Article lié : Ben-Hur de Lew Wallace – Fiction héroïque et réalité brutale de la condition juive sous domination romaine / https://www.tribunejuive.info/2026/02/04/ ben-hur-de-lew-wallace-fiction-heroique-et-realite-brutale-de-la-condition-juive- sous-domination-romaine-nicolas-carras/
— « …Raconter la véritable histoire aurait impliqué de reconnaître les Juifs comme un peuple politiquement constitué, doté d’institutions fortes, d’une cohésion collective, d’une capacité de résistance exceptionnelle, bref comme un peuple combatif, non pas marginal ou archaïque, mais solide, organisé, difficile à soumettre. … »
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Voilà ce qui est écrit dans le préambule du tome cinq de la « Guerre Des Juifs » de Flavius Joseph, édition 1911, Publication de la Société des Études Juives :
— « La guerre que les Juifs engagèrent contre les Romains est la plus considérable, non seulement de ce siècle, mais, peu s’en faut, de toutes celles qui, au rapport de la tradition, ont surgi soit entre cités, soit entre nations.
Cependant parmi ceux qui en ont écrit l’histoire, les uns, n’ayant pas assisté aux événements, ont rassemblé par oui dire des renseignements fortuits et contradictoires, qu’ils ont mis en œuvre à la façon des sophistes; les autres, témoins des faits les ont altérés par flatterie envers les Romains ou par haine envers les Juifs, et leurs ouvrages contiennent ici un réquisitoire, là un panégyrique, jamais un récit historique exact.
C’est pour cela que je me suis proposé de raconter en grec cette histoire, à l’usage de ceux qui vivent sous la domination romaine,
…
Et cependant on ose donner le titre d’histoires à ces écrits qui, à mon avis, non seulement ne racontent rien de sensé, mais ne répondent pas même à l’objet de leurs auteurs.
Voilà, en effet, des écrivains, qui, voulant exalter la grandeur des Romains, ne cessent de calomnier et de rabaisser les Juifs or, je ne vois pas en vérité comment paraîtraient grands ceux qui n’ont vaincu que des petits.
Enfin, ils n’ont égard ni à la longue durée de la guerre, ni aux effectifs considérables de cette armée romaine, qui peina durement, ni à la gloire des chefs, dont les efforts et les sueurs devant Jérusalem, si l’on rabaisse l’importance de leur succès, tombent eux-mêmes dans le mépris … »
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Qui a fabriqué le grand récit romain, et comment ce récit est-il devenu la grille de lecture dominante de l’Occident, au point d’effacer progressivement la consistance historique des Juifs comme sujet politique?
Ce récit se met d’abord en place chez les historiens latins « officiels » de l’Empire, qui en fixent la matrice intellectuelle et symbolique.
Chez Tacite, dans les Histoires et les Annales, les Juifs sont décrits comme superstitieux, misanthropes, ennemis du genre humain.
Chez Suétone, dans la Vie des douze Césars, ils apparaissent comme un simple problème administratif, un désordre à gérer.
Chez Dion Cassius, grec mais romain d’esprit, les révoltes juives sont systématiquement minimisées, ramenées à des troubles marginaux, alors qu’elles mobilisent des armées entières et durent des années.
Tous écrivent dans la même logique implicite.
Rome incarne l’ordre, la civilisation, la rationalité politique, tandis que les Juifs sont
renvoyés au fanatisme, à l’archaïsme, au désordre, exactement ce qui est dénoncé dans le préambule cité plus haut.
L’historiographie romaine rabaisse l’ennemi pour exalter artificiellement le vainqueur.
Mais le véritable tournant, celui qui fait vraiment école et qui change d’échelle, se produit avec les Pères de l’Église.
Chez Eusèbe de Césarée, au IVe siècle, Rome devient l’instrument de Dieu dans l’histoire, la destruction de Jérusalem est interprétée comme une punition divine, les Juifs comme un peuple déchu, et l’Empire chrétien comme l’accomplissement providentiel de l’Histoire, si bien que l’histoire romaine se transforme en théologie de l’Histoire.
