La trahison des bien-pensants
Il est des moments où une société se trahit moins par ses lois que par ses réflexes, moins par ses décrets que par la qualité secrète de ses silences. Il arrive aussi qu’un homme sorte d’une prison visible pour entrer dans une prison plus subtile, plus mondaine, plus insinuante, et peut-être, à certains égards, plus dévastatrice encore que l’autre. C’est cette seconde geôle qu’il faut aujourd’hui regarder en face à propos de Boualem Sansal : non plus seulement la geôle de pierres, de barreaux et de coercition nue, mais celle, plus contemporaine, des qualifications malveillantes, des prudences intéressées, des soupçons recyclés, des silences commodes et des procès sans juge où une société prétendument libre réapprend à punir ceux qu’elle ne parvient pas à faire taire. Sa situation appartient à cette catégorie rare de séquences qui, sous l’apparence d’une intervention circonstancielle — une campagne de dénigrement relancée après un changement d’éditeur — découvrent en réalité une scène beaucoup plus vaste : non seulement le sort d’un écrivain, mais la vérité morale d’un pays qui ne sait plus très bien ce qu’il doit à ceux qui ont choisi de rester debout.
Car enfin le plus frappant, dans la séquence présente, est peut-être moins la continuité de l’hostilité que sa migration. Boualem Sansal, après avoir été pris dans la violence nue du pouvoir algérien, demeure saisi, sur l’autre rive de la Méditerranée, par un dispositif de réassignation idéologique tout aussi déterminé — simplement mieux habillé. Ce dispositif refuse de lui reconnaître le droit élémentaire d’être seulement un écrivain libre, c’est-à-dire un homme qui choisit, qui tranche, qui se déplace, qui signe où il veut signer, et qui n’a pas à demander pardon pour exercer sa souveraineté intellectuelle jusque dans le choix de son éditeur. La géographie change. Les instruments se raffinent. La cible, elle, ne bouge pas.
C’est pourquoi il faut prendre très au sérieux l’idée d’une prison inachevée. On aurait tort de croire que la libération matérielle clôt l’épreuve ; il est des captivités qui survivent à l’ouverture des portes, parce qu’elles se reconstituent dans le regard social, dans la surveillance morale, dans l’administration des réputations, dans cette manière si française parfois de prolonger la peine par le commentaire, de doubler l’entrave par le soupçon, de substituer à la chaîne de fer la chaîne d’interprétation. Autour de Sansal, Le Monde lui-même décrit un « malaise » grandissant — mot remarquable, à la fois aveu et euphémisme — signe que nous ne sommes pas en présence d’un simple épisode mais bien d’une séquence ouverte, inachevée, où quelque chose de notre rapport collectif à la liberté continue de se jouer sourdement. La première prison avait des murs. La seconde a des récits.
Il est des moments aussi où une nation ne se juge pas à ses institutions, ni même à ses principes proclamés, mais à la manière dont elle traite ceux qui, revenus de l’épreuve, refusent encore de plier. Défendre un tel homme prend alors une portée qui excède de loin l’amitié, le soutien ou même la seule fidélité. C’est un acte de résistance contre la tentation très moderne d’enfermer les consciences dans des catégories de recevabilité, de les sommer d’être conformes à la morale du moment, de leur rappeler sans cesse que la liberté n’est acceptable qu’à condition d’être docile. Cela donne à voir, derrière l’agitation médiatique, la structure profonde d’un procès de légitimation, c’est-à-dire la manière dont un ordre symbolique entend décider qui peut parler, depuis quel lieu, et à quelles conditions. Et cela touche à une vérité anthropologique profonde : toute société qui absolutise sa propre innocence morale finit par inventer des procédures de souillure destinées à traiter comme impurs ceux qui la dérangent par leur simple persistance.
Ce fait n’est pas un épisode : c’est un révélateur. Il révèle non seulement la persistance d’une hostilité, mais quelque chose de plus profond, de plus vieux, de plus inquiétant : l’incapacité d’une partie de notre espace intellectuel à consentir pleinement à l’existence de l’homme libre. Car Boualem Sansal, dans cette séquence, n’apparaît pas seulement comme une victime. Il apparaît comme une épreuve. Épreuve pour les consciences. Épreuve pour les institutions symboliques. Épreuve surtout pour ce monde médiatico-intellectuel qui aime les dissidents tant qu’ils se laissent exposer comme des pièces convenables dans la vitrine morale du temps, mais qui se crispe dès qu’un homme libre persiste à n’obéir qu’à sa propre nécessité.
Autour de Sansal, il ne se passe pas seulement quelque chose d’injuste, ni même quelque chose d’intéressé, ni même quelque chose de lâche — il se passe quelque chose d’aussi vieux que les premières communautés humaines, quelque chose qui n’a pas besoin d’être voulu pour fonctionner, ni d’être conscient pour blesser.
