“7-10-2023. Larmes aux yeux… l’arme à l’épaule”: l’expo de Richard Kenigsman à l’ECUJE

Richard Kenigsman s’est exposé à Paris, à l’ECUJE précisément, du 23 mai au 1er juillet 2024. 

Rendons d’emblée hommage à Gad Ibgui, Directeur général de l’ECUJE et de l’Institut Elie Wiesel, et à Mischa Wolkowicz qui présenta au premier les toiles de Kenigsman: l’un comme l’autre comprirent l’extrême importance et l’urgence que soient exposées les toiles peintes par Richard Kenigsman dès le 8 octobre et cette initiative marquera un moment crucial .

Le soir du vernissage, tandis que l’artiste était entouré des auteurs du catalogue, face à son œuvre était présenté l’ouvrage “Figures du mal” (In Press) sous la direction de et avec Michel Gad Wolkowicz, lui aussi en présence des auteurs.

“L’exposition de Richard Kenigsman est une tentative d’exprimer l’ineffable”, a dit Gad Ibgui, en accueillant l’artiste et ses invités. “Bien au-delà de la simple contemplation artistique, c’est un hommage aux victimes de cette interminable et si sombre journée où la barbarie terroriste a ôté la vie à plus de 1200 âmes innocentes au cœur d’Israël, laissant derrière elle un sillage de douleur, de questionnement et d’incompréhension”.

Au sortir d’un tel événement, nous ne parlerons spas du très grand succès du vernissage, mais publions juste quelques-uns des mots écrits sur le livre d’or, sur lequel Nathalie Hazan parla d’”un moment tellement juste”, et Claude Cazalé Bérard assura qu’il avait beaucoup parlé autour de lui de cette exposition et de ce que cette évocation si forte, si engagée, si puissante des massacres du 7 octobre avait de bouleversant.

“Il faudrait que cela se grave dans la mémoire des gens: on n’a pas le droit d’oublier ni d’atténuer l’horreur en laissant Israël seul, dans cette impardonnable solitude que Bernard-Henri Lévy a à juste titre dénoncée”.  […] “Merci pour ce choc visuel qui empêche toute indifférence”. […] “Comme nous ne pouvions pas revenir le lendemain, nous sommes montés  Izio et moi au quatrième étage. La pièce était obscure, la porte de la terrasse était entrouverte  sur une faible  lumière et nous étions seuls. Nous avons allumé nos téléphones et nous  avons éclairé  chacun de tes  tableaux qui sortait alors de l’obscurité avec une puissance impressionnante, les pattes griffues, la langue sanglante des loups, les colombes blessées, l’obscurité et la lumière, et ce vieux roi recouvert d’un Taleth qui tient  fermement et tendrement dans ses bras un Sefer-Torah, comme un  enfant à sauver . Shabbat-Shalom. Anny +Izio”. […] “C’est un tableau violent et très dur mais tellement en phase avec ce que je ressens (alors que je ne suis pas juif). Il y a quelque chose d’implacable dans cette œuvre dénonçant la lâcheté (la cible dans le dos !) qui est propre aux  antisémites : dénonciation, délation, spoliation… Ils n’agissent jamais en face, toujours dans le dos, dans l’ombre de la médiocrité. Éric  Loze”. […] “Je reviens de l’expo meurtrie et vannée. Tant de choses ont été dites et écrites sur le 7 octobre, tes peintures apportent une dimension au-delà des mots. Je suis encore sous le choc. Annie Fitoussi”.

J’imagine en écrivant ces lignes qu’il y a deux manières de regarder ces toiles nées du 7 octobre. Si tous nous serons saisis et que tous nous mesurerons l’intensité inouïe de l’œuvre surgie du malheur, l’œuvre Israëlle, cette terre de laquelle nous qui savions la force découvrions la vulnérabilité, ceux qui connaissaient Richard Kenigsman se demanderont, face à l’indicible bouleversement né des toiles, ce qu’il est advenu de “L’Homme du roi”, de l’artiste somptueux, un brin insolent, Cyrano du pinceau, passant du grave au facétieux, et en voudront encore davantage aux barbares, matrices de l’œuvre ici exposée. Certes  ils se souviendront des tableaux inspirés par la guerre en Ukraine, mais Tout ici est si proche, si près, prend tant aux tripes, faisant que les larmes de “L’Homme du Roi” coulent aussi en nous, jumeaux du malheur advenu.

