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Je ne vais pas procéder ici à une analyse exhaustive de l’ensemble du Deutéronome verset par verset, ce qui dépasserait largement le cadre de cet article. Je me limiterai volontairement à l’ouverture du texte, au premier chapitre, aux premiers versets, car cela suffit déjà à faire apparaître une structure fondamentale : le Deutéronome est une véritable théorie politique antique, c’est-à- dire un texte de fondation juridique, historique et institutionnelle d’un peuple.
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Deutéronome
— 1.1 Voici les paroles que Moïse adressa à tout Israël, de l’autre côté du Jourdain, dans le désert, dans la plaine, vis-à-vis de Suph, entre Paran, Tophel, Laban, Hatséroth et Di Zahab.
Moïse n’adopte pas ici la posture d’un religieux s’adressant à des fidèles, mais celle d’un législateur parlant à un peuple constitué, dans une position de pouvoir politique, certes adossée à Dieu, mais structurée par la loi.
Dès le premier verset donc, le Deutéronome se présente non pas comme un texte liturgique mais comme une scène politique de fondation.
Le verset n’ouvre pas sur une vision, une théophanie, un miracle, un rite, ou une prière, mais sur une adresse publique : « Voici les paroles que Moïse adressa à tout Israël ».
On est immédiatement dans une configuration de type assemblée nationale avec un peuple entier, réuni comme sujet collectif, recevant un discours unique, fondateur, situé dans le temps et dans l’espace.
Et surtout, le texte insiste lourdement sur la géographie réelle : de l’autre côté du Jourdain, dans le désert, dans la plaine, entre Paran, Tophel, Laban, Hatséroth, Di Zahab.
Ce n’est pas un décor symbolique ou mythologique, c’est une cartographie politique.
Le Deutéronome commence comme un acte administratif : on localise, on situe, on délimite.
C’est exactement ce que fait un texte de pouvoir, en ancrant la parole dans un territoire précis, à la veille d’une entrée en terre, donc dans un moment de transition géopolitique.
Moïse, ici, n’est pas en position de prêtre célébrant un culte, ni de prophète isolé transmettant une vision privée. Il est dans la posture d’un législateur et d’un chef politique, qui s’adresse à un peuple constitué, juste avant une mutation historique majeure avec le passage d’un groupe nomade à un peuple territorial, d’une errance à une souveraineté.
Autrement dit, la scène est celle d’un discours constitutionnel avec un leader historique, à la fin de son mandat, récapitulant la loi, rappelant l’histoire, fixant les règles, définissant les conditions de l’avenir collectif.
C’est structurellement beaucoup plus proche d’un discours de fondation d’État (type Solon à Athènes, Lycurgue à Sparte, ou même Lincoln à Gettysburg) que d’un texte religieux au sens cultuel.
Le religieux* est là, évidemment, mais comme source de légitimité du droit, pas comme fin en soi. Dieu n’est pas invoqué pour produire du sacré, mais pour fonder une normativité politique : une loi commune, un ordre collectif, un cadre institutionnel. Dès le premier verset, le Deutéronome se situe donc clairement du côté de la théorie du pouvoir et de la loi, pas de la mystique ni du rituel. Moïse parle comme chef de peuple, pas comme officiant du temple.
*— Au sens moderne, on ne peut pas parler de “religion” à cette époque. Le mot même de religion est un concept tardif, romain (religio), puis surtout chrétien et moderne, qui suppose une séparation entre sphère religieuse et sphère politique, entre foi privée et ordre public, entre Église et État. Or cette séparation n’existe pas du tout dans le monde biblique.
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— 1.4 C’était après qu’il eut battu Sihon, roi des Amoréens, qui habitait à Hesbon, et Og, roi de Basan, qui habitait à Aschtaroth et à Édréi.
- De l’autre côté du Jourdain, dans le pays de Moab, Moïse commença à expliquer cette loi, et dit:
- L’Éternel, notre Dieu, nous a parlé à Horeb, en disant: Vous avez assez demeuré dans cette montagne.
- Tournez-vous, et partez; allez à la montagne des Amoréens et dans tout le voisinage, dans la plaine, sur la montagne, dans la vallée, dans le midi, sur la côte de la mer, au pays des Cananéens et au Liban, jusqu’au grand fleuve, au fleuve d’Euphrate.
- Voyez, j’ai mis le pays devant vous; allez, et prenez possession du pays que l’Éternel a juré à vos pères, Abraham, Isaac et Jacob, de donner à eux et à leur postérité après eux.
