
Le journaliste David Lazer, récipiendaire du prestigieux Prix Sokolov, était correspondant de guerre en 1948, pendant la Guerre d’Indépendance, guerre la plus longue et la plus difficile avant celle qu’Israël vit aujourd’hui. Il raconte, dans le premier numéro du journal Yediot Maariv paru en février 1948, l’anecdote suivante. Rencontrant des soldats dans un des quartiers limitrophes de Jérusalem, séparant la ville juive de la partie occupée par l’armée jordanienne, il répondit ainsi à leurs questions sur le rôle du journaliste en temps de guerre.
“Le lien entre nous et vous est plus étroit que vous ne le pensez… Nous accomplissons tous les deux la même mission sacrée de travail du plomb (melekhet ha-Oferet)… Votre plomb est celui des balles, le nôtre, celui du linotype, grâce auquel nous créons notre arme essentielle : le mot combattant”. Un des soldats l’interrogea sur la portée de son « arme », et Lazer lui répondit sans se démonter : « Le peuple tout entier, sans distinction de classe et de statut. C’est lui que nous guidons dans notre combat fatidique, à la vie et à la mort« . Et Lazer rapporta au soldat le récit fait par Avraham Zutskever, héros du ghetto de Vilna, racontant comment les combattants du ghetto, à court de munitions, avaient utilisé les plombs de l’imprimerie Re’em, qui imprimait le Talmud et d’autres livres saints, pour fondre des balles. « Ainsi », conclut Lazer, « les mots sacrés se sont transformés, littéralement, en balles, pour atteindre l’ennemi« .
Le journaliste Kalman Liebskind, auquel j’emprunte ce récit, conclut en s’interrogeant pour savoir qui partage encore cette vision d’un journaliste – et plus généralement – d’une plume combattante?
Question que j’ai souvent posée dans ces colonnes. Je me la posais encore il y a quelques jours, en lisant l’affligeante tribune signée par Zeruya Shalev, une des écrivaines israéliennes les plus lues à l’étranger, parue à quelques jours d’intervalle dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung allemand et dans Le Monde français. Shalev, que j’avais interviewée il y a déjà longtemps au sujet de la fonction de l’écrivain, m’avait jadis expliqué sa vision patriotique de son activité de femme de lettres :
« Le rôle de l’écrivain est de montrer la complexité et l’ambivalence de la réalité… Lorsque je suis à l’étranger, je m’efforce de présenter une opinion patriote mais non politique ». Hélas, Zeruya Shalev a depuis lors troqué cette vision courageuse contre une conception bien moins exigeante… Elle s’est livrée, dans la presse européenne, à une attaque au vitriol contre son gouvernement, allant jusqu’à écrire: « Je dois admettre que Netanyahou me fait bien plus peur que les roquettes iraniennes. Nous avons les moyens de nous défendre contre l’Iran. Nous les avons encore. Mais contre un Premier ministre psychopathe, sans conscience morale ni inhibitions, nous n’avons malheureusement pas assez de recours« .
Ce discours pathologique d’écrivains qui n’hésitent pas à retourner leur arme contre leur propre pays, pour reprendre l’image parlante de David Lazer, est malheureusement plus répandu qu’on croit au sein de l’intelligentsia de gauche en Israël. J’en ai analysé les racines dans un livre paru il y a dix ans[1]. Mais je crois fermement que c’est une survivance du passé, une maladie de l’exil qui finira par disparaître, avec la nouvelle génération d’écrivains qui sortira de la guerre actuelle, « Mil’hemet ha-Tekouma », notre guerre de Renaissance.
Ad hanitsahon! Jusqu’à la victoire! *
© P. Lurçat
* Mon dernier livre, Jusqu’à la victoire ! La plus longue guerre d’Israël, est disponible sur Amazon, à la librairie du Foyer de Tel-Aviv et au centre Begin de Jérusalem.
Note
[1] La trahison des clercs d’Israël. La Maison d’édition. 2016

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