𝗖e que la barbarie fait au droit. Par SĂ©bastien Xhayet

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Il faut d’abord rendre Ă  ce texte ce qui lui appartient : une honnĂȘtetĂ© intellectuelle rare. Non pas celle qui assĂšne, mais celle qui vacille, qui doute, qui se fracture au contact du rĂ©el. 

L’édito de Sarah Cattan dans la Tribune Juive n’est pas une dĂ©monstration, c’est une confession — et c’est prĂ©cisĂ©ment ce qui le rend si puissant. Car il met Ă  nu ce moment si particulier oĂč le juriste, l’intellectuel, le citoyen mĂȘme, cesse de raisonner en surplomb pour ĂȘtre rattrapĂ© par l’histoire, dans ce qu’elle a de plus brutal.

Le point de bascule qu’elle dĂ©crit est identifiable : ce n’est pas seulement l’horreur du 7 octobre, c’est sa nature. Une violence qui ne cherche ni conquĂȘte classique, ni nĂ©gociation, ni mĂȘme reconnaissance, mais qui s’inscrit dans une logique de destruction assumĂ©e, ritualisĂ©e, parfois mĂȘme mise en scĂšne. Nous ne sommes plus ici dans le champ du crime de droit commun, ni mĂȘme dans celui des crimes politiques traditionnels ; nous sommes face Ă  une violence de type djihadiste, oĂč la mort — donnĂ©e comme reçue — devient un instrument, parfois une finalitĂ©, et oĂč la notion mĂȘme de dissuasion pĂ©nale se heurte Ă  une aporie.

C’est lĂ  que son raisonnement appelle, me semble-t-il, Ă  ĂȘtre prolongĂ©.

Car si l’on admet — et il est difficile de le contester — que certains crimes excĂšdent les catĂ©gories classiques du droit pĂ©nal, faut-il pour autant considĂ©rer que la rĂ©ponse pĂ©nale doit elle-mĂȘme sortir de son cadre principiel ? Autrement dit : l’exception dans l’horreur autorise-t-elle l’exception dans la loi ?

La tentation est comprĂ©hensible. Elle est mĂȘme, osons le mot, humaine. Face Ă  une barbarie qui revendique ses actes, qui les cĂ©lĂšbre, qui promet leur rĂ©pĂ©tition, la peine apparaĂźt non plus seulement comme un instrument de rĂ©gulation sociale, mais comme une rĂ©ponse morale, presque existentielle. Il ne s’agit plus seulement de punir, mais de marquer une frontiĂšre : dire que certains actes expulsent dĂ©finitivement leurs auteurs du cercle commun.

Mais c’est prĂ©cisĂ©ment ici que le droit doit se mĂ©fier de lui-mĂȘme.

Car la peine capitale, dans un tel contexte, soulĂšve une difficultĂ© presque insoluble : elle prĂ©tend rĂ©pondre Ă  une violence qui, par essence, Ă©chappe Ă  la logique dissuasive. Que peut signifier la menace de mort pour celui qui la recherche, la glorifie, l’intĂšgre comme horizon ? La dissuasion, ici, se brise sur une donnĂ©e anthropologique : on ne dissuade pas celui qui veut mourir.

DĂšs lors, que reste-t-il ? Une peine symbolique. Une peine de rupture. Une peine qui dit moins « N’agis pas » que « Tu n’appartiens plus ».

Mais cette fonction symbolique elle-mĂȘme n’est pas neutre. Car en Ă©rigeant la mort en rĂ©ponse ultime, l’État prend le risque — subtil mais rĂ©el — de mimer, Ă  sa maniĂšre, ce qu’il combat. LĂ  oĂč ses adversaires sacralisent la mort comme instrument idĂ©ologique, il en ferait un instrument juridique. Certes, les intentions diffĂšrent radicalement. Mais le symbole, lui, n’est jamais totalement maĂźtrisable.

Or, toute la singularitĂ© d’IsraĂ«l, telle qu’elle a Ă©tĂ© revendiquĂ©e, pensĂ©e, construite, rĂ©side prĂ©cisĂ©ment dans une Ă©thique inverse : celle de la primautĂ© de la vie. Une tradition oĂč sauver une existence Ă©quivaut Ă  sauver un monde, oĂč mĂȘme l’ennemi capturĂ© entre dans un ordre juridique qui, prĂ©cisĂ©ment, le distingue de celui qu’il voulait dĂ©truire.