- Dans ce temps-là, je vous dis: Je ne puis pas, à moi seul, vous porter.
Ces versets font apparaître presque explicitement ce qu’on pourrait appeler une grammaire politique du temps et de l’espace.
On commence par une recontextualisation historique immédiate : « C’était après qu’il eut battu Sihon, roi des Amoréens… et Og, roi de Basan… ».
Le discours de Moïse est situé après des victoires militaires précises, contre des rois nommés, dans des lieux identifiables.
Autrement dit, la parole politique s’inscrit dans une chronique de conflits réels, dans une histoire de rapports de force, de guerre, de souveraineté.
On rappelle ce qui a déjà été fait, ce qui a été conquis, ce qui a été gagné. Le présent politique est toujours fondé sur un passé politique : il y a une mémoire stratégique, une continuité historique, une accumulation d’expériences.
Le discours ne tombe pas du ciel, il prolonge une trajectoire collective.
Puis vient cette formule capitale : « Moïse commença à expliquer cette loi ». On est exactement dans le registre de la pédagogie politique.
Il ne révèle pas un mystère, il explique une loi. Il y a un corpus normatif déjà là, qu’il faut rendre intelligible, transmissible, appropriable par le peuple.
La loi n’est pas une incantation, ni une parole magique, c’est un dispositif rationnel d’organisation collective, inscrit dans le langage, dans l’histoire, dans la mémoire.
Quand Dieu dit : « Vous avez assez demeuré dans cette montagne », c’est presque une formule anti-mystique.
Il ne s’agit plus de rester dans un lieu symbolique, dans l’attente, dans la contemplation, dans la répétition. Il faut sortir, se déplacer, entrer dans l’histoire.
On quitte la montagne, c’est-à-dire l’espace de la révélation, pour entrer dans l’espace du monde. C’est un passage de la fondation à l’action, de la parole à la pratique, du principe à la réalisation.
Et la suite est d’une précision géopolitique impressionnante : plaine, montagne, vallée, midi, côte, pays des Cananéens, Liban, Euphrate.
On est dans une cartographie stratégique.
Ce n’est pas un horizon spirituel, c’est un espace de projection politique.
Le texte dessine une zone d’influence, un territoire potentiel, un champ d’action concret. C’est littéralement une vision géostratégique : on nomme les régions, les reliefs, les axes, les frontières.
La politique est ici pensée comme inscription dans l’espace, comme rapport actif à un territoire.
Quand il est dit : « Allez, et prenez possession du pays », on est dans une définition presque brute de la politique : agir, conquérir, s’installer, transformer une promesse en réalité matérielle.
Il ne s’agit pas de croire, mais de faire. Pas d’espérer, mais de prendre. Pas de prier, mais d’occuper, d’organiser, de construire. La politique est indissociable de l’action, de la décision, du mouvement, du risque.
Et enfin : « Je ne puis pas, à moi seul, vous porter ».
C’est fondamental, parce que Moïse pose explicitement une limite au pouvoir du chef. Il n’y a pas de messianisme politique passif, pas de sauveur qui ferait tout à la place du peuple.
La responsabilité est collective.
Le peuple doit devenir acteur de son propre destin, sujet politique autonome, porteur de sa propre histoire. Le leader donne la direction, le cadre, la loi, mais il ne remplace pas l’action du collectif.
Autrement dit, ces versets dessinent déjà une véritable théorie politique minimale : une mémoire historique, une loi explicable, un territoire défini, une nécessité d’action, une responsabilité collective, une limitation du pouvoir du chef.
On est à mille lieues d’une religiosité mystique ou d’une spiritualité désincarnée. On est dans une pensée du pouvoir en situation, du peuple en mouvement, de l’histoire comme champ de décision.
C’est de la politique au sens le plus concret, le plus matériel, le plus réaliste du terme.
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— 1.12 Comment porterais-je, à moi seul, votre charge, votre fardeau et vos contestations?
Ce verset pousse encore plus loin ce qui était déjà esquissé juste avant : on passe d’une limite du chef à une théorie explicite de la responsabilité politique collective.
« Comment porterais-je, à moi seul, votre charge, votre fardeau et vos contestations ? »
C’est une phrase extraordinairement moderne dans sa structure.
Moïse ne dit pas seulement : « je ne peux pas tout faire », il nomme précisément ce qu’est la politique réelle : la charge, le fardeau, les conflits.