C’est un rite
Boualem Sansal n’est pas seulement ici un écrivain persécuté ; il apparaît comme la figure d’une liberté qui ne consent pas à sa domestication. On extrait un homme du commerce ordinaire de la reconnaissance pour le faire entrer dans une zone de trouble ; on ne le réfute pas, on le qualifie ; on ne lui répond pas, on l’entoure. Toute anthropologie politique sait que les communautés se rassurent en produisant périodiquement des figures d’écart. C’est ainsi que commencent les procès les plus révélateurs : non par la réfutation loyale, mais par l’irritation sourde qu’inspire l’existence même d’une parole qui ne demande aucune permission.
Ce qu’on ne supporte pas chez Sansal, ce n’est pas une phrase. Ce n’est pas un geste. Ce n’est pas même une opinion. C’est une présence. Le fait qu’il soit encore là, debout, insoluble — c’est cela que l’on ne lui pardonne pas, et que l’on ne lui pardonnera jamais tout à fait.
Car Boualem Sansal n’a pas seulement eu des geôliers. Il a désormais des interprètes intéressés, des surveillants d’atmosphère, des administrateurs de soupçon. Il est sorti d’une prison visible, mais il n’a pas encore entièrement quitté la captivité. La première avait des murs ; la seconde a des récits. La première s’imposait par la force ; la seconde procède par insinuation. La première voulait réduire un homme ; la seconde veut encore réduire la signification de sa liberté.
Il suffit de laisser un homme debout. Le reste suit
C’est ici que la scène devient plus qu’un épisode : une opération de dévoilement. Autour de Sansal s’organise moins une discussion qu’un rite ; moins un débat qu’une liturgie de la mise à distance ; moins une critique qu’une opération de souillure symbolique destinée à faire d’un homme libre une présence douteuse. Dans toute société travaillée par la passion morale, il existe des cérémoniaux discrets d’excommunication : on ne réfute plus, on entoure ; on ne répond plus, on signale ; on ne combat plus une idée, on altère la qualité symbolique de celui qui la porte. L’homme n’est plus contredit ; il est marqué. Et c’est ainsi que la violence change de langage tout en gagnant en respectabilité.
C’est précisément ce qui donne à la situation de Sansal une gravité singulière. Il a quitté une geôle visible, mais il n’a pas entièrement quitté la captivité. Le changement d’éditeur, qui devrait relever du droit le plus simple d’un écrivain souverain, a suffi à réactiver autour de lui les mécanismes d’interprétation soupçonneuse, comme s’il n’était jamais permis à cet homme d’exister simplement dans la plénitude de son choix. Il y a là quelque chose de profondément révélateur — et, à certains égards, d’une clarté presque involontaire de la part de ses accusateurs.
La prison de Sansal n’est pas seulement extérieure : elle est narrative. On continue de parler autour de lui, sur lui, malgré lui ; on continue de le placer dans des cadres qui lui volent quelque chose de sa présence. Des chaînes qui ne sont plus de fer mais de langage. Plus de police, mais d’atmosphère. Plus de cachot, mais de récit imposé. Il y a dans cette confiscation de la parole une dernière chaîne, peut-être la plus subtile : celle qui laisse l’homme apparemment libre tout en le maintenant captif des récits fabriqués par d’autres.
Il faut refuser ce théâtre. Un écrivain n’est pas un « cas », une conscience n’est pas un dossier, et l’honneur d’une parole publique commence précisément au moment où elle cesse de gérer les réputations pour revenir à l’essentiel : distinguer entre la fidélité et l’abandon. Ce qui importe ici n’est pas la précaution administrative de la compassion autorisée, mais la solidarité avec l’homme debout.
Nous touchons là à un phénomène que l’anthropologie politique éclaire avec cruauté : la fabrication rituelle de l’impureté. Les communautés idéologiques ne se maintiennent pas seulement par des convictions partagées ; elles se rassurent aussi en désignant périodiquement des figures qu’il faut tenir à distance. Dans nos démocraties moralisatrices, cette logique ne prend plus toujours la forme de l’exclusion brutale ; elle devient contamination de réputation. On ne livre plus l’homme à la foule : on le livre au commentaire.
Boualem Sansal apparaît alors comme une figure profondément dérangeante parce qu’il échappe à la capture. Tant qu’un homme libre confirme le récit des gardiens du bien, il rassure ; qu’il dévie d’un pas et le voilà requalifié en anomalie. Il devient alors pour certains moins un écrivain à entendre qu’une anomalie à gérer. Tant qu’il pouvait être rangé dans la catégorie commode du dissident conforme à l’attente du milieu, il suscitait l’empathie ; mais, dès lors que sa parole a continué de se déployer selon sa pente propre, dès lors qu’il a persisté à n’être pas soluble dans la grammaire attendue du bien, il a cessé d’être seulement admirable pour devenir, aux yeux de beaucoup, gênant, encombrant, presque déplacé.