Augustin fige la doctrine en affirmant que les Juifs doivent survivre, mais comme témoins humiliés, errants, privés de souveraineté et de toute histoire politique propre, ce qui signifie qu’ils cessent d’être un peuple historique actif pour devenir un simple symbole théologique, et c’est précisément là que le combat réel des Juifs, en tant que lutte politique contre un empire, sort définitivement du champ de l’Histoire.
Au Moyen Âge, cette logique se radicalise.
Dans toute l’historiographie chrétienne, les Juifs ne sont plus un peuple mais une figure morale — l’aveugle, le déicide, le témoin négatif — et la destruction de Jérusalem n’est plus pensée comme une guerre, mais comme un mythe fondateur du christianisme
Josèphe continue d’être lu, mais toujours filtré, interprété, neutralisé à travers les cadres posés par Eusèbe et Augustin.
À l’époque moderne, avec la Renaissance puis les Lumières, Rome devient l’ancêtre direct de l’Europe, la matrice de l’Occident, du droit, de la rationalité politique, de l’empire civilisateur, tandis que les Juifs sont relégués au rang d’archaïsme religieux, de résidu biblique, de survivance pré-moderne sans véritable épaisseur historique.
Même chez des auteurs très différents, comme Voltaire, qui manifeste un mépris constant pour l’histoire juive, ou Gibbon, dans le Decline and Fall of the Roman Empire, qui voue une admiration immense à Rome tout en regardant les Juifs avec condescendance, la grille est déjà fixée.
Rome fait l’Histoire, les Juifs la subissent.
Ce qui a fait école, c’est une structure de récit globale.
Rome comme civilisation universelle, les Juifs comme particularisme archaïque, leur résistance comme fanatisme, leur défaite comme nécessité historique, de sorte que leur combat n’apparaît plus comme une guerre de libération, une lutte politique ou une résistance à l’Empire, mais comme une erreur, une pathologie, une superstition.
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L’extrait du préambule que je cite, est une tentative d’ouverture du réel, de d’inscription des Juifs comme peuple historique, politique, combattant, tragique, contre 1800 ans de théologie, 1500 ans d’historiographie chrétienne et 400 ans de romanité laïque.
Ce qui a été oublié, ce n’est pas un simple fait, mais le statut ontologique même des Juifs dans l’Histoire, passés de sujet historique réel à objet symbolique du récit occidental. Ce qui doit être brisé n’est pas un détail interprétatif, mais une architecture mentale vieille de deux millénaires.
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Cela signifie, selon moi, que toute la manière dont ces événements ont été racontés par la suite, dans ce qu’on appelle les récits « officiels », a été structurée dès le départ par un objectif implicite.
Il faut rabaisser les Juifs pour faire oublier la nature réelle du combat.
Car raconter la véritable histoire aurait impliqué de reconnaître les Juifs comme un peuple politiquement constitué, doté d’institutions fortes, d’une cohésion collective, d’une capacité de résistance exceptionnelle, bref comme un peuple combatif, non pas marginal ou archaïque, mais solide, organisé, difficile à soumettre.
Or, dès lors que l’on admet cela, une question devient inévitable et dangereuse pour le récit chrétien naissant : si les Juifs étaient si combatifs, si Rome a dû mobiliser des forces considérables pour les vaincre, alors que cherchaient-ils à protéger de si essentiel, de si central, de si non négociable ?
Très tôt, dans l’histoire de la chrétienté, une lecture honnête de cette guerre aurait conduit des chercheurs et des théologiens à mettre en lumière la grandeur intrinsèque du peuple juif, non pas comme peuple archaïque ou primitif, mais comme peuple hautement structuré, intellectuellement et spirituellement, politiquement, avancé, porteur d’une vision du monde, du droit, de la loi, du politique et du rapport à Dieu d’une profondeur incomparable.
Et alors, inévitablement, la comparaison se serait imposée : plus évolué que quoi ?
Plus évolué que le monde chrétien lui-même, encore en formation ; plus évolué même que le monde grec idéalisé, celui de Platon, qui servira pourtant de matrice philosophique au christianisme ; plus évolué, en réalité, que la plupart des modèles politiques et symboliques que l’Occident allait sacraliser par la suite.