C’est pourquoi le trouble exprimĂ© par Sarah Cattan est si juste — et mĂ©rite d’ĂȘtre conservĂ© intact. Car ce qu’elle dĂ©crit n’est pas seulement un changement d’opinion, c’est une tension irrĂ©ductible : entre la fidĂ©litĂ© aux principes et la confrontation Ă  une rĂ©alitĂ© qui semble les rendre insuffisants.

Mais peut-ĂȘtre faut-il poser la question autrement.

Le droit est-il fait pour refléter la violence du monde, ou pour y résister ?

S’il s’y adapte trop, il se dissout. S’il l’ignore, il se discrĂ©dite. Toute la difficultĂ© est lĂ  : tenir cette ligne de crĂȘte oĂč la justice demeure intelligible sans devenir mimĂ©tique.

La loi votĂ©e aujourd’hui en IsraĂ«l s’inscrit clairement dans une logique de rupture. Elle acte l’idĂ©e que certains crimes relĂšvent d’un autre ordre, et qu’ils appellent une rĂ©ponse d’exception. On peut comprendre ce mouvement. On peut mĂȘme, Ă  certains Ă©gards, le trouver cohĂ©rent au regard du choc subi.

Mais on peut aussi — et c’est lĂ  que le dĂ©bat doit rester ouvert — s’interroger sur son efficacitĂ© rĂ©elle et sur son coĂ»t symbolique.

Car une démocratie ne se mesure pas seulement à la maniÚre dont elle punit ses ennemis, mais à la maniÚre dont elle refuse de leur ressembler.

Et peut-ĂȘtre est-ce lĂ , en dĂ©finitive, le point le plus vertigineux que soulĂšve cet Ă©dito : non pas faut-il punir davantage, mais jusqu’oĂč peut-on punir sans altĂ©rer ce que l’on prĂ©tend dĂ©fendre.

La rĂ©ponse n’est pas simple. Elle ne le sera jamais. Mais une chose est certaine : dĂšs que la loi commence Ă  hĂ©siter entre justice et rĂ©tribution, c’est qu’elle se trouve dĂ©jĂ  au bord d’un prĂ©cipice.

👉 Dans le prolongement de ces rĂ©flexions, je renvoie Ă  mon analyse antĂ©rieure que j’ai consacrĂ©e aux tensions entre impĂ©ratifs sĂ©curitaires et exigences de l’État de droit Ă  la suite des Ă©vĂ©nements du 7 octobre et des rĂ©ponses pĂ©nales envisagĂ©es face aux crimes de terrorisme :

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© Sébastien Xhayet

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2 Comments

  1. Analyse qui rejoint certaines de mes prĂ©occupations : IsraĂ«l cĂ©lĂšbre la vie. L’auteur Ă©crit : « Or, toute la singularitĂ© d’IsraĂ«l, telle qu’elle a Ă©tĂ© revendiquĂ©e, pensĂ©e, construite, rĂ©side prĂ©cisĂ©ment dans une Ă©thique inverse : celle de la primautĂ© de la vie. Une tradition oĂč sauver une existence Ă©quivaut Ă  sauver un monde, oĂč mĂȘme l’ennemi capturĂ© entre dans un ordre juridique qui, prĂ©cisĂ©ment, le distingue de celui qu’il voulait dĂ©truire. » C’est pourquoi en regard de la trĂšs fine analyse proposĂ©e par l’auteur les exĂ©cutions extra-judiciaires trouvent (et particuliĂšrement dans le cas d’IsraĂ«l) toute leur valeur. Celles des assassins des athlĂštes israĂ©liens ordonnĂ©es par Golda Meir sont emblĂ©matiques et doivent servir de guide. Ces exĂ©cutions ainsi conduites peuvent opĂ©rer Ă  titre prĂ©ventif ou Ă  titre de reprĂ©sailles.

  2. « Toute la singularitĂ© d’IsraĂ«l, telle qu’elle a Ă©tĂ© revendiquĂ©e, pensĂ©e, construite, rĂ©side prĂ©cisĂ©ment dans une Ă©thique inverse : celle de la primautĂ© de la vie. Une tradition oĂč sauver une existence Ă©quivaut Ă  sauver un monde, oĂč mĂȘme l’ennemi capturĂ© entre dans un ordre juridique qui, prĂ©cisĂ©ment, le distingue de celui qu’il voulait dĂ©truire. » dit SĂ©bastien Xhayet.
    Je lui ai dit ailleurs que c’était paternaliste. Il m’a rĂ©pondu que c’était de la psychologie, pas que c’était faux. Car la tradition juive est plus claire que lui : « Si dans l’effraction on trouve le voleur et qu’il soit frappĂ© et meure. » (Exode) et dans le Talmud : « Celui qui vient te tuer, lĂšve-toi et tue-le le premier. »

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