« Murmuration ». Interview d’Isabelle Cohen Par Daniella Pinkstein Pour Tribune juive

Interview d’Isabelle Cohen

Par Daniella Pinkstein

Pour Tribune Juive

Qui saura retrouver de l’eau quand il n’y aura plus une goutte de rosée ?
Josh Waletzky

Chère Isabelle, vous êtes une personnalité juive tout à la fois dévouée à la connaissance et à la transmission, et une voix « femme » audacieuse, hors des sentiers battus, empruntés par conformisme ou automatisme. Je suis très heureuse de vous interviewer en cette période tourmentée. Hélas, certainement durablement…

Docteure en histoire des religions et en anthropologie religieuse, vous vous êtes spécialisée en littérature biblique et pensée juive. Vous avez soutenu votre thèse sous la direction de Mireille Hadas-Lebel et d’André Caquot. Vous avez enseigné, entre autres, à l’Université Lille 3 et au Collège des études juives de l’Alliance israélite universelle, ainsi qu’à l’Université populaire du judaïsme, mise en ligne sur le portail Akadem, sous la direction de Shmuel Trigano. Vous êtes, par ailleurs, depuis plus de vingt ans chargée de mission de la Commission Culture juive de la Fondation pour la mémoire de la Shoah. Vous êtes l’auteur d’Un monde à réparer. Le Livre de Job, nouvelle traduction commentée, paru chez Albin Michel en 2017. 

Votre ouvrage « Un monde à réparer » bouscule à plusieurs titres. Tout d’abord, il est étonnant par son érudition, par sa finesse d’analyse, de réflexion, mais aussi pour cette remarquable vision qui nous apprend à découvrir un texte aussi cité qu’il n’est le plus souvent incompris. J’ai relu votre ouvrage, dans le but de cette interview, persuadée d’y retrouver les mots déjà parcourus, mais, – et fallait-il cette blessure ? – , au seuil du vertige dans ce monde comme dans ma vie personnelle, j’y ai cette fois entendu une tout autre profondeur, celle unique, personnelle, individuelle de chacun d’entre nous, dans laquelle un jour – fatalement pourrait-on dire – face à la douleur, il faut y puiser sa propre parole. Pour, comme vous le dites, « apprendre à habiter sa place, à être présent à soi et au monde ». Cet ouvrage est aussi bien votre prouesse que la nôtre.

  • Je serai curieuse de connaitre la motivation qui a sous-tendu au départ l’étude d’un tel texte ? Pourquoi Job ?  Au fur et à mesure des années d’étude, cette motivation s’est-elle modifiée ?

Je me suis plongée dans l’étude du Livre de Job, car j’ai appris que le dernier article d’André Caquot lui y était consacré. Cela m’a donné la force de l’ouvrir, pour être sûre que la Shoah n’était pas le fruit de l’application de la doctrine de la rétribution, selon laquelle nous sommes punis ou récompensés en fonction de nos actes. Ma famille maternelle est polonaise et a été presqu’entièrement assassinée durant la Shoah, à Treblinka.  Or, la figure de Job incarne le paroxysme de la souffrance humaine, puisqu’il perd tout.  Après la Shoah, mes grands-parents ont coupé tout lien avec la pratique juive. Pourtant, j’ai vu les yeux de mon grand-père se remplirent de larmes, un Pessah, alors que nous étions tous si joyeux. Ma grand-mère ne me parlait pas de la Shoah, pourtant, lorsqu’elle chantonnait, seule dans la cuisine, il me semblait entendre une autre voix que la sienne, si mélancolique. C’est pour eux que je suis restée dix ans, à déplier chaque racine, à scruter les figures de style, les retours de sons, à lire et relire les commentateurs. Je voulais être sûre.

Peu à peu, j’ai compris que le Livre de Job n’avait rien à voir avec la Shoah, car il traite d’un malheur individuel et non pas collectif. Peu à peu, également, moi qui demandais des comptes sur les principes qui sous-tendent le monde (punition-récompense ?), je me suis aperçue que ce n’était pas ce qui préoccupait, pour ne pas dire « minait », les commentateurs. J’emploie ce verbe, car après toutes ces années, j’avais l’impression de sentir leurs inquiétudes et leurs élans.