Autrement dit, raconter fidèlement cette histoire aurait fait apparaître non pas des Juifs vaincus parce qu’inférieurs, mais des Juifs vaincus parce que porteurs d’une structure spirituelle, juridique et politique extrêmement puissante, irréductible à l’Empire comme à la théologie chrétienne.
Et c’est précisément pour cela que cette histoire ne pouvait pas être racontée avec justesse.
Il fallait la neutraliser, la mythologiser, la théologiser, la moraliser, transformer une guerre réelle en châtiment divin, un peuple historique en symbole, un combat politique en superstition, car reconnaître la vérité du conflit revenait à reconnaître que quelque chose de fondamental, de plus ancien, de plus cohérent et de plus élaboré que la chrétienté elle-même résistait au cœur même de l’histoire occidentale — et cela, pour le christianisme comme pour l’Empire, était tout simplement intolérable.
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Cette construction du récit n’est pas seulement un problème antique ou médiéval, elle a des répercussions directes aujourd’hui, notamment dans la manière dont sont perçus Israël, le sionisme et la légitimité juive sur cette terre, car si l’on prend au sérieux ce que je viens de déplier, alors il apparaît clairement que les Juifs ont une légitimité historique profonde à réinvestir ce qui a été appelé « Palestine » de manière purement administrative et coloniale, arbitraire et humiliante, par un empereur romain, Hadrien, précisément après avoir écrasé les révoltes juives et voulu effacer toute trace de Judée et même le nom d’Israël de la carte.
Or rappeler l’existence de ces guerres juives contre Rome, leur violence, leur durée, leur coût humain et militaire, suffit déjà à faire apparaître une vérité dérangeante ; le peuple juif n’a pas disparu naturellement, il n’a pas erré par accident, il a été vaincu, humilié, écrasé par une puissance impériale ayant occupé la Judée, qui a ensuite organisé symboliquement sa disparition, en détruisant le Temple, en changeant les noms, en dispersant les survivants et en réécrivant l’histoire.
Et pourtant, depuis plus de deux mille ans, persiste une étrange fiction, celle d’un peuple juif presque fantôme, sans véritable ancrage politique, dont on ne saurait plus très bien pourquoi il se serait dispersé, comme si l’exil relevait d’un mystère ou d’un destin abstrait, alors qu’il est le produit concret d’une guerre coloniale d’une violence extrême.
Le fait que si peu de gens connaissent aujourd’hui ces batailles, ces révoltes, ces sièges, ces massacres, n’est pas un hasard, mais l’effet direct de cette longue architecture mentale qui a transformé une défaite politique réelle en mythe théologique, puis en flou historique, de sorte que même avant l’antijudaïsme chrétien, et bien au-delà de lui, s’est imposée l’idée que le peuple juif ne serait pas vraiment un peuple historique, mais une sorte de survivance abstraite, sans sol, sans combat, sans droit.
Or connaître réellement ces guerres contre Rome, c’est faire apparaître une tout autre lecture du présent, non pas un retour colonial arbitraire, mais la réinscription d’un peuple ancien, structuré, combattant, dans une histoire qui a été volontairement effacée, et comprendre cela, c’est comprendre que le conflit contemporain ne se joue pas seulement sur des frontières modernes, mais sur deux mille ans de refoulement symbolique, de déni historique et de neutralisation du fait juif comme sujet politique réel.
Et ce travail d’effacement n’est pas seulement ancien, il continue activement aujourd’hui sous des formes idéologiques nouvelles, parfois présentées comme « critiques », « scientifiques » ou « décoloniales », mais qui reconduisent en réalité exactement la même logique, faire disparaître l’histoire juive en tant qu’histoire réelle, politique, territoriale.
On voit ainsi réapparaître des thèses selon lesquelles les Juifs actuels ne viendraient pas réellement de l’ancienne Judée, mais seraient majoritairement issus de peuples convertis, notamment des Khazars ou d’autres groupes médiévaux, sans lien organique avec cette terre, comme si l’on cherchait à couper rétroactivement toute continuité historique, toute filiation, toute mémoire incarnée.
Ces discours ne sont pas neutres, ils fonctionnent comme des dispositifs de délégitimation, visant à transformer le peuple juif en pure construction tardive, en accident sociologique, en fiction identitaire, exactement comme hier on le transformait en symbole théologique ou en résidu biblique.