Ils se diront que c’est aussi là, à nu, à vif, le Richard Kenigsman que les événements ont percuté, car ils auront reconnu au travers de la représentation de la souffrance et de la destruction du peuple cette volonté de survie constitutive de l’âme juive et qui  est résolument sienne. Et de cela nous lui savons gré. Sait-il seulement à quel point il nous a, en créant, aidés…

Je l’ai chaque jour depuis le 7 octobre imaginé allant à l’atelier. Sonne comme une évidence que plus rien n’étant comme avant, sa peinture aussi s’en ressentirait. Comme nos livres. Comme nos actes. Comme nous tous en somme. “L’émotion est toujours là L’atelier m’apaise”, nous confiait de ci de là Richard Kenigsman lors d’échanges qui avaient brutalement changé de tonalité au matin du 7 octobre et qui tint au sein de son atelier-refuge une sorte de “Carnet de Guerre” comme d’autres un Carnet de Voyage et d’autres encore un Journal.

“Chaque jour, après le 7 octobre, je plonge mes pinceaux dans l’obscurité. Je les trempe dans la boue, au fond des bols qui servent à les nettoyer. Les barrages s’effondrent, l’humanité se décompose, l’inhumanité coule, une immure de peinture a envahi mon studio. Chaque jour, depuis le 7 octobre 2023, j’ai trempé mes pinceaux dans les ténèbres d’une immonde éclipse. Je les ai trempés dans la boue, au fond des bocaux qui servaient à les nettoyer. Les digues de l’humanité se sont écroulées, une immondation de peinture a envahi mon atelier. C’est ainsi que des images et des mots surgissent. Je les peins d’une mal-adresse désespérée. J’y exprime ma colère , ma sidération , ma honte . Je tourne le dos au bel ouvrage , à la peinture léchée et raffinée . Je prends le large , je quitte les rivages de mes propres conformismes . Mes tableaux deviennent des gestes désespérés, une bouée pour ne pas me noyer. Je troque la toile de lin précieuse contre du papier Kraft recyclé, abandonnant les dimensions conventionnelles et le nombre d’or pour un simple mètre carré.

Je peins fort , je crie fort , je me déprends de mes influences et je me hisse sur mon passé de peintre pour peindre plus loin , pour voir plus loin , pour faire voir plus haut .

Je prends le large en nageant à contre-courants , contre cette immondation  menaçante.

Alors en haute mer je m’abandonne à une liberté et une force d’expression qui me surprennent et m’étonnent encore aujourd’hui. Il fallait que l’art apaise mes douleurs”: c’est avec ces mots que Richard Kenigsman, artiste reconnu, exposé de par le monde et présent dans de nombreuses collections privées de Bruxelles à Jérusalem en passant par Milan ou New-York, présenta à l’ECUJE son œuvre, ces toiles produites quasi quotidiennement à partir du “7”.

La nuit transfigurée

La figure du Roi désolé et en pleurs domine tout. Ce roi qui ouvre les bras pour protéger en vain ses fils. Le Roi ouvrant les Tables de la Loi où il est écrit “Nous arrivons pour sauver nos otages”. Et encore les plus douloureuses références à la sinistre réalité de la diaspora, comme “Heureux comme un juif en France”, une silhouette de dos portant  kippa tricolore, une cible de tir marquée au corps. 

Innommable. Non!
Nommons l’infâme lorsque les
mots déguisent les maux.
Dix paroles égorgées .
Huile et fusain sur papier Kraft recyclé ( 100 x 100 cm ) Richard Kenigsman
17 novembre 2023
Sauvez nos enfants”. Huile et fusain sur papier Kraft recyclé ( 100 x 100 cm)
Richard Kenigsman 2023

Toujours l’identité juive et ses symboles, ici ce Sefer Torah ouvert, fermé, brandi dans tous les sens, croisant ce que nous avons voulu croire révolu mais que l’actualité sinistre, la situation, comme on dit en Israël , fait revivre. Les titres que Kenigsman peint pour chaque œuvre racontent le pogrom. Les loups sont entrés , Les clous d’horreur, Sauvez nos enfants. “Le -C’est assez – ! Le cela suffit ! Dayénou !” créé pour Pessah. “Le lion de Juda dans les tunnels de Gaza en 2023”.

Celui qui dit “ne pas savoir d’où est venue cette force pour ne pas désespérer après le 7 octobre” confie à l’approche de l ’expo prendre lentement conscience de l’importance non seulement artistique mais politique de ses tableaux, une vingtaine de toiles qui forment peut-être une seule œuvre qui le dépasse.