Il faut mesurer la gravité de ce basculement. Car lorsqu’une société commence à soupçonner un homme au moment même où elle devrait simplement reconnaître ce qu’il a traversé, elle ne dit pas seulement quelque chose de lui : elle se décrit elle-même. Elle dévoile sa pauvreté morale, sa fatigue civique, son incapacité à honorer ce qui ne lui ressemble pas. Elle expose surtout cette inclination propre aux temps faibles : préférer l’individu pliable à l’individu debout, le dissident administrable au dissident réel, la victime utile à l’homme libre.
La notion de rite s’impose ici avec force. D’abord, on laisse entendre qu’un trouble existe ; ensuite, on le diffuse sans jamais le fixer ; enfin on somme ceux qui soutiennent l’homme visé de se justifier à leur tour. À la fin, le climat vaut sentence. La souillure moderne fonctionne : elle préfère la pénombre des réserves à la brutalité du verdict.
Et pourtant c’est précisément cette constance qui donne à une telle parole sa tenue. Elle ne s’écrit pas comme écrivent les prudents, les aménageurs d’ambiance, les comptables de l’acceptable. Elle ne vient pas du balcon des spectateurs de bonne conscience. Elle vient de cette région plus rare où la fidélité vaut encore comme catégorie politique : non une fidélité aveugle, non une fidélité de clan, mais une fidélité à l’idée qu’un homme qui a traversé la brutalité d’un régime et retrouvé sa voix ne doit pas être aussitôt livré aux petites polices symboliques d’un milieu avide de reclassements moraux.
C’est aussi pourquoi l’enjeu est politiquement si précieux. Ce que se trouve ici mis en cause n’est pas la gauche comme tradition historique, encore moins l’idée même d’émancipation, mais une certaine gauche morale contemporaine, devenue experte dans l’art de distribuer les certificats de respectabilité et d’organiser l’infamie douce contre ceux qui déjouent ses codes. Cette gauche a, dans ses expressions médiatiques et intellectuelles les plus disciplinaires, peu à peu déplacé son centre de gravité.
Son autoritarisme n’a pas toujours le visage grossier de la censure. Il est plus souple, plus insinuant, souvent plus efficace. Il prend la forme d’une police des tons, d’une régulation des fréquentations, d’un contrôle discret des alliances permises. Il ne dit pas toujours : « interdisons ». Il dit plus volontiers : « prenons nos distances », « nuançons », « complexifions » — jusqu’à ce que la nuance elle-même, qui devrait être une vertu de l’intelligence, devienne l’un des instruments de la relégation.
Dans un tel univers, la liberté demeure volontiers célébrée comme emblème, mais elle est beaucoup moins tolérée comme expérience effective. On accueille encore le dissident abstrait, celui qu’on peut exposer, citer, intégrer au décor moral du temps ; mais on supporte bien plus mal le dissident concret, surtout lorsqu’il persiste à parler depuis un lieu qui échappe aux codes du milieu, aux attentes du moment, au monopole interprétatif des clercs contemporains. C’est alors que l’homme libre cesse d’être un témoin commode pour devenir une présence embarrassante, presque une anomalie à gérer. Il faut le dire avec netteté : ce que cette affaire met au jour, dans une partie de la gauche morale contemporaine, c’est un autoritarisme sans franchise, un despotisme de bonne conscience qui discipline d’autant mieux qu’il parle la langue du scrupule. Il n’invoque pas la censure ; il invoque la responsabilité. Il ne réduit pas frontalement une parole ; il installe autour d’elle les conditions de son affaiblissement.
Dans cette économie symbolique, Boualem Sansal devient moins un homme à entendre qu’une figure chargée de malaise. Ce n’est plus seulement une parole qui est contestée ; c’est une présence qu’on travaille à rendre embarrassante. L’écrivain devient alors le support de projections expiatoires, presque l’écran sur lequel un milieu projette ce qu’il refuse de reconnaître de sa propre servilité.
C’est ici que la philosophie politique reprend ses droits, non comme ornement savant, mais comme instrument de diagnostic. Car ce qui se joue autour de Sansal déborde de loin l’incident, le milieu, la circonstance ; cela touche à des mécanismes que les grands témoins de la modernité avaient déjà aperçus sous des noms différents. Tocqueville, le premier, a vu venir non la seule tyrannie grossière, celle qui frappe et qui interdit, mais cette douceur capillaire, insinuante, administrative, qui enveloppe les hommes peu à peu jusqu’à leur faire perdre non la parole seulement, mais jusqu’au désir même de parler autrement.
Camus en a payé le prix dans sa vie même : il sait ce qu’il en coûte de refuser le mensonge lorsque mentir devient la politesse obligatoire d’un temps. Bernanos, depuis l’exil, l’a crié avec sa violence prophétique : les sociétés ne meurent pas seulement de leurs vices ; mais de leurs vertus corrompues. Tous deux rejoignent le même diagnostic : au nom du bien, la conscience collective invente les formes les plus douces et les plus redoutables de l’étouffement.
