Le monde est-il déjà entré en Zone de guerre froide généralisée ? Par Michel Ruimy

Les chiffres de la conflictualité mondiale n’ont jamais été aussi élevés depuis 1945. Loin d’un simple regain de tensions, un système inédit s’installe, sans lignes rouges stabilisées, ni arbitre crédible, dans l’indifférence polie des chancelleries, où chaque puissance apprend à tirer profit de la crise plutôt qu’à la prévenir. Décryptage d’une confrontation devenue permanente.

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Il faut cesser de se raconter des histoires. Le monde ne bascule plus dans la tension. Il s’est installé dans la confrontation, et il s’y complaît. L’ordre international né de la fin de la « guerre froide » n’existe plus. Il n’agonise même pas, il a déjà disparu, et ce que les chancelleries continuent d’appeler « communauté internationale » n’est plus qu’un décor vide.

Ce qui devrait alarmer, ce n’est pas la succession des crises, mais leur simultanéité. Jamais depuis 1945 autant de théâtres de confrontation actifs, sur des continents différents, n’avaient impliqué au même moment des puissances dotées de l’arme nucléaire. Et pourtant, à Bruxelles comme à New York, on continue de gérer l’exceptionnel avec les réflexes du confort.

L’Ukraine en est la démonstration la plus brutale. L’invasion russe a pulvérisé le dogme sur lequel l’Occident avait bâti trente ans de politique étrangère, à savoir celui d’une interdépendance économique supposée pacifier les ambitions des États. Ce dogme est mort à Boutcha. Il vient d’être enterré, une seconde fois, par les chiffres. Selon le SIPRI[1], les dépenses militaires mondiales ont atteint 2 887 milliards de dollars en 2025, marquant une onzième année consécutive de hausse. Le Congrès américain a déjà voté plus de 1 000 milliards de dollars pour 2026. L’Allemagne a franchi, pour la première fois depuis 1990, le seuil des 2 % du PIB consacrés à la défense. Il est donc temps de cesser de parler de « réarmement » comme d’un accident de parcours. C’est une trajectoire assumée et budgétée sur plusieurs années par les démocraties elles-mêmes.

Réduire cette dégradation à la seule guerre en Ukraine relèverait, au mieux, de la myopie, au pire de la complaisance. En 2026, le Proche-Orient a, en effet, basculé dans une guerre ouverte entre puissances dotées de capacités nucléaires ou balistiques avérées. Le 28 février, une offensive israélo-américaine contre les infrastructures nucléaires iraniennes a coûté la vie au guide suprême Ali Khamenei. Le cessez-le-feu conclu en avril a volé en éclats début juillet, avec de nouvelles frappes et une flambée des cours du pétrole. Le front libanais s’est rouvert dans la foulée, et le conflit a même débordé, par drone interposé, jusqu’à la base britannique d’Akrotiri, à Chypre, la première frappe sur le sol d’un État membre de l’Union européenne. On objectera que ces foyers restent, pour l’instant, régionalement circonscrits. Mais, faut-il vraiment attendre qu’une capitale européenne soit directement touchée pour admettre que ce confinement régional est de plus en plus fragile ?

L’Indo-Pacifique n’est pas en reste. Pékin ne dissimule même plus ses intentions : 420 sorties aériennes chinoises autour de Taïwan ont été recensées au premier trimestre, un chiffre publié par le ministère chinois de la Défense lui-même. L’objectif martelé par Xi Jinping est de hisser l’armée chinoise au niveau mondial d’ici 2027, échéance que plusieurs analystes situent précisément au seuil critique d’une capacité d’invasion crédible de Taïwan. Lorsque le Japon ose s’en inquiéter publiquement, Pékin lui répond, fin juin, en imposant des sanctions à quarante entités japonaises. Ajoutez à cela les patrouilles conjointes sino-russes et la consolidation de l’alliance AUKUS[2] : l’axe Pékin-Moscou n’est pas encore une alliance militaire, mais il en a désormais tous les réflexes.

