« Les cris des chacals fusèrent soudain de toutes parts.
Ils jaillirent du territoire ennemi, se coulèrent dans les lits rocailleux et abrupts des oueds et se répandirent dans la plaine assiégée.
Les faisceaux des projecteurs de l’ennemi balayaient l’ombre en tous sens.
La jeep morte et les deux soldats furent soudain pris dans leur lumière. »
« Le monastère des trappistes »
Amos Oz
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En rentrant de mission en territoire ennemi, deux soldats israéliens se perdent du côté du monastère de Latroun.
Latroun est un point stratégique qui contrôle la passe de Beit Horon, c’est à dire la route qui mène à Jérusalem. Une terrible bataille s’y est déroulée pendant la guerre d’Indépendance d’Israël en 1948. Latroun est resté en territoire jordanien jusqu’à la guerre des Six-Jours, en 1967, pour passer sous souveraineté israélienne.
La nouvelle d’Amos Oz a été écrite en 1962.
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Bien avant, au milieu du Moyen-Age, il y avait un château croisé à cet endroit.
Latroun est une déformation du nom de ce château que les Croisés appelaient le « Touron des Chevaliers ». Certains historiens affirment qu’il s’agirait plutôt du Domus Boni Latronis, c’est à dire la forteresse du bon larron, qui fut crucifié avec Jésus.
Une abbaye cistercienne y a été construite, à la fin du 19ème siècle par un ordre de Trappistes français. Ils se sont toujours tenus à l’écart des combats, fait vœu de silence et cultivé la vigne.
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Leur vin est très bon, leur arak délicatement parfumé et les moines sont très accueillants.
J’avais coutume, en allant à Tel-Aviv, le shabbat, de m’arrêter parfois à Latroun pour acheter quelques bouteilles.
Ce jour là, mes parents étaient avec moi.
Ils étaient venus de Paris, pour me rendre visite à Jérusalem.
C’était l’occasion de leur faire visiter les beaux jardins et la cave du monastère.
Ma mère avait trouvé cet endroit merveilleux, une sorte d’enclave dans un paysage tourmenté.
Elle avait, à ma grande confusion, bombardé de questions l’un des moines.
« Ils ont fait vœu de silence, Maman… »
Alors, ma mère s’était longuement excusée.
Le moine, courtois, avait répondu :
« Je vous en prie, Madame… », avant de mettre la main devant la bouche, comprenant trop tard son erreur.
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Une histoire de soldats perdus du côté de Latroun et celle d’un trappiste bavard, qui par un détour de l’esprit, m’a imposé l’image de ma mère ce matin.
Comme un fil rouge.
Un fil que j’avais noué à son poignet, quelques mois avant son départ. Comme si, je pouvais encore la retenir. Rien qu’un peu.
Ça fera bientôt un an.
J’irai réciter le Kaddish à la synagogue Adath Shalom, chez mon ami le rabbin Rivon Krygier.
Ma mère aimait beaucoup Rivon.
Elle aimait débattre avec les moines et les rabbins.
© Daniel Sarfati

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