
Il existe des moments dans l’histoire d’un pays où le silence devient dangereux. Des moments où les ambiguïtés, les calculs politiques et les doubles discours finissent par fragiliser l’âme même d’une nation. Le Maroc semble aujourd’hui confronté à cette épreuve face à la montée progressive d’un discours hostile envers les Juifs, un discours qui ne cesse de gagner de l’espace dans certaines manifestations, sur les réseaux sociaux, dans certains prêches, dans certaines sphères militantes et parfois même dans une partie du débat politique. Ce phénomène ne peut plus être minimisé, relativisé ou justifié uniquement par l’émotion liée au conflit israélo-palestinien. Car ce qui est en train de se banaliser dépasse largement la critique politique d’Israël. C’est une remise en cause d’une composante historique du Maroc lui-même.
Il faut rappeler une vérité historique fondamentale que certains semblent vouloir effacer volontairement : les Juifs vivaient au Maroc bien avant l’arrivée de l’islam. Bien avant les dynasties musulmanes, bien avant les conquêtes arabes, bien avant la naissance même de nombreux royaumes méditerranéens actuels. La présence juive au Maroc remonte à plus de deux mille ans. Des communautés juives existaient déjà en Afrique du Nord après les exils provoqués par les destructions successives des royaumes hébreux et du Temple de Jérusalem. Lorsque l’islam arrive au Maghreb au VIIe siècle, les Juifs sont déjà installés depuis des siècles sur cette terre marocaine. Ils commercent, cultivent, prient, construisent des synagogues et participent à la vie sociale et économique du pays. Certains historiens évoquent même l’existence de tribus amazighes judaïsées avant l’islamisation du Maghreb.
Cette réalité historique est essentielle car elle détruit le récit mensonger qui cherche aujourd’hui à présenter les Juifs marocains comme des étrangers ou des intrus. Les Juifs du Maroc ne sont pas des “nouveaux venus”. Ils ne sont pas une présence coloniale importée récemment. Ils font partie de la mémoire profonde du Maroc, de son identité, de sa culture et de son histoire spirituelle.
Pendant des siècles, musulmans et Juifs ont coexisté au Maroc dans une relation complexe mais globalement harmonieuse, souvent plus apaisée que dans une grande partie du monde méditerranéen ou européen. Dans les ruelles de Fès, Marrakech, Essaouira, Meknès ou Tétouan, les communautés partageaient les mêmes espaces, les mêmes marchés, parfois les mêmes traditions populaires. Le judaïsme marocain a profondément influencé la musique andalouse, le commerce, l’artisanat, la gastronomie et même certaines expressions linguistiques du dialecte marocain. Après l’expulsion des Juifs d’Espagne en 1492, le Maroc devint même une terre de refuge pour des milliers de familles juives séfarades persécutées en Europe.
Cette continuité historique a été protégée par la monarchie marocaine à travers les siècles. Mohammed V reste une figure symbolique majeure pour les Juifs marocains en raison de son refus d’abandonner ses sujets juifs durant la Seconde Guerre mondiale face aux pressions du régime de Vichy. Hassan II poursuivra cette ligne, convaincu que les Juifs faisaient partie intégrante de l’identité marocaine. Aujourd’hui encore, Mohammed VI assume officiellement cet héritage à travers la restauration de synagogues, la rénovation de cimetières juifs, la protection des lieux saints et l’inscription de l’affluent hébraïque dans la Constitution marocaine comme composante essentielle de l’identité nationale.
Et pourtant, malgré cette ligne royale historiquement claire, un autre discours prospère parallèlement dans le pays. Un discours de suspicion, de haine et parfois de radicalisation ouverte contre les Juifs. Ce discours est porté par plusieurs mouvances islamistes ou populistes, mais aussi par certains influenceurs, militants ou activistes qui utilisent quotidiennement la question palestinienne pour alimenter une hostilité généralisée envers les Juifs marocains eux-mêmes. Il ne s’agit pas uniquement du PJD. D’autres structures idéologiques jouent également un rôle important dans cette dynamique, notamment Justice et Bienfaisance, ainsi que le mouvement Tawhid wal Islah, qui constitue historiquement une matrice idéologique de l’islam politique marocain.