Gouverner, ce n’est pas administrer un idéal, c’est gérer du poids, de la friction, des tensions, des désaccords, des problèmes matériels et humains.
Et surtout, il refuse la figure du chef tout-puissant. Il n’y a pas de verticalité absolue, pas de pouvoir magique, pas de leader qui absorberait toute la complexité du réel.
Moïse affirme une chose très forte : le peuple doit se porter lui-même. Porter la charge, porter les conflits, porter la logistique, porter les décisions, porter les conséquences.
La politique n’est pas délégable intégralement, elle est structurellement collective.
Le vocabulaire est très concret : porter, charge, fardeau.
On n’est pas dans le registre symbolique, mais dans celui du poids matériel du réel.
La politique, ici, c’est littéralement : transporter, organiser, supporter, tenir dans la durée. Il faut porter les corps, les biens, les tensions, les désaccords, les infrastructures humaines.
C’est une pensée profondément anti-idéaliste : le politique n’est pas une idée, c’est un travail.
Et la mention des « contestations » est capitale : le texte intègre le conflit interne comme donnée normale de la vie politique.
Il n’y a pas de peuple harmonieux par nature, pas de communauté mystique unifiée. Il y a des disputes, des oppositions, des désaccords, et il faut des structures pour les gérer.
Autrement dit, le Deutéronome pense déjà la politique comme gestion institutionnelle du conflit, pas comme fusion spirituelle.
Ce verset dit exactement que ce n’est plus Moïse qui porte, c’est le peuple qui doit apprendre à se porter lui-même, matériellement, socialement, politiquement.
C’est une sortie explicite de la dépendance, une pédagogie de l’autonomie collective.
On est déjà dans une logique presque républicaine avant la lettre : le pouvoir n’est pas un miracle, c’est une charge partagée.
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Une petite parenthèse : Distinction entre les versets 1.9 et 1.12 Est écrit dans 1.9 : « Je ne puis pas, à moi seul, vous porter »
Ici, Moïse exprime une limite personnelle et pratique de sa capacité à assumer seul la charge du peuple. C’est une reconnaissance directe de la nécessité de partager le fardeau du leadership, sans référence explicite à Dieu dans ce verset même. Cela peut se comprendre comme une simple constatation de la difficulté concrète, une manière humble de dire que le rôle est trop lourd pour un seul individu.
1.12 : « Comment porterais-je, à moi seul, votre charge, votre fardeau et vos contestations ? »
Ce verset s’inscrit dans une séquence où Dieu est évoqué juste avant (1.10 et 1.11).
Moïse semble poser une question rhétorique plus large, presque théorique, qui inclut une aide divine.
Cela donne à la phrase une dimension plus profonde : sans l’intervention divine, il serait impossible de porter seul ce fardeau.
Pour 1.9, on peut insister sur la limite humaine, l’appel implicite au partage du pouvoir, à la délégation.
Pour 1.12, on a une affirmation plus politique et théologique : la charge politique est lourde, elle implique une responsabilité collective, mais aussi une dépendance à un ordre supérieur (Dieu) , « 1.10 L’Éternel, votre Dieu, vous a multipliés, et vous êtes aujourd’hui aussi nombreux que les étoiles du ciel. » puis « 1.11 Que l’Éternel, le Dieu de vos pères, vous augmente mille fois autant, et qu’il vous bénisse comme il vous l’a promis! »
Cela introduit une conception plus développée de la gouvernance, avec à la fois responsabilité collective et dimension sacrée/ordonnée. Intervention divine dans le processus.
Peut-on appliquer la même lecture pour 1.9 et 1.12 ? Oui, en partie. Les deux passages soulignent la nécessité de ne pas concentrer la charge sur un seul homme, donc l’idée de limite du pouvoir personnel est commune. Mais le contexte différencie :
1.9 : limite pragmatique, plus personnelle
1.12 : limite politique plus générale, ancrée dans une structure collective et dans une relation avec Dieu
L’interprétation que je relève — une théorie explicite de la responsabilité politique collective, un refus du messianisme politique passif, une charge partagée — s’applique surtout à 1.12, mais il me semble qu’elle éclaire aussi 1.9, qui est la première expression plus simple de cette limite humaine. L’un est une étape vers l’autre, et ensemble ils construisent cette idée forte.
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— 1.13 Prenez dans vos tribus des hommes sages, intelligents et connus, et je les mettrai à votre tête.
1.14 Vous me répondîtes, en disant: Ce que tu proposes de faire est une bonne chose.
Là on entre presque explicitement dans une théorie de l’institution et de la gouvernance.