La liberté ne se perd pas toujours dans le fracas. Elle se perd dans le murmure
Sous cet angle, Boualem Sansal devient plus qu’un écrivain attaqué : il devient le révélateur d’une société qui supporte de moins en moins ceux qu’elle ne peut ni plier, ni annexer, ni administrer. Car il est toujours dangereux, pour un monde saturé de prudence et de pédagogie morale, de voir persister un homme dont la simple tenue dément l’ordre implicite des docilités admises. Un tel homme ne dérange pas seulement par ce qu’il dit ; il trouble par ce qu’il rend visible. Il rappelle, par sa seule persistance, qu’il existe encore des consciences qui ne demandent pas la permission de demeurer droites.
Et les plus coupables, dans une telle configuration, ne sont pas toujours les procureurs déclarés. Il y a aussi, autour d’eux, toute la foule des accompagnateurs, des prudents, des spécialistes du détour, de ceux qui longent les murs, regardent ailleurs, baissent la voix, ajustent leurs principes au vent dominant et baptisent “complexité” ce qui n’est, bien souvent, qu’une politesse de la peur. Car les entreprises de rabaissement ne prospèrent jamais par la seule force de ceux qui les conduisent ; elles prospèrent aussi par le concours de ceux qui les rendent respirables. Ce sont eux, au fond, les véritables vassaux. Non parce qu’ils serviraient un maître unique, mais parce qu’ils ont fait de la flexion une manière d’habiter le monde. Leur obéissance n’a même plus besoin d’ordre ; elle se forme d’elle-même, dans l’anticipation du reproche et le désir de ne jamais devenir à leur tour une présence litigieuse.
C’est pourquoi leur servitude n’a rien de spectaculaire, rien même de proprement tragique. Elle est pire en un sens : elle est consentie. Elle est souple. Elle est souriante. Elle est civilisée. Elle se couvre du vernis de l’intelligence, des prudences de langage, du confort des appartenances reconnues. Et c’est précisément ce qui la rend si précieuse aux régimes de conformisme moral : elle ne frappe pas, elle facilite ; elle n’invente pas toujours la relégation, mais elle lui prépare l’air qu’il faut pour qu’elle paraisse naturelle.
En ce sens, il ne s’agit pas seulement d’un hommage rendu à Boualem Sansal ; il s’agit d’une critique du régime contemporain de la vertu. Les sociétés saturées de morale, qui se réclament sans cesse de l’inclusion, savent encore produire de l’impureté, et les démocraties d’opinion disposent, elles aussi, de leurs liturgies feutrées de mise à l’écart. La force d’un tel diagnostic est de nous obliger à voir que la censure la plus efficace n’est pas toujours celle qui interdit ouvertement, mais celle qui souille, celle qui installe autour d’un nom assez de pénombre pour rendre sa liberté litigieuse. Il ne s’agit pas de sanctifier Sansal, ni de le placer hors de toute discussion ; il s’agit de quelque chose de plus élémentaire et, pour cette raison même, de plus fondamental : cesser d’exiger des hommes libres qu’ils viennent chercher leur absolution auprès de ceux qui n’aiment la liberté qu’à condition d’en régler le périmètre, d’en administrer les usages et d’en surveiller les détenteurs.
Sous cet angle, l’hostilité envers Sansal n’est pas seulement injuste ; elle révèle une défaite spirituelle. Une part de notre monde intellectuel ne supporte la liberté qu’à condition d’en surveiller les usages. Dès lors, la liberté cesse d’être reconnue comme puissance souveraine pour n’être plus admise que comme liberté sous condition.
Or une liberté ainsi surveillée n’est déjà plus tout à fait la liberté. Elle n’est plus qu’un usufruit précaire, accordé à ceux qui consentent à ne pas sortir du cadre, à ne pas parler d’un lieu imprévu, à ne pas persister au-delà de ce que le milieu juge supportable. Le vrai dissident, lui, devient aussitôt suspect d’une souveraineté excessive. Il ne se contente pas d’avoir traversé l’épreuve ; il persiste à choisir, à se déterminer, à demeurer irréductible. Et c’est cela peut-être, plus encore que telle ou telle prise de position, que l’on ne lui pardonne pas : non d’avoir souffert, mais de n’avoir pas laissé l’épreuve le rendre administrable.
Au fond, c’est peut-être cela qu’il faut énoncer avec le plus d’acuité : Boualem Sansal n’apparaît pas seulement comme la cible d’une cabale, ni même comme la victime d’un moment de bassesse médiatique, mais comme l’épreuve de vérité d’un monde intellectuel qui se dit volontiers émancipateur et qui supporte pourtant fort mal ce qu’il ne peut ni absorber, ni discipliner, ni reconduire à ses propres catégories de légitimité. C’est là que l’affaire dépasse de beaucoup la circonstance et devient un test moral car elle oblige chacun à montrer ce qu’il entend par liberté : est-ce une valeur d’apparat célébrée tant qu’elle demeure administrable, ou bien une puissance réelle, dont on accepte qu’elle déborde, qu’elle déplaise, qu’elle échappe ?
