Comme je l’ai dit, je suis à Grasse sur la trace de ma grand-mère, ma tante et ma mère qui y ont séjourné une année entière en 1935. J’avais plutôt une bonne image de cette ville mais je ne m’attendais pas à trouver une cité aussi surprenante, mystérieuse et douce. Fragonard est partout bien sûr, et les fleurs et les parfums, et le paysage urbain labyrinthique. Voici après deux jours mes premières impressions :
C’est peut-être la cité la plus charmante de l’Afrique-d’Azur ! Oui comme à Marseille, comme à Béziers, beaucoup d’immigration, beaucoup de femmes voilées, avec cependant, comme première impression, une atmosphère plus tranquille. Apparemment la ville est menée de main de maître par le maire LR, Jérôme Viaud, qui a été élu pour la troisième fois, au premier tour, avec près de 60%. Il poursuit une formidable politique de restauration des rues, des maisons, très avancée déjà, mais qui risque d’être encore longue. Ce n’est pas simple, la ville est fantasque, tordue, à la fois incurvée et bombée, elle grimpe, elle dégringole, elle est en haut et en bas. Un peu partout des ouvriers y travaillent d’arrache-pied, actifs et sonores, la plupart étrangers. On a presque envie de se dire alors : immigration chance pour la France !

Aujourd’hui je suis passé sur la Place aux Herbes, une des plus pittoresques de la ville (pas encore restaurée). Je me suis arrêté à la terrasse la mieux située, donnant la meilleure vue sur la place. J’ai demandé une bière. Le serveur m’a dit : « Nous ne servons pas d’alcool » et il m’a indiqué de l’autre côté de la place, au fond, dans un angle étriqué plein d’ombre, d’un geste vaguement méprisant, un autre café, également maghrébin, mais moins à cheval sur la charia. Il n’insistait pas pour que je reste, ça, mais moi, innocent, j’ai tout de même dit que j’allais prendre autre chose. Un café par exemple. On me l’a servi, sur un coin de table métallique où subsistait, sèche et sans doute de la veille, une fiente de pigeon. Le café moussait dans le petit verre oriental, évoquant le thé à la menthe. Je l’ai bu, apprécié, très fort, très goûteux, dense à l’italienne, puis au moment de payer, y pensant soudain : « Vous prenez la carte ? — Non. » Je n’avais pas de monnaie, l’habitude est prise, le liquide c’est fini. « Alors qu’est-ce qu’on fait ? » Il m’a dit : « Tant pis », sèchement. Comme s’il avait voulu dire : « Même envers un mécréant, un musulman est généreux, désintéressé. » J’ai dit : « Je reviendrai vous payer ». Il n’a pas répondu.
Deux heures après, je repasse, entre dans le café pour trouver mon serveur. Plein d’hommes, que des hommes, parlant tous arabes, et se retournant sur moi, étonnés. J’ai eu la sensation brève mais désagréable de n’être pas du tout à ma place, un intrus, un étranger. J’ai vu derrière son bar le serveur, qui était le patron, environ 30 ans, barbu sans ostentation. Il m’a regardé comme s’il ne me reconnaissait pas, mais je savais qu’il m’avait reconnu, consommateur de bière + coiffé d’un chapeau. J’ai dit : « Je viens payer le café ». Là on pouvait s’attendre à une lueur dans les yeux, pas de la gratitude, non, mais une sorte d’approbation fugitive, je n’étais pas obligé de revenir, je revenais pourtant, marque de civilité. Mais rien, des yeux absents. Il m’a simplement dit : « Un euro cinquante » et, sur le billet de dix que je lui tendais, m’a littéralement jeté la monnaie sur le comptoir, en détournant aussitôt le regard.
J’ai ressenti le geste comme une agression. Il n’avait aucune raison d’être en colère contre moi, au contraire je me montrais vraiment « réglo ». Alors quoi ? Eh bien pour moi aucun doute : j’étais le représentant d’une caste de « céfrans » avec laquelle il ne voulait avoir aucun rapport. Et encore il ne connaissait pas mon nom ! Pas d’antisémitisme donc — à moins que, comme les nazis, il ait été capable de les « flairer » — mais un violent racisme antiblanc, antifrançais. Au fond, pour lui, sans doute, juifs ou pas juifs, tous des Juifs. C’est cette haine, clairement perceptible, qui a nourri les émeutes ayant suivi la mort du jeune délinquant Nahel. Nul besoin d’études sociologiques : ma petite expérience du jour m’en annonce bien d’autres.
© Eric Grundmann

Eric Grundmann est l’auteur de « Blastes », « L’Abducté », « Au Lycée Papillon », « Roman Z »

Terrible dans sa sobriété, ce petit épisode donne une idée de ce que risque de devenir la France dans quelques années.
Incident crédible.
Concernant Nahel et les émeutes c’ est un peu différent. Ce pays leur appartient. La police est donc une force d’ occupation. Il est donc normal de réagir fortement lorsque l’ ennemi tue l’ un des leurs.
Dommage que cet article n’ait pas au moins spécifié : « Les propos avancés dans cette article n’engage que son auteur Monsieur Eric GRUNDMANN. Je trouve que si l’article est instructif, il y a malheureusement de nombreux biais que l’auteur lui-même a choisi, sans doute inconciemment, d’omettre. La rédaction de Tribune Juive aurait dû avoir la courtoisie de corriger cet oubli regrettable. Ce n’est pas parce qu’un regard ou une attitude déplaît que cela est forcément mauvais… L’ignorance est le mal de notre époque… Combien de français de toutes confessions s’étonnent que des enfants juifs crient à table ? Aucun article dessus et pourtant, c’est une réalité qui existe bel et bien… En tant que juif, je suis consterné par cet article qui cherche à mettre en lumière une soit disante descente aux enfers de la France… Une immigration qui serait un grand remplacement… Nous Juifs, portant ces mêmes stigmates en tant que personnes errantes depuis des millénaires, comment donner une once de crédit face à un vécu qui me semble personnel, mais tout à fait particulier et non représentatif de la société française ? C’est dommage de chercher à se poser en victimes et de propager ce genre de choses… Pour comprendre l’autre (Aher), il faut d’abord se comprendre, savoir connaître la culture de l’autre, ne pas se contenter de vivre dans son monde en se disant : Je connais tout et l’autre est forcément moins bon que moi… La différence tue avant tout des gens qui n’osent pas aller vers l’Autre. Je suis déçu de cet article, et c’est mon avis personnel. J’espère que des gens éclairés auront l’honnêteté de réparer cette maladresse car en écrivant ou en décrivant certaines situations que vous rapporter Monsieur Eric GRUNDMANN, vous pratiquez une forme de Lachon ara qui ne dit pas son nom mais qui est bien plus blessant que l’interprétation que vous avez pu avoir d’une attitude qui vous a paru désinvolte.
» donner une once de crédit face à un vécu qui me semble personnel, mais tout à fait particulier et non représentatif de la société française ? »
Ce que dit l’ auteur du texte correspond à mon expérience.