d’un libraire. Il accompagne, avec cette élégance discrète qui est la sienne, le passage d’un homme qui aura consacré sa vie à faire circuler les livres, les idées, les amitiés, la mémoire, l’engagement.

Pendant trente-huit ans, Hubert Bouccara n’a pas seulement tenu une librairie. Il a fait vivre un refuge pour les lecteurs, les écrivains et les amoureux de Joseph Kessel. Mais ceux qui confondaient la critique avec la haine, l’antisionisme avec la négation d’Israël, savaient aussi que la porte de « La Rose de Java » pouvait se refermer devant eux. Hubert avait des fidélités. Il ne les marchandait pas. Aujourd’hui, en rendant ses clés, c’est un libraire qui s’en va, mais aussi un homme libre. Son texte, d’une simplicité désarmante, ne parle que de gratitude. Ceux qui l’ont connu y liront aussi, entre les lignes, toute une vie de convictions discrètement assumées.

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Hubert et le premier matin sans clé

Pendant trente-huit ans, Hubert avait ouvert la porte de la Rose de Java presque chaque matin, à la même heure. La vieille serrure résistait un peu, comme pour s’assurer que c’était bien lui. Puis la porte cédait avec un léger soupir, et l’odeur mêlée du papier ancien, du bois ciré et du café accueillait le libraire comme une vieille amie.

En trente-huit années, Hubert avait vu passer des milliers de lecteurs. Des étudiants devenus professeurs. Des enfants revenus, adultes, acheter les livres qu’on leur avait lus autrefois. Des voyageurs, des rêveurs, des collectionneurs et des poètes.

Il connaissait les livres, mais il connaissait surtout les visages.

Puis arriva un matin différent.

Cette fois, il ne prit pas le trousseau de clés. Il resta quelques instants devant la vitrine, contempla les rayonnages baignés par la lumière du soleil et sourit.

— Il est temps, murmura-t-il.

Trente-huit années avaient suffi pour remplir une vie de libraire. Désormais, une autre vie l’attendait.

Les premiers jours de sa retraite lui semblèrent étranges. Il se réveillait tôt par habitude avant de se rappeler qu’aucun client ne l’attendait. Peu à peu, il apprit un nouveau luxe : celui de ne pas regarder sa montre.

Il flâna dans les jardins du Luxembourg, s’assit sur un banc avec un roman qu’il n’avait jamais eu le temps de lire jusqu’au bout. Il s’offrit de longs cafés en terrasse, observant les passants sans se presser.

Il redécouvrit Paris.

Il visita les musées en semaine, lorsque les salles étaient presque silencieuses. Il s’arrêta devant les tableaux de Nicolas de Staël, de Chagall ou de Monet, prenant enfin le temps de regarder plutôt que de courir.

Le vendredi soir, pourtant, il revenait souvent devant la Rose de Java.

Il ne rentrait pas toujours. Il regardait simplement la lumière derrière les vitres et se réjouissait de voir que les livres continuaient leur chemin entre de nouvelles mains.

Un jeune libraire était désormais derrière le comptoir. Hubert savait qu’il ferait des erreurs, puis qu’il trouverait sa manière d’aimer ce métier.

Un jour, le jeune homme aperçut Hubert sur le trottoir.

— Entrez donc ! Ici, vous serez toujours chez vous.

Hubert entra avec un sourire. Les livres étaient les mêmes, mais ils avaient commencé une nouvelle histoire.

En quittant la librairie, il leva les yeux vers le ciel où quelques nuages glissaient lentement.

Il comprit alors qu’une retraite n’était pas la fin d’une existence.

C’était enfin le moment de lire sans compter les heures, de voyager sans regarder le calendrier, de retrouver les amis oubliés, de rire davantage et de laisser les journées s’étirer paisiblement.

Et, pour la première fois depuis trente-huit ans, Hubert rentra chez lui sans se dire qu’il fallait préparer l’ouverture du lendemain.

Il n’éprouva ni tristesse ni nostalgie.

Seulement une immense gratitude pour le chemin parcouru… et une joyeuse curiosité pour tous les chapitres qu’il lui restait encore à écrire.

© Hubert Bouccara


A re-lire… ( il y en a bien d’autres )

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