Défendre Sansal n’est pas un geste de convenance, encore moins une simple prise de parti dictée par l’humeur du moment. C’est, au contraire, opposer à la police morale des réputations une fidélité plus exigeante, une fidélité qui ne demande pas d’abord si l’homme libre demeure compatible avec le code du milieu, mais si l’on est encore capable de reconnaître en lui ce qui mérite d’être tenu. Car la liberté réelle ne commence pas là où tout le monde consent à l’approuver ; elle commence précisément là où s’interrompt le confort des orthodoxies, là où il faut choisir entre la rectitude des principes et la sécurité des appartenances.
Car la question est bien celle-là, et elle déborde de beaucoup le seul cas de Sansal : qu’est-ce qu’une société fait à ses hommes libres ? Les honore-t-elle parce qu’ils lui rappellent ce qu’elle doit au courage, à la tenue, à la possibilité même de demeurer droite dans l’épreuve ; ou bien les rabaisse-t-elle parce qu’ils exposent, par simple contraste, la médiocrité consentie de ceux qui ont pris l’habitude de longer les murs ? Toute civilisation finit par se juger sur ce point précis. Non sur l’éclat de ses proclamations, mais sur son aptitude à reconnaître ce qui la dépasse et, parfois, la condamne silencieusement par sa seule existence.
Il y a toujours, dans les temps de fatigue civique, toute une population d’âmes pliées qui se persuadent que la prudence est une vertu, alors qu’elle n’est bien souvent qu’une politesse de la peur. Elles regardent ailleurs, attendent que l’orage passe, s’ajustent au climat, s’accommodent des campagnes de discrédit pourvu qu’elles-mêmes soient épargnées. Ce ne sont pas toujours les bourreaux visibles ; ce sont souvent les auxiliaires presque parfaits de toutes les coercitions feutrées. Car les ordres symboliques ne tiennent jamais par la seule volonté de ceux qui les imposent : ils tiennent aussi par l’acquiescement prudent de ceux qui préfèrent survivre en se courbant plutôt qu’avoir à répondre de leur silence.
Et c’est pourquoi il faut oser nommer l’ennemi spirituel de cette séquence. Non la gauche comme mémoire des humiliés, mais une gauche de magistère devenue moins une force d’émancipation qu’un appareil de discipline symbolique. Elle parle encore volontiers le langage de la liberté, mais la supporte mal dès qu’elle prend le visage concret d’un homme qu’elle ne peut ni annexer ni administrer.
Son autoritarisme, pour cette raison même, n’a pas besoin d’être tonitruant. Il est plus souvent allusif, réglementaire, atmosphérique. Il ne s’avance pas sous le nom de la contrainte ; il emprunte les habits du scrupule. Il ne dit pas toujours : « interdisons ». Il préfère dire : « prenons nos distances », « replaçons », « interrogeons le contexte », « nuançons », « complexifions » — jusqu’à ce que la nuance elle-même, détournée de sa vocation première, devienne l’un des instruments les plus sophistiqués de la relégation. Ainsi l’ordre disciplinaire se donne les apparences de la délicatesse, et la police symbolique parle la langue même de la civilité.
Le vrai geste consiste à ne pas céder à la prose de l’abaissement. Il ne s’agit pas de regarder Sansal depuis le point de vue des geôliers de velours, des gestionnaires d’atmosphère, des administrateurs de recevabilité ; il s’agit de se placer du côté de l’homme demeuré debout. Il ne s’agit pas de parler de lui comme d’un cas à traiter, d’un embarras à contenir, d’une anomalie à requalifier, mais comme d’une conscience dont la dignité oblige encore ceux qui prétendent croire à la liberté. Et ce déplacement du regard nous oblige à regarder en face la petite machinerie du soupçon pour ce qu’elle est — une bassesse habillée de scrupule.
À une époque saturée de postures, un tel geste retrouve la noblesse des fidélités anciennes. Il rappelle quelque chose que notre temps a presque entièrement oublié : qu’il est des moments où honorer la liberté ne consiste pas à la célébrer abstraitement, mais à se tenir aux côtés de ceux qu’on cherche à en dépouiller. Non parce que cela serait confortable. Non parce que cela serait rentable. Non même parce que cela serait applaudi. Mais parce qu’une civilisation commence à se perdre au moment où plus personne n’accepte de payer le prix concret de ses propres principes.
Il n’y a pas de fidélité commode. Dès qu’elle se rend commode, elle a changé de nom
Il est des hommes qui paient ce prix. Sans ostentation. Sans martyrologie. Avec cette tranquillité particulière de ceux qui ont cessé de négocier avec leur propre conscience et savent, une fois pour toutes, de quel côté ils se tiennent.
À l’opposé de cette hauteur, il y a les pleutres. Il faut les nommer. Ceux qui regardent ailleurs pour ne pas voir, qui baissent les yeux pour ne pas avoir à choisir, qui plient le genou avec la souplesse de ceux qui appellent prudence ce qui n’est souvent qu’habitude de la soumission. Ils sont le soubassement de toutes les décadences civiques. Ils longent les murs, déplacent les mots, renoncent à la phrase nette, accommodent leur jugement à l’air du temps. Ils ne frappent pas toujours les premiers, mais ils ratifient. Ils ne persécutent pas toujours directement ; ils rendent la persécution possible par leur silence, leur accommodement, leur art de se tenir du côté du climat dominant. Ils ne sont pas toujours les inventeurs de la calomnie, mais ils la rendent respirable. Ils s’appellent eux-mêmes prudents, nuancés, responsables, subtils ; en vérité, ils ont simplement fait de la flexion morale un mode de vie.