Autrement dit, ce n’est pas seulement l’État d’Israël qui est contesté, c’est la possibilité même qu’il ait jamais existé un peuple juif historique enraciné, souverain, combattant, porteur d’une continuité millénaire.
On ne nie plus frontalement les guerres contre Rome, on les dilue ; on ne nie plus l’exil, on le rend mystérieux ; on ne nie plus l’existence d’Israël ancien, on le rend sans descendance réelle.
Et ce geste est profondément révélateur.
Il ne s’agit pas de critiquer une politique contemporaine, mais de poursuivre le vieux projet symbolique consistant à faire du peuple juif un peuple sans origine claire, sans sol, sans mémoire propre, un peuple toujours déjà déplacé, toujours déjà illégitime, toujours déjà de trop dans l’histoire.
Ce qui se rejoue là, sous couvert d’archéologie, de génétique* ou de sociologie, c’est la même opération mentale qu’à l’époque romaine et chrétienne; neutraliser le fait juif comme fait historique concret, pour qu’il ne puisse jamais réapparaître comme sujet politique réel.
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Le fait que les Juifs soient parmi les seuls à vraiment connaître et à transmettre véritablement leur propre histoire crée un isolement profond, qui alimente à son tour une dynamique de rejet et de suspicion.
En rappelant leur histoire authentique, notamment leur lutte acharnée contre l’Empire romain et leur enracinement ancien en Judée, ils s’exposent inévitablement à une réaction qui consiste à les accuser de mensonge, de manipulation, voire de propagande destinée à justifier la colonisation ou le sionisme.
Ce discours, qui nie ou minimise leur histoire, est omniprésent dans le monde arabo-musulman, où l’on trouve encore aujourd’hui des personnes persuadées que Jérusalem aurait toujours été une ville musulmane.
Quand on leur rappelle les faits historiques, ils rejettent ces références comme « propagande sioniste ».
J’ai personnellement rencontré un jeune Tunisien musulman, instruit, ingénieur de formation, qui ne croyait pas à l’histoire de la Judée dont je lui parlais.
Lorsque je lui ai proposé de consulter des ouvrages en bibliothèque pour vérifier les sources, il m’a répondu, littéralement : « ce sont des ouvrages sionistes, de la propagande sioniste ».
Cette méfiance systématique face à la vérité historique est d’autant plus frappante quand elle vient de personnes formées en Occident, nées en Occident, donc censées avoir accès à la rigueur scientifique et à la critique historique.
Cela montre à quel point la désinformation et les récits idéologiques ont colonisé non seulement les discours politiques, mais aussi la conscience collective, même chez ceux qui sont formés à analyser les faits.
C’est un cercle vicieux.
L’ignorance ou le refus de la mémoire juive renforce l’isolement, et cet isolement alimente à son tour le rejet ou la négation, empêchant toute reconnaissance réelle du peuple juif comme sujet historique vivant, enraciné, et légitime.
Cette dynamique, bien loin d’être une simple controverse politique, est donc le prolongement contemporain d’un long processus historique d’effacement, de neutralisation et de déni.
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Note
*Contrairement aux thèses qui prétendent que les Juifs ashkénazes d’Europe ne seraient que des convertis sans lien réel avec les anciens habitants de la Palestine, de nombreuses études génétiques récentes ont largement confirmé une continuité profonde entre ces populations. Les analyses du génome mitochondrial, du chromosome Y, ainsi que des marqueurs autosomiques montrent que les Juifs ashkénazes partagent une ascendance commune avec les Juifs séfarades et mizrahim, tous reliés aux populations historiques du Levant. Ces résultats indiquent clairement que, malgré des mélanges secondaires avec les populations locales européennes au fil des siècles, la majorité de leur héritage génétique remonte bien aux anciens peuples juifs de la région de Judée et d’Israël. Ces données scientifiques viennent ainsi contredire radicalement les thèses simplistes et idéologiques qui cherchent à couper artificiellement les Juifs européens de leur racine historique, renforçant au contraire la reconnaissance d’un peuple uni par une histoire, une culture et une origine communes, inscrites dans la longue durée.

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