Non, ce qui les obsédait résidait dans le comportement des soi-disant amis de Job, censés être venus pour le réconforter. Non pas que la question de la rétribution n’ait pas été traitée dans le Livre de Job- elle l’a été, et de la manière la plus éblouissante et étonnante possible- mais c’est celle de l’amitié qu’elle cachait. Celle de la fraternité, ratée. C’est alors que j’ai entrevu la magistrale beauté, la magistrale puissance de la pensée juive. Et je me suis laissée porter.

  • Quelle est pour vous la plus grande révélation que l’étude du Livre de Job a mise en lumière ?

Je ne peux pas vous révéler ce qui me semble constituer l’un des secrets du Livre de Job, car la récusation de la doctrine de la rétribution se heurte à de grandes résistances, quelles que soient les époques ou les appartenances. C’est pourquoi le Livre de Job est si long : il s’agit d’une véritable entreprise pédagogique, qui, par petites touches, comme insensiblement, nous entraîne loin de ces rivages. Il est constitué d’une succession de dialogues, d’abord entre Job et ses « amis », puis entre lui et Elihou, un prophète, puis entre lui et le Créateur, qui lui répond, comme Job le souhaitait depuis le début. Mais pourquoi tant d’apparentes répétitions- variations ? Précisément, pour nous emmener ailleurs, vraiment très loin.

Ce que je peux vous dire, c’est qu’il faut absolument bannir le terme d’ « épreuve » de notre vocabulaire, sauf pour l’appliquer à un ou une Juste, ce qu’était la figure de Job et ce que nous ne sommes pas. Pour nous, il s’agit d’autre chose.

Si le Créateur du monde est aussi celui qui a donné la loi morale, c’est-à-dire les principes qui sous-tendent la création, alors on saisit peu à peu que la façon dont le monde nous répond, tissé qu’il est des mots divins, est d’une grande subtilité. Il faut savoir le lire. Le Sfat Emeth, commentateur polonais du 19e siècle ne dit-il pas que « La Torah est le commentaire du monde »?

  • L’interprétation du Livre de Job semble presque le point de bascule entre un monde se vouant à la souffrance, et un autre y tenant tête. Considéré dans le monde chrétien comme la figure même du martyr, il rayonne par sa douleur, confondant quelquefois la dignité de l’homme à l’éloge de la souffrance. Mais à vous lire, le Job « juif », אִיּוֹב, Yov est au contraire un modèle du non-renoncement, non pas devant la souffrance, mais face à Dieu. Il ne rompt jamais le dialogue, le lien, le mot, la promesse. Et s’il fallait lui trouver une figure moderne, Emmanuel Ringelblum, qui élabora les Archives du ghetto de Varsovie, ou le poète Avrom Sutzkever parmi tant d’autres milliers en seraient l’un des nombreux échos. Pour plagier Martin Buber, l’essence du dialogue est dans la rencontre, dans l’invocation du pouvoir qu’a le Moi de dire Tu. Et c’est précisément ce que semble réaliser Job à mesure de sa « métamorphose », à mesure du temps qui le rapproche de nous. Nulle trace dans ce Yov de rédemption par la douleur, ou d’adoration du martyr, mais une rencontre radicale, quelquefois, mais le plus souvent époustouflante entre lui et Dieu, entre lui et nous.

Ces différents concepts, d’un monothéisme à l’autre, de « réparation du monde », de « salut » qui défient « l’injustice » sont-ils vraiment conciliables ? Ce peuple, notre peuple, dont la promesse collective n’est pas le destin de Job, n’a-t-il pas été contraint à incarner la figure de la souffrance ?

Vous avez parfaitement raison. Le Livre de Job illustre le rejet du dolorisme dans le judaïsme. Il faut absolument, sinon éviter, du moins réduire notre souffrance. L’arme dont nous disposons pour ce faire est l’un des grands enseignements du Livre de Job.

Vous avez également parfaitement raison de mettre en lumière la question du dialogue, qui constitue, comme nous l’avons vu, la trame formelle du livre.