Il faut nommer ce mal pour ce qu’il est : non une exigence de justice, mais une passion disciplinaire ; non une vigilance démocratique, mais une police symbolique ; non l’amour de l’émancipation, mais le goût triste de la correction idéologique. Son pouvoir ne tient pas seulement à la violence de ses anathèmes ; il tient à la docilité de ceux qui les accueillent, s’y adaptent, s’en font les relais empressés afin de n’être pas eux-mêmes jetés dans la zone du soupçon.
Le plus inquiétant, dans les sociétés de conformisme moral, n’est jamais seulement la dureté des procureurs. C’est la quantité de genoux disponibles
Il y a, dans une telle prose, quelque chose qui mérite d’être salué pour lui-même : le refus de la bassesse. À une époque où tant de textes ne sont plus que des exercices de placement dans l’espace des conformités acquises, il faut rendre à la parole sa gravité, c’est-à-dire sa fonction la plus haute : non pas accompagner les rites du temps, mais les démasquer.
Alors oui, il faut condamner les pleutres. Il faut les condamner non dans la brutalité du slogan, mais dans la netteté du jugement moral. Ils ne sont pas seulement timorés ; ils sont comptables d’une dégradation de l’air civique. À force de s’accoutumer à l’excommunication de ceux qui dérangent, ils préparent des sociétés où chacun apprendra à se taire avant même qu’on le lui ordonne.
Mais il faut dire plus. Il faut faire entrer dans ce texte la mémoire longue, celle sans laquelle le mot même de liberté devient vite un mot léger, un mot d’usage, un mot de confort. Nous en parlons trop souvent comme s’il s’agissait d’un meuble institutionnel, d’un acquis civique allant de soi, d’un droit fourni clef en main par la seule bienveillance du régime démocratique. Or nos paroles d’aujourd’hui n’existent pas seulement parce que des institutions les tolèrent ; elles existent parce que, dans l’épaisseur des siècles, des hommes ont payé pour qu’un autre homme puisse un jour écrire, parler, contredire, blasphémer parfois, penser contre son camp, contre son temps, contre la peur.
La liberté vient de plus loin que nos rhétoriques de salon. Elle vient du sang versé, des cachots, des exils, des refus têtus, des fidélités obscures, des hommes tombés pour qu’un autre homme puisse un jour écrire sans demander la permission. Chaque phrase libre repose sur une nécropole invisible.
La liberté n’est pas un confort. Elle est une dette
Nous oublions trop facilement que chaque phrase libre repose sur une nécropole invisible. Nous parlons, nous écrivons, nous contredisons, comme si la liberté de le faire allait de soi ; mais derrière cette apparente évidence se tient une généalogie de sacrifices sans tombe glorieuse, une longue lignée de refus, de pertes, de fidélités obscures sans lesquelles aucune parole réellement libre ne nous serait parvenue. Il faudrait retrouver devant cela une gravité plus juste, une piété civique, une mélancolie active du respect — non pour sacraliser abstraitement la liberté, ni pour en faire une idole verbale de plus, mais pour se souvenir qu’elle a été payée au prix fort.
Car toute société qui traite la liberté avec désinvolture n’oublie pas seulement une valeur ; elle offense les sacrifices mêmes qui l’ont rendue possible. Derrière chaque phrase libre se tient un cimetière invisible de courage. Derrière chaque livre qu’un écrivain ose publier se tient tout ce que d’autres ont perdu pour que cette page puisse un jour être écrite sans abdication.
Et pourtant il faut se garder de n’écrire qu’à partir de l’amertume. Car l’acharnement contre un homme comme Boualem Sansal touche à plus qu’un nom, plus qu’une trajectoire singulière, plus même qu’une injustice de circonstance. Il atteint quelque chose de plus ancien, de plus grave, de plus sacré au sens civique du terme : le respect dû à ceux qui ont payé pour que la parole puisse demeurer plus haute que la contrainte et s’écrire sans se renier. Lorsqu’une société s’acharne contre une conscience demeurée indocile, elle ne blesse pas seulement l’homme qu’elle vise ; elle blesse aussi la chaîne de fidélités, de sacrifices et de courage dont cette parole est, qu’elle le veuille ou non, l’héritière.
Il y a dans un tel acharnement une ingratitude historique, presque une désinvolture de fin de civilisation. Comme si nous avions oublié que les libertés que nous traitons aujourd’hui avec tant de légèreté furent arrachées, dans d’autres temps, à des régimes autrement plus féroces par des hommes infiniment plus courageux que nous. Et c’est peut-être cela qui rend cette séquence si basse : non seulement l’injustice qu’elle contient, mais l’oubli profond qu’elle trahit.