À cela s’ajoutent des figures médiatiques et militantes qui multiplient les discours incendiaires, les accusations permanentes et les procès d’intention contre les Juifs, créant un climat émotionnel de plus en plus dangereux. Chaque visite de pèlerins juifs au Maroc devient pour certains un prétexte à la polémique.
Chaque relation diplomatique avec Israël devient une occasion de déverser une haine qui dépasse largement le débat géopolitique. On voit des manifestations répétées, des slogans de plus en plus radicaux et parfois même des discours flirtant dangereusement avec l’antisémitisme classique importé du Moyen-Orient ou d’Europe.
La question devient alors inévitable : pourquoi les autorités marocaines laissent-elles faire ? Pourquoi cette tolérance à l’égard de discours qui contredisent frontalement la ligne historique de la monarchie ? Pourquoi ce double langage permanent entre, d’un côté, un discours officiel vantant le pluralisme marocain et, de l’autre, une permissivité inquiétante envers certaines formes d’incitation ou de radicalisation populaire ?
Le problème n’est pas la défense de la Palestine. Le peuple marocain a toujours soutenu la cause palestinienne, et cela fait partie de son histoire émotionnelle et politique. Le problème apparaît lorsque cette solidarité se transforme en haine généralisée contre les Juifs, y compris les Juifs marocains eux-mêmes. Car à ce moment-là, ce n’est plus du militantisme politique. C’est une déformation dangereuse de l’identité marocaine.
Le Maroc se trouve aujourd’hui face à une contradiction qu’il devra clarifier tôt ou tard. Soit il assume pleinement l’héritage historique porté par la monarchie depuis des siècles, celui d’un Maroc pluriel où les Juifs sont des citoyens à part entière et une composante historique de la nation ; soit il laisse prospérer des courants idéologiques qui cherchent progressivement à imposer une vision identitaire fermée, excluante et révisionniste de l’histoire nationale.
On ne peut pas, d’un côté, restaurer des synagogues, protéger les pèlerinages juifs et célébrer la mémoire judéo-marocaine, et de l’autre laisser se banaliser des discours qui présentent les Juifs comme des ennemis intérieurs ou des agents étrangers. Cette ambiguïté finit par produire un climat malsain où la peur, la suspicion et les amalgames deviennent quotidiens.
Le Maroc n’a jamais été grand lorsqu’il cédait aux passions extrémistes. Il a toujours été respecté lorsqu’il assumait sa singularité civilisationnelle. Cette singularité repose précisément sur sa capacité historique à faire coexister plusieurs identités, plusieurs spiritualités et plusieurs mémoires dans un même espace national.
Les Juifs marocains ne demandent pas un privilège. Ils demandent simplement que l’histoire soit respectée et que leur appartenance au Maroc cesse d’être remise en cause par des calculs idéologiques ou populistes.
Car au fond, la vraie question aujourd’hui est simple : qui veut réellement défendre l’histoire du Maroc, et qui cherche à la réécrire sous l’effet de la haine et de l’instrumentalisation politique ?
© Isaac Hammouch
Isaac Hammouch est journaliste et écrivain belgo marocain. Auteur de plusieurs ouvrages et tribunes, il s’intéresse aux enjeux de société, à la gouvernance et aux transformations du monde contemporain.

Vous véhiculez de sacrés poncifs avec cette phrase « dans une relation complexe mais globalement harmonieuse « .
Bien entendu il y a eu des pogroms au Maroc et le roi Mohammed V n’a protégé les Juifs, uniquement parce que les Etats-Unis lui ont demandé de le faire…
On lira L’exil des Juifs du Maroc,
https://monbalagan.com/com/juifs-et-judaisme/59-juifs-du-monde-arabe-et-musulman/535-les-juifs-du-maroc.html