« Prenez dans vos tribus des hommes sages, intelligents et connus, et je les mettrai à votre tête. »
Ce verset est fondamental, parce qu’il introduit une logique de sélection des élites politiques.
On ne gouverne pas avec n’importe qui, on ne distribue pas le pouvoir au hasard, on ne fonde pas un ordre collectif sur la force brute ou le charisme mystique.
Il faut des hommes sages, intelligents et reconnus.
Autrement dit : compétence, discernement, légitimité sociale. C’est déjà une réflexion sur la qualité du personnel politique.
La sagesse est ici centrale : elle n’est pas morale au sens abstrait, elle est prudentielle.
Elle renvoie à la capacité de juger, de hiérarchiser, de mesurer les conséquences, d’éviter les excès, les décisions impulsives, les emballements idéologiques.
La politique sans sagesse devient dangereuse, parce qu’elle transforme la volonté en violence, l’objectif en fanatisme, l’action en destruction. La sagesse est ce qui introduit de la limite dans l’action.
Et cette sagesse implique nécessairement la délibération. On ne peut pas être sage seul dans sa tête. Il faut discuter, confronter les interprétations, peser les options : « on va par là ou par là », « on fait ceci ou cela », « qu’est-ce qui est le mieux ? ». On voit apparaître une culture du conseil, du débat, de la pluralité des points de vue. La décision politique devient un processus collectif, pas une illumination solitaire.
Ce qui est très frappant, c’est que le texte introduit une forme de désacralisation partielle de la décision. Tout ne passe pas directement par Dieu. On ne consulte pas Dieu pour chaque micro-choix, pour chaque problème pratique.
L’homme doit apprendre à juger par lui-même, à organiser le monde, à assumer ses décisions.
Dieu fonde l’ordre, mais ne remplace pas la rationalité politique humaine. Il y a une véritable pédagogie de l’autonomie.
Et le verset suivant est peut-être encore plus moderne :« Vous me répondîtes, en disant : Ce que tu proposes de faire est une bonne chose. »
Le peuple répond. Il valide. Il donne son accord. Il ne se contente pas d’obéir. Il participe à la décision.
Il y a une forme de consentement collectif, presque une scène de légitimation démocratique avant la lettre.
Moïse propose, le peuple dispose. Le pouvoir n’est pas purement vertical, il est reconnu, accepté, discuté.
Et surtout, le texte laisse ouverte une possibilité radicale : le peuple aurait pu dire non. Il aurait pu refuser. Il aurait pu contester la proposition.
Ce n’est donc pas une simple mise en scène d’obéissance, mais une véritable scène de choix politique. L’histoire aurait pu bifurquer. La trajectoire collective dépend aussi de la réponse du peuple.
On est donc ici dans quelque chose de très fort : le Deutéronome pense déjà la politique comme institutionnalisation du pouvoir, sélection des élites, sagesse comme principe de décision, délibération collective, consentement populaire, responsabilité humaine.
On est à l’opposé d’un modèle théocratique simpliste.
C’est une pensée de la gouvernance réelle, avec ses médiations, ses limites, ses discussions, ses choix, ses risques.
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À travers ces seuls premiers versets, le Deutéronome apparaît déjà pour ce qu’il est : non pas un texte spirituel abstrait, ni un simple récit fondateur, mais une véritable théorie politique antique.
On y trouve réunis, dès l’ouverture, tous les éléments constitutifs du politique : un peuple comme sujet collectif, une mémoire historique, une loi explicable, un territoire défini, une exigence d’action, une responsabilité partagée, une limitation du pouvoir du chef, une sélection des élites, une culture du conseil et de la délibération, un consentement populaire.
Autrement dit, le Deutéronome ne pense pas la politique comme une dérivation secondaire du religieux, mais comme une organisation concrète du monde humain dans l’histoire.
Il ne s’agit pas d’attendre le salut, mais de construire un ordre ; pas de contempler, mais d’agir ; pas de prier pour le monde, mais de l’habiter, le gouverner et le transformer.
Lu de cette manière, le Deutéronome apparaît comme l’un des premiers textes de l’histoire à formuler explicitement une pensée structurée du pouvoir, de la loi, du peuple et de la souveraineté.
Non pas une théologie politique au sens moderne, mais une politique fondatrice, dans laquelle la loi, la terre et la responsabilité collective constituent déjà les catégories essentielles de toute pensée politique à venir.

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