L’impérieuse exigence que le Créateur lui réponde, formulée par Job tout au long du livre est emblématique de toute relation. La tradition la nomme « panim el panim », « face-à-face ». Or, dès que le Créateur s’adresse à lui, prend la parole, Job guérit !  Précisément, le dialogue, la capacité de re-garder l’autre (étymologiquement de  « veiller sur », « prendre soin de » « avec intensité »), de lui faire une place et de se mettre à sa place, est le but même de la création. Se parler pour se regarder. Le sentiment d’autosuffisance qui aboutit au solipsisme, le mépris ordinaire sont les levains de la destructivité, à l’instar de Caïn qui admet Abel dans son monde tant qu’il n’est pas une gêne pour lui et qui le tue, lorsque c’est le cas. Il y a tant de façons de tuer quelqu’un.

L’élaboration de l’altérité, par le dialogue, constitue la condition de notre croissance en humanité. Mais ce dialogue est triple et la tradition juive, à travers le Livre de Job, déplie cette problématique avec une grande puissance : pas de face-à-face avec soi, sans le passage par l’autre, pas de face-à-face avec l’autre sans le tiers divin surplombant, autrement dit sans la loi morale, pas de face-à-face possible avec le Créateur sans l’accueil du frère.

Ainsi, notre peuple n’incarne pas la figure de la souffrance, car son histoire est lumineuse et grandiose, mais ses souffrances s’expliquent par son statut de peuple théophore. Cela se traduit par le fait que nous portons la loi morale, autrement dit nous récusons l’accaparement, sous toutes ses formes[1]. Cela ne peut que fâcher les accapareurs, tous ceux qui, pour le dire vite, distinguent la légalité de la moralité. Ils sont légion.

  • La Shoah est devenue la représentation paroxystique de la destruction. A juste titre. Et pourtant !… Cette dévastation, aussi fou que cela puisse nous paraître, à nous enfants de cet anéantissement, est, sous des formes très variées, l’objet de convoitise. Le « Carmel d’Auschwitz » en est l’une des illustrations, mais hélas, comme un Job qu’il faut par surcroît de sa douleur également crucifier, les exemples d’usurpation, – que ce fût ou non par déni – sont pléthoriques. Entre vos connaissances si pertinentes du Livre de Job, et plus généralement de nos textes sacrés, et votre expérience de descendante de rescapés de la 2e génération, comment comprenez-vous cette inexorable chute de la conscience, qui confère à la souffrance juive, au mieux une explication ontologique ou profane, ou pire, provoque l’envie voire une indécente jouissance mortifère[2] ?

Le discours théologique du christianisme antérieur au Concile de Vatican II relatif au peuple juif, ainsi que celui de l’islam, qui n’a pas connu d’aggiornamento,  constituent le terreau de cette entreprise. Il est aggravé par un phénomène anthropologique européen bien mis en évidence par les penseurs juifs sur la Shoah : l’Europe ne nous pardonne pas l’assassinat de six millions des nôtres, tant le poids de son histoire lui est insupportable. L’instrumentalisation politique qui en découle est le masque d’une machine de guerre anti loi morale.

  • Quel regard portez-vous sur le destin des juifs d’Europe, depuis ce 7 octobre 2023 ?  A-t-il changé ?  Êtes-vous surpris de leur effarement devant le grondement à nouveau du volcan de haine ?

J’élargirais la question à celle de la condition juive en général, car elle se pose désormais à l’échelle du monde. Nos Sages, à cet égard, et en particulier le Maharal de Prague[3], au 16e siècle, nous ont légué une bibliothèque extrêmement riche, qui a nourri nos lignées et explique notre inaltérable confiance : le film de l’humanité se finira bien. Ce chemin si abrupt qui est le nôtre aujourd’hui, je l’espère le plus court possible. Peut-être découvrirons-nous un raccourci.

  • Le déferlement soudain sous sa forme violente de l’antisémitisme (même dans des lieux que l’on croyait épargnés) nous enjoint-il comme vous le dites à « une obligation d’examen collectif » ? Qu’est-ce que cet examen implique ou engage, et comment peut-il être collectif ? Est-ce de tout le Peuple ? Des juifs seulement de Galouth ?