Mischa Wolkowicz a écrit avoir “suivi, pétrifié d’angoisse de destruction, de disparition, face au déshumain absolu sur la terre même d’Israël, à la jouissance sans limites des assassins, puis à la neutralité perverse du monde et à la solitude, le geste de l’œuvre quotidienne de Richard Kenigsman depuis ce jour terrifiant, avec ces images que les assassins ont eux-mêmes diffusé dans leur toute- puissance sadique, qui nous hanteront toujours: une œuvre qui donne image au langage encore anéanti, comme l’ont été tous les marqueurs civilisationnels: une rupture anthropologique, nous appuyant sur cette œuvre qui est ici une épreuve de vérité psychique et de responsabilité généalogique où se laissent produire les figures du Nom, construisant une sépulture se donnant la tâche de recevoir les visages et de leur donner image. […] Ces œuvres puissantes, déclinant les couleurs de la détresse, de la tristesse infinie, de la rage, deviennent alors, selon Gad Ibgui, des miroirs de l’âme, reflétant la douleur, le deuil, mais aussi l’espoir et la force indomptable de l’esprit juif face à l’adversité. 

“Comment ne pas être époustouflés   par l’artiste qui transcende et transforme le mortifère et le désespoir en forces de vie et de créativité, qui ranime la lumière contre les forces des ténèbres” : C’est Evelyne Chauvet qui l’écrit à son tour, évoquant “les lumières qui se rallument après la nuit noire du 7 Octobre : Le Roi retrouve l’audace et marche fier et décidé à affronter le cœur des ténèbres, Et l’humour Juif est là”, conclut-elle justement.

“Alors comment représenter et se représenter cette rupture anthropologique”, demande encore Mischa Wolkowicz? “Comment représenter l’épidémie haineuse pogromique antijuive, comment penser le pogrom médiatique dans une partie du monde, puis juridique, qui a suivi ce massacre, en Europe, sur les campus des universités américaines, comme si la solution finale était enfin, par délégation, au bout des couteaux et des kalachnikovs ? Et même au bout des résolutions des organisations onusiennes accusant Israël de bombarder volontairement les enfants de Gaza, et réservant l’humanitaire aux seuls assassins des juifs !”

“Peuple en trop. Non !” répond Richard Kenigsman. “Yiden s’brend!” 

La couronne tremble mais ne tombera pas”. Huile et fusain sur papier Kraft recyclé ( 100 x 100 cm ) Richard Kenigsman. Octobre 2023

“La couronne tremble mais ne tombera pas”, “Du trauma au combat”, répond encore l’artiste qui montre au monde l’armée de défense d’un Etat démocratique respectant l’éthique et les lois de la guerre plus que jamais nulle autre, l’armée de cet Etat qu’ils dirent tous coupable de génocide : voilà ce que nous donne à voir Richard Kenigsman, concluant : “Va pour toi , même devant moi, dit le divin qui a le sens de l’humour”.

Même le Roi pleure. Le Roi désolé et triste qui ne cache pas ses larmes, accablé sous le poids d’une couronne devenue soudainement très douloureuse, trouve toutefois la force, ouvrant larges ses bras, de tous nous protéger, tout pris qu’il est lui-même par la rage et le désarroi, se relevant et retournant aussitôt à l’atelier comme nos soldats au combat, revêtant sa couronne : c’est que “Les loups sont rentrés”. 

Celui qui découvre ces peintures se sentira en Terre amie. Frère humain. Tant Kenigsman leur parle de la solitude inédite faite de ces silences et de ces Regards que chacun d’entre nous a vu se détourner juste après le 7. De l’extrême solitude juive. “Des trahisons nées de ces amitiés qui n’en étaient pas : On rentre tous dans une nouvelle ère plus tragique avec de nouveaux amis et d’anciens bien solides. Un jour le tragique regagnera ses abysses et un jour plus clair naîtra. Tu verras”, promet-il.

“C’est pour que les otages entendent peut-être et comprennent que Tsahal est sur place”, écrit Kenigsman en légende d’une peinture. “Tous !” intima-t-il lorsque se fit entre les otages le tri odieux auquel la planète assista … sans mot dire. “On arrive”, promet ce dessin. “Hors des griffes du diable Ils allaient être”.

Griffes de l’horreur.
Huile et fusain sur papier Kraft recyclé ( 100 x 100 cm )
Richard Kenigsman 2 novembre 2023

“Peuple en trop? NON !” “Quand vous êtes traité de Juif, l’injure vous pouvez la porter comme une couronne”, emprunta-t-il au philosophe lorsque l’antisémitisme battit son plein, loin, si loin pourtant de Gaza. “Heureux comme un juif en France”, rappelait cette œuvre où l’ironie ne le cédait pas à l’extrême lucidité.

