« Le Liban joue un double jeu avec le Hezbollah »

Entretien avec l’orientaliste Dr Eddy Cohen

Source : Podcast « ד »ר אדי כהן חושף: ממשלת לבנון משתפת פעולה עם חיזבאללה, זה הכל הצגה! » publié le 12 mars 2026 sur la chaîne Tov News, entretien mené par Tal Barkai.


« Le Hezbollah est affaibli, mais il reste actif »

Tal Barkai :
Nous sommes au treizième jour de la guerre sur le front nord. Le Hezbollah continue de tirer vers Israël, notamment vers le nord du pays. Pourtant, on entend maintenant au Liban des voix évoquant des négociations directes avec Israël. Est-ce un signe de faiblesse ou une manœuvre ?

Dr Eddy Cohen :
« Il faut comprendre une chose : le Hezbollah aujourd’hui n’est plus le Hezbollah de l’époque de Hassan Nasrallah. Il a été profondément frappé et affaibli. Les chaînes d’approvisionnement ne fonctionnent plus comme avant. Il n’a plus de flux immédiat d’armes. Peut-être même qu’il manque de missiles et de lanceurs, nous ne savons pas exactement. »

Selon lui, la situation interne du Hezbollah est plus fragile qu’elle ne paraît. L’organisation doit aussi gérer un poids social considérable.

« Il y a entre 700 000 et 800 000 déplacés chiites au Liban. Cela pèse directement sur le Hezbollah. »

Mais Cohen insiste sur un point essentiel : la logique stratégique du mouvement ne dépend pas de Beyrouth.

« Le Hezbollah est loyal à l’Iran, pas au Liban. Il est entré dans cette guerre parce qu’il reçoit des ordres de Téhéran. »


La résolution 1701 : un texte jamais appliqué

Le conflit actuel s’inscrit dans une longue continuité. Depuis la guerre de 2006, le cadre international est pourtant clair : la résolution 1701 du Conseil de sécurité de l’ONU exigeait le désarmement du Hezbollah.

Dans les faits, cette disposition n’a jamais été appliquée.

Tal Barkai :
Après la guerre de 2006, la résolution 1701 demandait explicitement de désarmer le Hezbollah. Pourquoi cela n’a-t-il jamais été fait ?

Dr Eddy Cohen :
« Les gouvernements libanais n’ont rien fait. Absolument rien. Au contraire, l’ancien président Michel Aoun a conclu une alliance avec le Hezbollah. »

Il rappelle que même les déclarations plus récentes des dirigeants libanais restent prudentes.

« Le président Joseph Aoun, lorsqu’il a été élu, a parlé de limiter les armes. Il n’a jamais parlé de désarmer le Hezbollah. »

Pour Cohen, cette nuance est révélatrice de la position réelle de l’État libanais.


La proposition de négociations : ouverture diplomatique ou manœuvre ?

Ces derniers jours, plusieurs idées ont circulé dans les cercles politiques libanais : organiser des rencontres directes entre délégations israéliennes et libanaises, éventuellement dans un pays tiers comme Chypre.

Une initiative inédite dans l’histoire récente des relations entre les deux pays.

Tal Barkai :
Comment interpréter cette proposition de négociations directes ?

Dr Eddy Cohen :
« Cela peut sembler positif, mais il faut regarder la condition principale. La première exigence est un cessez-le-feu… et en même temps le Hezbollah continuerait d’exister et d’opérer au Liban. »

Il voit dans cette proposition une stratégie visant à sauver l’organisation.

« C’est exactement le piège. On nous propose un cessez-le-feu pour sauver le Hezbollah. »


La perception d’une faiblesse israélienne

Pour Cohen, les acteurs politiques libanais connaissent très bien certaines aspirations diplomatiques israéliennes.

Dr Eddy Cohen :
« Les Libanais savent que c’est le rêve de nombreux dirigeants israéliens : rencontrer des Libanais, prendre des photos ensemble, se serrer la main. Ils savent que nous aimons ces images. »

Il estime que cette aspiration peut être utilisée comme levier politique.

« Ils jouent sur cette faiblesse. »


L’État libanais est-il réellement impuissant ?

Depuis des années, l’analyse dominante affirme que l’État libanais n’a tout simplement pas les moyens militaires d’affronter le Hezbollah.

Cohen propose une lecture différente.

Tal Barkai :
On entend souvent que le Liban ne peut pas arrêter le Hezbollah parce que son armée est trop faible. Est-ce réellement le cas ?

Dr Eddy Cohen :
« Bien sûr que les dirigeants libanais préféreraient que le Hezbollah disparaisse. Mais ils savent qu’ils ne peuvent pas le combattre. Les chrétiens sont devenus une minorité. Il y a environ deux millions de chiites et moins d’un million de chrétiens. »

Mais selon lui, l’explication est aussi politique.

« Ils préfèrent se battre avec les Américains ou avec Israël plutôt que se battre avec le Hezbollah. »


« Tout est une mise en scène »

Cohen formule ensuite l’une de ses accusations les plus directes.

Dr Eddy Cohen :
« Tout cela est une mise en scène. Le conflit apparent entre l’État libanais et le Hezbollah est une façade. Ils jouent avec nous et nous y croyons. »

Pour lui, l’erreur stratégique majeure d’Israël consiste à séparer l’organisation chiite et l’État libanais.

« Nous faisons une distinction artificielle entre le Hezbollah et le Liban. C’est l’une des grandes erreurs que nous faisons depuis les années 1980. »


Les exemples cités par Cohen

Pour étayer son propos, l’orientaliste évoque plusieurs épisodes récents.

Dr Eddy Cohen :
« Un juge libanais a libéré trois membres du Hezbollah arrêtés auparavant. La caution était de vingt dollars. Vingt dollars. Et ils ont été relâchés. »

Il mentionne également des vidéos montrant des combattants du Hezbollah opérant à proximité de positions de l’armée libanaise.

« L’armée libanaise et le Hezbollah travaillent côte à côte. C’est la même famille. »


Une critique directe de la stratégie israélienne

L’analyse de Cohen ne s’arrête pas à la politique libanaise. Il critique aussi la stratégie israélienne.

Dr Eddy Cohen :
« Tant que nous faisons seulement la moitié du travail, la guerre continuera. »

Selon lui, Israël devrait considérer l’État libanais comme responsable de l’ensemble des attaques.

« Pourquoi faisons-nous la distinction entre le gouvernement libanais et le Hezbollah ? »

Il va plus loin.

« Pourquoi ne pas frapper les infrastructures stratégiques du Liban, comme l’aéroport ? Ils tirent sur nous. Pourquoi ne pas répondre de manière équivalente ? »


Pourquoi cette offre de négociations maintenant ?

La question finale porte sur le timing.

Pourquoi cette proposition de dialogue apparaît-elle précisément à ce moment-là ?

Dr Eddy Cohen :
« Pourquoi n’avons-nous jamais entendu une telle proposition depuis 1982 ? Pourquoi maintenant ? »

Sa réponse est claire.

« Parce qu’ils voient la pression militaire. Ils comprennent que la situation change. »

Mais il reste convaincu que la logique de négociation suivra un schéma prévisible.

« La première étape sera un cessez-le-feu. Ensuite viendra la demande de retrait israélien. C’est toujours la même stratégie. »


L’entretien révèle une vision stratégique cohérente et controversée. Pour Eddy Cohen, la clé du conflit réside dans une réalité qu’il juge systématiquement ignorée : la frontière politique entre le Hezbollah et l’État libanais serait, selon lui, largement illusoire.

© David Germon

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