La cause foncière de toutes nos peines est notre manque global d’unité, que ce soit en galouth ou en Israël. Nos sources en rendent compte ; l’impératif catégorique est d’y mettre un terme, le plus rapidement possible.

Une lecture approfondie de nos textes, dans la grande tradition d’un judaïsme rompu à l’exercice et de la conceptualisation et de l’exploration de toutes les familles de pensée juive est propre à nous aider dans cette entreprise d’unification.

  • Le Professeur Shmuel Trigano défend dans son dernier ouvrage, « Le chemin de Jérusalem » que : « La continuité du judaïsme comme religion par ailleurs ne pourra se passer de la réunion solennelle d’un Grand Sanhédrin qui devra en premier, au terme d’un long travail redéfinir le judaïsme à la lumière de l’impact théologique de la création de l’État d’Israël ? ».

Est-ce aussi votre avis ?

Oui, cela semble inévitable, mais ce sera pour ce « monde venant » (ha‘olam haba), caractérisé par la paix et la prospérité universelles, ainsi que par l’absence de toute souffrance. Or selon notre tradition : « Nul œil ne l’a vu ».

  • À la mort d’Abraham, ses deux enfants, Ishmaël et Isaac se sont retrouvés, à la mort d’Isaac, Jacob et Esaü se sont également rapprochés ; – au chevet de quel père faudrait-il envisager enfin une reconnaissance de filiation ? et qui pourrait l’initier, nous qui n’avons justement quasiment plus accès (ou dans des conditions insensées) aux tombes de nos Patriarches ?

Peut-être, cette fois-ci sera-ce le Père lui-même, premier et ultime, qui initiera cet élan d’amour des frère et demi-frère hostiles vers Israël, en manifestant concrètement Sa Présence et sa lumière. Comment, autrement ?

  • A l’instar, non pas d’« I have a dream » de Martin Luther King, mais plutôt d’« Ani méamin », vers quel monde, pensez-vous, faut-il tendre ? Qu’est-ce que croire aujourd’hui, pour un juif ? Pour vous ?

Vous avez donné la réponse, chère Daniella. En affirmant notre inébranlable confiance dans le fait que l’histoire de l’humanité a un sens et qu’elle va inéluctablement vers la construction de l’être-frère et de l’être-soeur[4].

Il faudrait, presque, en être déjà à la page d’après.

_________

Isabelle Cohen – Iran/Israël : Révélations bibliques sur l’actualité – Dialogue entre Isabelle Cohen et Antoine Mercier pour Mosaïque.

Les événements en cours dépassent notre compréhension. Au-delà des analyses géopolitiques, la tradition juive peut nous aider à prendre la mesure de notre actualité.

Dans un entretien visionnaire, Isabelle Cohen, docteure en histoire des religions et chargée de mission à la Fondation de la Mémoire de la Shoah puise aux sources de la tradition juive pour éclairer le conflit en cours.

Comme de tout temps, Israël se confronte à l’hostilité des « empires » et fait face à la figure d’Amalek, son ennemi de toujours. Elle nous fait ressentir comment le vécu des enfants de la deuxième génération après la Shoah peut paradoxalement nous aider à mieux vivre cette période troublée. Et comment le tragique de la situation peut se transformer sous nos yeux en vision optimiste. Une leçon d’eschatologie joyeuse.

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Entretien mené par Daniella Pinkstein


Notes

[1] Comme en témoigne Esaü disant à Jacob : « J’ai beaucoup »…mais je n’ai pas tout (Gen 33 :9)

[2] « The holocaust challenge” – défi mis en ligne sur Tik Tok où des adolescents se griment en déportés juifs sur le point d’être gazés ;

[3] dans son ouvrage, Ner mistsva

[4] C’est une expression de Léon Askénazi, dans ses leçons publiées sur Toumanitou, Akadem Multimedia.


À Relire : La naissance de « Murmuration »


À lire: « Murmuration » Paroles insomniaques pour des temps incertains. Recueillies par Daniella Pinkstein

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