“Tomorrow”, vous promettait-il encore, lorsque vous vous effondriez : “Ils seront tous éliminés Je n’en doute pas. Mon cœur, ma main et mon âme sont des sismogriffes”.

Alors qu’il concédait que ses larmes étaient sur ses pinceaux il enjoignait à rester fiers : “Raser les murs , la tête basse , Non !” affirmait alors celui qui, enfant, avait appris la leçon de conduite de sa mère: “Ne lâchons rien , Libérons nos lumières”.

Nombre d’œuvres nous disent pourtant l’ennemi barbare : l’islamonazisme : Immonde. Des otages encore privés de solstice ce 22 décembre. Leurs nuits sont toutes les plus longues de leur vie.

C’est ainsi que j’ai vu Kenigsman alterner entre ces phases Up & Down devenues à nous tous si familières : Son “Be strong” un jour, suivi d’un … “Je sursature Je dois me calmer” le lendemain.

Ce fut Hanoukah. “On va bombarder de lumière les tunnels de l’obscurantisme”, promettait-il en créant les Hanoukiot de la “Série Hanoucanon” et répétant : “La couronne vacille mais ne tombera pas”. En faisant le titre d’une de ses créations.

Réminiscence de ce qu’il avait déjà peint, comme nous avions, nous si nombreux, déjà et déjà écrit : “Ne trouvez-vous pas que ça sent le gaz” était aussi actuel que son “Lion de Juda dans les tunnels de Gaza en 2014”.

“Et si c’étaient des cannibales ?” interrogea celui qui comme tous céda à la douleur, la stupeur et la tristesse le jour où nous perdîmes en une même opération tant de nos enfants : “L’Empire des lumières d’après René Magritte”. “Pour les 21 soldats qui ont peut-être rejoint l’Empire des lumières”.

Comment diable les Artistes procèdent-ils pour que de la barbarie émerge cet indicible qui bouleverse. Lui aussi ne savait dire d’où étaient venues ces images, de quel fond et tréfonds de sa conscience elles étaient sorties devant notre drame commun. À l’image du peintre qui affirmait qu’en parlant de son village il parlait du monde entier, Richard Kenigsman le peint, ce 7 octobre indélébile qui coule encore, et là est l’offrande à nos âmes à jamais fracassées.

Lui que nous savons influencé par l’œuvre politique d’un Léon Golub ou d’un Philip Guston et que nous avons vu s’éloigner de la dénonciation à la Woody Allen pour se solidariser avec l’Ukraine, le voilà désormais aux prises avec une tout autre dimension encore, expliquant qu’enfant né de la Shoah, il a peur : “On a touché les bénéfices de la Paix”, ajoute l’Invité de “La Possibilité du Mal” à la Galerie de l’Atelier des Capucins en Belgique : c’était juste en 2023 …

Celui qui “pratique” Kenigsman ne cherchera pas ici l’humour qui si souvent coexistait avec la gravité, reflétant la complexité d’une approche artistique si personnelle. Il sera bouleversé par les larmes de notre Roi dépourvu, accablé sous le poids d’une couronne vacillante mais embrassant ses enfants. Le Peuple duquel il est.

4 juillet. Il décroche ses oeuvres. “Me voilà de retour à l’atelier où je reprends mes pinceaux et me lance dans une nouvelle série: “Why” ( sans point d’interrogation). La question est sa réponse. Série de portraits des otages . Il y aura des visages meurtris, des mains qui arrachent des visages ( affiches ), Plus je les peindrai Plus mon énergie passera vers nos frères et sœur… pour qu’ils tiennent le coup. Enfin peut-être”.

Why 1. Huile et fusain sur papier Kraft  recyclé. ( 100 x 100 cm ) 3 juin  2024

L’œuvre de Richard Kenigsman, “marathonien de l’autodérision, champion du witz juif douloureux et subversif, est un phare dans la nuit qui témoigne de notre fidélité inflexible à la mémoire des victimes du 7 octobre 2023 et à notre engagement à vouloir célébrer la vie, toujours. Ce peintre au nom de roi redonne à chacun de nous la force incommensurable de voir, sans ciller, de continuer, sans effroi”, avait dit si justement Gad Ibgui.

Les œuvres de Richard Kenigsman nées du 7 octobre n’ont-elles pas pour mission d’être installées en Israël-même et exposées désormais toujours et en toutes parts, marqueurs de mémoire qu’elles sont, instantanés tels le serait une chronique s’étant donné pour Mission majuscule de Témoigner. De Dénoncer. 

Sarah Cattan

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