Pendant ce temps, l’Occident se déchire. Le sommet de l’OTAN à Ankara, les 7 et 8 juillet, l’a montré crûment : le dossier iranien a divisé l’Alliance et le Groenland a fait le reste. Une alliance qui ne s’accorde plus ni sur son budget, ni sur sa doctrine n’est plus un bloc. C’est une coalition d’intérêts concurrents, unie par la peur et divisée sur la réponse à apporter, ce qui, en clair, s’appelle une alliance en voie de délitement.

Le vrai danger n’est plus chaque crise prise isolément, mais leur accumulation simultanée. La guerre froide du XXème siècle n’a pourtant pas été un long fleuve tranquille : Cuba en 1962, les guerres par procuration en Corée, au Vietnam ou en Angola en sont la preuve. Mais elle disposait, entre les deux blocs centraux, de lignes rouges identifiées et de canaux de communication permanents que l’on cherche aujourd’hui désespérément entre Washington, Pékin et Téhéran. Le risque se disperse désormais dans une multitude de zones grises (mer Baltique, Arctique, Sahel, Caucase, mer Rouge, détroit d’Ormuz, mer de Chine, Taïwan) où le moindre incident peut déclencher une réaction en chaîne que plus personne ne maîtrise. Croire que ces foyers demeureront éternellement circonscrits relève moins de l’analyse que du vœu pieux.

À cette conflictualité militaire s’ajoute une fragmentation économique tout aussi brutale. Sanctions, contrôles à l’exportation, relocalisations stratégiques, restrictions technologiques : la militarisation de l’économie mondiale n’est plus un phénomène marginal. Elle est devenue la norme. L’interdépendance, longtemps vantée comme un gage de paix, est désormais perçue comme une vulnérabilité que l’adversaire s’empressera d’exploiter. Le droit international, lui, n’est plus invoqué que lorsqu’il sert. La frontière entre paix et guerre s’efface ainsi, mois après mois, sans qu’aucune déclaration officielle ne vienne jamais l’acter. Nous ne vivons plus une succession de crises : nous sommes entrés, sans nous en rendre compte, dans un état de confrontation permanente.

Le phénomène le plus inquiétant, en définitive, n’est peut-être pas la multiplication des crises elle-même, mais la banalisation qui l’accompagne. La question n’est donc plus de savoir si une nouvelle guerre froide est en train de naître. Elle est déjà là, plus diffuse, plus fragmentée, plus instable que celle du XXème siècle. Le véritable risque ne réside pas dans cette confrontation permanente en elle-même. Il réside dans sa capacité à produire, un jour, l’erreur de calcul qu’aucune puissance ne souhaite réellement.

L’histoire ne pardonne jamais l’aveuglement volontaire : ni en 1914, lorsque chaque état-major pensait pouvoir contenir une mobilisation limitée, ni en 1938, lorsque l’on crut acheter la paix en cédant sur les périphéries. Les grandes guerres ne sont que rarement le résultat d’une volonté délibérée : elles naissent de l’accumulation des tensions, de la banalisation des provocations, et de cette conviction, toujours la même, toujours aussi dangereuse, que l’adversaire finira nécessairement par reculer.

C’est précisément cette illusion, la plus vieille et la plus meurtrière de toutes, qui rend la situation actuelle si particulièrement périlleuse. Et c’est elle, bien plus que n’importe quelle statistique de dépenses militaires, qu’il conviendrait aujourd’hui de regarder en face, plutôt que de continuer à en détourner le regard.

© Michel Ruimy

Ancien Senior économiste à la banque de France, Michel Ruimy est aujourd’hui consultant international, Professeur à Sciences Po Paris, l’ESCP Business School, Dauphine…) et au Maghreb, en Afrique subsaharienne, au Moyen Orient. Il est enfin sollicité par les médias français et internationaux pour livrer son analyse conjoncturelle. 


Notes

[1] Stockholm International Peace Research Institute

[2] Le pacte AUKUS, dévoilé par Joe Biden, Scott Morrison et Boris Johnson, vise à renforcer la coopération en matière de sous-marins nucléaires, cyber-capacités et technologies hypersoniques entre l’Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis.


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