Cet acharnement offense une mémoire
Car il existe derrière le mot de liberté une profondeur de temps que nos sociétés légères ont presque entièrement oubliée. Et c’est ici que la nostalgie peut entrer, non comme faiblesse de l’esprit, non comme refuge facile dans un passé idéalisé, mais comme ressource morale : nostalgie d’un temps où la liberté n’était pas seulement un mot d’apparat dans la bouche des bien-pensants, mais une vertu qui obligeait ; où elle ne se réduisait pas à une valeur décorative, mais engageait une tenue, un courage, une manière de répondre de soi. Non, bien sûr, la nostalgie d’un âge d’or imaginaire, mais celle d’un monde où l’on savait encore reconnaître la grandeur d’un homme qui tient bon ; où la fidélité n’était pas aussitôt rabaissée au rang d’entêtement ; où le courage n’était pas rendu suspect au seul motif qu’il refusait les catéchismes du temps. Nostalgie, en somme, d’une civilisation qui aurait eu honte de soupçonner l’homme revenu des ténèbres, au lieu de lui laisser l’espace de se réinstaller dans sa propre lumière. Il ne s’agit donc pas de mythifier le passé, mais de rappeler qu’une civilisation commence aussi à mourir lorsqu’elle perd le sens de ce qu’elle doit à ses hommes libres.
Nous avons reçu la liberté comme un héritage. Nous la dépensons comme une rente
C’est cette mémoire qui manque à notre temps. Nous avons hérité de la liberté comme d’une maison bâtie par d’autres, et nous nous comportons trop souvent comme des locataires ingrats. Il faudrait retrouver la pudeur des civilisations qui savent ce qu’elles doivent aux vaincus glorieux et aux héroïsmes obscurs, à tous ceux qui ont payé pour que les plus faibles eux-mêmes puissent un jour parler contre le pouvoir, contre les orthodoxies, contre les foules. Alors seulement nous mesurerions la gravité singulière de l’acharnement contre un homme comme Sansal : car ce n’est pas seulement un écrivain qu’on atteint en lui, c’est quelque chose de plus vaste, de plus ancien, de plus exigeant : la chaîne de transmission de la liberté.
Et peut-être faut-il espérer ceci, simplement mais souverainement : qu’un jour prochain, dans le silence reconquis de la page, les mots de Sansal retombent avec cette douceur ferme que seules possèdent les voix revenues de loin, avec cette lumière nue que l’épreuve, parfois, donne à ceux qu’elle n’a pas brisés ; qu’ils viennent enfin non pour se justifier, non pour négocier avec le soupçon, non pour répondre terme à terme aux geôliers visibles ou invisibles, mais pour reprendre possession du lieu souverain d’où parle un homme libre lorsqu’il n’écrit plus sous l’emprise du commentaire des autres. Alors, peut-être, ces mots briseront-ils enfin les chaînes d’ombre dont notre époque voudrait encore entourer ceux qu’elle n’a pas réussi à soumettre. Car il est des captivités que ni la polémique ni le soutien extérieur ne suffisent entièrement à défaire ; il faut qu’une voix les traverse, les transfigure, puis les laisse derrière elle.
Certains textes ne défendent pas un homme. Ils défendent ce qui reste quand les hommes se taisent
Or nul ne brisera entièrement ces chaînes à sa place. Les fidélités extérieures sont nécessaires ; mais la délivrance la plus complète ne viendra que de ce lieu où Sansal a toujours été le plus libre : la page. Lui seul pourra se délivrer tout entier de cette prison résiduelle en déposant sur la feuille une langue assez nue, assez droite, assez incendiée pour faire éclater les verrous invisibles.
Dès lors, l’ultime mot ne peut appartenir ni aux pleutres ni aux gardiens du seuil. Il ne peut appartenir qu’à l’œuvre. Ce qui tient ici la ligne de la fidélité, dénonce le rite de souillure et refuse l’excommunication douce ne doit être lu que comme un commencement, non comme un terme. Alors seulement la séquence retrouvera sa forme pleine : non quand les procureurs se tairont, mais quand la parole de Sansal, réinstallée dans sa souveraineté, aura rendu à ses accusateurs leur propre petitesse. Une grande œuvre ne répond pas en se justifiant ; elle répond en élevant tellement le lieu de la parole que les entreprises de rabaissement apparaissent enfin pour ce qu’elles sont.
Il reste alors le plus beau : que Sansal lui-même, par la grâce sobre et tranchante de l’écriture, rende à la liberté son visage le plus pur, celui qui ne quémande aucune absolution.
Les prêtres de la souillure laissent des traces de venin, l’homme libre, lui, laisse une voix
Mais un texte digne de ce nom ne saurait s’abandonner à la seule colère. C’est ici que la poésie, loin d’adoucir le diagnostic, l’approfondit. Imaginer la liberté comme une lampe très ancienne que des mains innombrables ont protégée du vent, c’est rappeler que ceux qui attaquent Sansal s’en prennent moins à un homme qu’à cette lumière elle-même.
Car ce qui se défend ici, au-delà des querelles, c’est quelque chose de très ancien et de très fragile : la possibilité pour un homme de redevenir pleinement la voix de lui-même. Or c’est bien là, sans doute, que la séquence française demeure inachevée. Depuis sa libération, Boualem Sansal continue d’être pris dans des récits adverses, des appropriations, des procès d’intention, des requalifications idéologiques ; son changement d’éditeur n’a pas refermé la controverse, il l’a ravivée. Comme si, au fond, il n’avait pas encore totalement quitté sa prison, parce qu’une part du monde qui l’entoure refuse de lui rendre la plénitude simple de son geste d’écrivain.
Il faut rendre justice à cette autre lignée, plus silencieuse et plus droite : celle des hommes qui tiennent parole. Sansal s’y inscrit au plus haut point, parce que sa simple persistance rappelle qu’une conscience qui n’a pas capitulé possède déjà sur ses persécuteurs une supériorité que rien ne peut leur rendre.
Au fond, ce texte parle de Sansal, certes, mais il nous juge aussi. Il nous demande ce que nous faisons de la liberté reçue en héritage. Il nous demande si nous voulons être du côté de ceux qui tiennent parole, ou du côté de ceux qui longent les murs. Et il nous rappelle, avec une sévérité salutaire, qu’une société n’est jamais plus proche de sa propre déchéance que lorsqu’elle commence à traiter ses hommes libres comme des coupables en sursis.
C’est ici que la littérature redevient décisive. Car il est probable qu’aucun comité, aucun article, aucune fidélité extérieure — si nécessaires et si nobles soient-ils — ne pourront à eux seuls défaire entièrement cette seconde geôle. Seule l’écriture de Sansal, à la fin, pourra rompre jusqu’au bout l’enchantement mauvais qui cherche encore à le retenir dans les filets du récit des autres. L’œuvre seule peut rouvrir la souveraineté d’une voix. L’encre seule peut casser, de l’intérieur, les anneaux de cette chaîne d’ombre. Il faut imaginer cela non comme une revanche, mais comme un accomplissement. Un homme libre ne se délivre pas pleinement lorsqu’il est simplement relâché ; il se délivre lorsqu’il reprend l’autorité de son propre verbe. Alors la page cesse d’être un refuge pour devenir un acte. Les mots ne servent plus seulement à témoigner de la captivité ; ils deviennent le marteau très calme qui fait sauter les serrures invisibles. Il y a, dans cette perspective, une douceur austère qui vaut toutes les colères : celle d’une liberté qui ne s’abaisse pas à mendier son acquittement, mais qui écrit si haut, si juste, si nu, que la petitesse de ses geôliers apparaît enfin dans toute sa misère.
Voilà ce qu’il faut dire avec une majesté retenue. Qu’il est encore possible, en France, de rencontrer deux formes de dignité que le temps voudrait rendre improbables : celle de l’écrivain qui endure sans se livrer, et celle de l’intellectuel qui soutient sans calculer. Que la meute polie n’a pas seulement tort politiquement : elle se trompe anthropologiquement sur la nature même de la liberté, qui ne survit qu’en échappant toujours à ceux qui prétendent la borner. Et qu’enfin les pleutres, les raseurs de murs, les vassaux de l’air du temps, auront beau redoubler de précautions venimeuses — ils ne laisseront derrière eux que le souvenir médiocre de leur prudence, tandis que demeurera, dans la lumière pauvre et splendide de la page, la trace de ceux qui, dans un moment de bassesse collective, auront simplement refusé de plier.
Ce n’est donc pas seulement Boualem Sansal que l’on continue de mettre à l’épreuve. C’est une vieille idée française de la liberté que l’on cherche à reconduire devant le tribunal mou des conformismes contemporains. C’est l’idée même qu’une liberté puisse revenir de loin, se relever, se tenir droite, sans certificat, sans absolution et sans agenouillement ; qu’elle puisse choisir encore, écrire encore, et ne rien devoir aux permissionnaires du temps. Mais cette idée a la vie longue. Elle a traversé des nuits plus épaisses que les nôtres. Tant que cette idée demeurera vivante, les liturgies françaises de la souillure n’auront pas le dernier mot. Car il arrive qu’un homme, par la seule persistance de sa voix, défasse un à un les nœuds d’ombre que d’autres avaient cru pouvoir resserrer autour de lui. Et l’on peut croire qu’un jour prochain, dans le silence reconquis de la page, les mots de Sansal tomberont avec cette douceur tranchante que possèdent seules les œuvres nées de l’épreuve — brisant sans fracas la seconde prison où d’autres voudraient encore le retenir. Et alors il ne reste des pleutres que la trace de leur courbure, tandis que demeure, dans la lumière pauvre et splendide de la page, ce que les prêtres de la souillure ont toujours le plus redouté : non pas le scandale, mais la souveraineté intacte de l’homme libre.
Fundji Benedict
(14.04.26)

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